En adoptant hier soir la loi d'urgence agricole, l'Assemblée nationale a rouvert la porte à un insecticide que la France avait banni en 2018 : l'acétamipride. Derrière le feuilleton parlementaire — que ZapNews a longuement raconté — se cache une molécule sur laquelle les connaissances scientifiques ont beaucoup bougé ces deux dernières années. Comment agit ce néonicotinoïde ? Pourquoi tue-t-il moins brutalement les abeilles que ses cousins, tout en restant suspect pour elles ? Et pourquoi l'Autorité européenne de sécurité des aliments, en 2024, a-t-elle recommandé de diviser par cinq la dose que l'on peut ingérer sans danger ? Décryptage, hors du bruit politique.

Une molécule qui pirate le système nerveux des insectes

L'acétamipride appartient à la famille des néonicotinoïdes, des insecticides de synthèse dérivés — comme leur nom l'indique — de la nicotine. Leur principe d'action est redoutablement efficace : la molécule se fixe sur les récepteurs nicotiniques de l'acétylcholine, des interrupteurs chimiques présents dans le système nerveux central des insectes. En temps normal, l'acétylcholine transmet l'influx nerveux d'un neurone à l'autre, puis est rapidement dégradée. Le néonicotinoïde, lui, se colle au récepteur et ne s'en détache plus : la transmission s'emballe, le neurone reste en surexcitation permanente. Résultat, une « espèce de crampe généralisée », puis la paralysie et la mort.

Ce qui rend ces produits particulièrement utiles aux agriculteurs — et particulièrement inquiétants pour les écologistes — tient à leur caractère systémique. Contrairement à un insecticide de contact pulvérisé sur les feuilles, l'acétamipride est absorbé par la plante, via les racines ou le feuillage, puis véhiculé par la sève dans l'ensemble des tissus, jusqu'au pollen et au nectar. La plante entière devient toxique pour les ravageurs qui la mordent — d'où l'intérêt pour lutter contre les pucerons vecteurs de la jaunisse de la betterave. Mais le pollen et le nectar sont aussi ce que butinent les abeilles.

Schéma du mécanisme de l'acétamipride : fixation sur le récepteur nAChR qui maintient le canal ouvert (surexcitation, paralysie, mort), diffusion systémique de la sève jusqu'au pollen et à l'eau, et durcissement EFSA 2024 (dose journalière admissible divisée par cinq, jusqu'à 92 % de mortalité chez certains pollinisateurs).

Pourquoi la France l'a banni en 2018

C'est précisément cette logique qui a conduit à l'interdiction. Depuis le 1er septembre 2018, en application de la loi Biodiversité de 2016, la France a proscrit cinq substances néonicotinoïdes, dont l'acétamipride, dans les produits phytosanitaires comme dans le traitement des semences. Le motif : la protection des abeilles et des pollinisateurs, dont le déclin est documenté depuis les années 1990.

Les néonicotinoïdes sont en effet d'une toxicité vertigineuse pour les insectes utiles : jusqu'à plusieurs milliers de fois plus toxiques que le DDT pour l'abeille domestique, à dose égale. Et parce qu'ils sont systémiques et persistants, ils ne se contentent pas de frapper la cible visée : on en retrouve dans les sols, les haies et les cours d'eau des années après l'épandage. La France a fait le choix, unique en Europe, d'une interdiction totale — là où l'Union européenne n'a banni que trois des principaux néonicotinoïdes en plein champ (imidaclopride, clothianidine, thiaméthoxame), épargnant justement l'acétamipride. Cet écart réglementaire, cœur de l'argument de « distorsion de concurrence » brandi par les agriculteurs, est détaillé dans notre article « Acétamipride : pourquoi la France est le seul pays de l'UE à l'interdire ».

Abeilles : une toxicité moins brutale, mais pas anodine

L'acétamipride occupe une place à part dans la famille. C'est le néonicotinoïde considéré comme le moins aigüement toxique pour les abeilles — argument sur lequel s'appuient les défenseurs de la réintroduction, à commencer par le sénateur Laurent Duplomb, qui évoque un « faible taux de toxicité ». La molécule ne foudroie pas la butineuse comme le fait l'imidaclopride ; sa demi-vie dans l'organisme de l'insecte est courte, de l'ordre de la demi-heure.

Mais « moins toxique » ne veut pas dire « inoffensif ». Les scientifiques distinguent la toxicité aiguë (la mort immédiate) des effets sublétaux, plus insidieux : après exposition, les abeilles apparaissent désorientées, leur mémoire et leur capacité à retrouver la ruche sont altérées, et certains métabolites de la molécule persistent dans leur corps plus de 72 heures. Surtout, l'abeille domestique n'est que l'arbre qui cache la forêt : le produit est « encore plus nocif pour d'autres pollinisateurs » — bourdons, abeilles sauvages, syrphes. Une étude de 2025 a mesuré des mortalités atteignant 92 % chez trois espèces d'insectes exposées, et des traces ont été retrouvées jusque chez des cervidés, avec des effets soupçonnés sur leur poids et leur reproduction. La fédération apicole UNAF conteste vigoureusement l'idée d'une innocuité pour les pollinisateurs.

Le tournant de 2024 : la santé humaine sous surveillance

Le vrai basculement scientifique ne concerne pas les abeilles, mais l'homme. En juillet 2022, sur une alerte portée par la France, la Commission européenne a mandaté l'EFSA pour réexaminer la toxicologie de l'acétamipride. Le verdict, publié le 15 mai 2024, a fait l'effet d'un signal d'alarme.

L'agence n'a trouvé ni preuve de génotoxicité, ni de cancérogénicité — ce que rappellent les partisans de la molécule. Mais elle a identifié des « incertitudes majeures » sur la neurotoxicité développementale : la capacité de la substance, et de son métabolite, à perturber le développement du cerveau du fœtus et du jeune enfant. En cause notamment, des travaux épidémiologiques associant l'exposition prénatale à l'acétamipride à un périmètre crânien réduit chez le nouveau-né, indice d'un cerveau moins développé, ainsi qu'à des données in vivo lacunaires sur l'apprentissage, la mémoire et l'activité motrice.

Conséquence chiffrée : l'EFSA a recommandé d'appliquer un facteur d'incertitude supplémentaire de 5, revenant à abaisser de 80 % la dose journalière admissible, de 0,025 à 0,005 mg par kilo de poids corporel et par jour. Elle a parallèlement préconisé d'abaisser les limites maximales de résidus autorisées sur au moins 38 cultures. Autrement dit, l'agence qui autorise l'acétamipride au niveau européen juge désormais qu'on en tolérait, jusqu'ici, cinq fois trop dans notre alimentation.

« Dès qu'on en met, ça va partout »

Reste la dimension environnementale, souvent sous-estimée. Très soluble dans l'eau et persistant, l'acétamipride ne reste pas là où on l'épand. « Dès qu'on en met quelque part, ça va partout », résument les chercheurs : par ruissellement, la molécule gagne les ruisseaux, les nappes, les prairies et les forêts voisines. C'est l'une des raisons pour lesquelles la question de la contamination de l'eau potable a pesé dans le débat parlementaire — un volet que ZapNews a traité dans « Loi d'urgence agricole : la bataille de l'eau et des pesticides ». Chez l'humain, le pesticide est détectable dans les urines d'une large part de la population, et le chercheur du CNRS Jean-Marc Bonmatin souligne qu'il « contamine très largement » l'organisme, franchissant de nombreuses barrières corporelles, dont la barrière placentaire.

Autorisé jusqu'en 2033, mais de plus en plus encadré

Comment concilier une interdiction française et une autorisation européenne courant jusqu'au 28 février 2033 ? Le paradoxe n'est qu'apparent. L'Union n'a jamais rangé l'acétamipride parmi les néonicotinoïdes les plus dangereux pour les cultures de plein champ, et son approbation reste formellement valide. Mais, sous l'effet du réexamen de 2024, Bruxelles s'oriente vers un durcissement des seuils plutôt que vers une interdiction sèche — l'inverse d'un blanc-seing. Les fact-checkeurs de CheckNews / Défacto jugent d'ailleurs trompeuse l'affirmation d'un « faible taux de toxicité » : elle vaut, à la rigueur, pour la toxicité aiguë sur l'abeille, mais gomme les effets chroniques, la santé humaine et les autres pollinisateurs.

Ce que change concrètement la dérogation

Sur le terrain, la loi adoptée hier ne rétablit pas un usage libre. Elle ouvre des dérogations ciblées et temporaires à quatre filières présentées comme en « impasse technique » : betterave sucrière, pomme, cerise et noisette, faute d'alternatives jugées efficaces contre certains ravageurs. Le dispositif a déjà connu une censure du Conseil constitutionnel en 2025 et reste juridiquement fragile. Sur le plan sanitaire et écologique, il réintroduit une molécule dont la communauté scientifique a, ces deux dernières années, plutôt renforcé les motifs d'inquiétude que dissipé les doutes — ce qui explique l'opposition publique, fait rare, du Conseil national de l'ordre des médecins. Le parcours institutionnel restant, examiné dans notre suivi de la commission mixte paritaire, dira jusqu'où cette réintroduction ira réellement.