À Wonsam, un quartier rural de la ville de Yongin, à environ 70 kilomètres au sud de Séoul, le chantier d'une usine géante de semi-conducteurs a fait disparaître l'horizon. Ici, SK Hynix construit la première d'une série de quatre lignes de production ; les travaux ont commencé en février 2025 et l'entreprise vise un achèvement début 2027. Autour, sur un corridor d'à peine une heure de route, Samsung et SK Hynix engloutissent des centaines de milliards d'euros pour répondre à la faim de puces mémoire des géants de l'intelligence artificielle. Reportage chiffré dans une « vallée des semi-conducteurs » qui redessine, à toute vitesse, ses paysages, son eau et son électricité.
Vu depuis les champs de Wonsam, le chantier ressemble moins à une usine qu'à une petite ville qui pousse d'un bloc : grues à perte de vue, dalles de béton, ossatures de bâtiments qui montent semaine après semaine. Cette première ligne n'est que la partie émergée d'un projet démesuré — le Yongin Semiconductor Cluster —, où SK Hynix prévoit à terme quatre usines et un investissement initial de 120 000 milliards de wons (environ 88 milliards de dollars). La production commerciale de la première salle blanche est attendue pour 2027.
Pour les habitants de Wonsam, quartier resté agricole jusqu'à récemment, le changement d'échelle est brutal : là où s'étendaient des rizières et des serres, s'ouvre désormais un des plus grands chantiers industriels du pays. Yongin, longtemps connue pour son parc d'attractions et ses lotissements de banlieue, est en train de devenir une ville-usine, avec ce que cela suppose de camions, de logements de travailleurs et de foncier qui flambe.
Ce que la Corée appelle sobrement la « vallée des semi-conducteurs » n'a rien d'une image : c'est une réalité administrative et industrielle, un chapelet de villes de la province du Gyeonggi qui concentre l'essentiel de la fabrication de mémoire de la planète. Yongin en devient le nouveau cœur, mais le corridor existe depuis longtemps autour d'Icheon (siège historique de SK Hynix), de Hwaseong et de Pyeongtaek (les plus grands campus de Samsung). C'est dans cette région, à Giheung, que Samsung a lancé sa première production de mémoire au début des années 1980 ; quatre décennies plus tard, le même arc de territoire est sommé de multiplier ses capacités pour ne pas laisser filer le marché de l'IA.
Pourquoi ici, pourquoi maintenant : la faim de mémoire de l'IA
Derrière ces chantiers, il y a un composant devenu stratégique : la HBM (High Bandwidth Memory), une mémoire empilée en galettes, capable de nourrir en données les processeurs d'IA sans les affamer. C'est elle qui accompagne les cartes accélératrices dans les centres de données — au premier rang desquelles les GPU de Nvidia qui dominent l'entraînement des modèles. Or SK Hynix est le premier fournisseur mondial de HBM, et Samsung son principal rival : la vallée coréenne fabrique, littéralement, une partie de la mémoire de l'intelligence artificielle.
Le groupe SK Hynix est le premier fournisseur mondial de HBM. 4300streetcar / Wikimedia Commons (CC BY 4.0)
La demande, elle, explose. Le marché mondial de la HBM, estimé autour de 9,5 milliards de dollars en 2025, devrait plus que tripler en cinq ans pour dépasser 30 milliards en 2030, à un rythme de croissance de plus de 26 % par an — l'IA en consommant l'essentiel.
Une galette de HBM se vend bien plus cher qu'une puce mémoire ordinaire, et sa fabrication mobilise davantage de plaquettes de silicium pour un même nombre d'unités livrées : à demande égale, il faut donc plus d'usines. C'est toute l'équation qui pousse SK Hynix et Samsung à bétonner. Cette envolée alimente par ailleurs une pénurie et une flambée des prix qui touchent toute la chaîne, de la mémoire aux puces gravées par le taïwanais TSMC. Pour les deux champions coréens, la logique est simple : celui qui aura les capacités de production les plus avancées au bon moment raflera la mise. D'où la course au béton — et la crainte, en creux, de surinvestir si la vague de l'IA venait à refluer.
La plus grande grappe du monde
Le chantier de Wonsam s'inscrit dans un plan qui dépasse de loin une entreprise. En janvier 2024, Séoul a annoncé vouloir bâtir, d'ici 2047, la plus grande grappe de semi-conducteurs du monde dans le sud du Gyeonggi — un ensemble qui s'ajoute au grand plan national pour l'IA et les puces. Au parc existant de 21 unités (19 usines de production et 2 centres de recherche) doivent s'ajouter 16 sites supplémentaires, portés par 622 000 milliards de wons (environ 450 milliards de dollars) d'investissement privé de Samsung et SK Hynix.
La cible affichée : 7,7 millions de plaquettes gravées par mois d'ici 2030, sur une emprise totale d'environ 21 millions de mètres carrés répartis entre sept villes — Yongin, Pyeongtaek, Hwaseong, Icheon, Anseong, Seongnam et Suwon. Les autorités promettent, au fil du chantier, des millions d'emplois créés sur l'ensemble de la filière. Pyeongtaek, un peu plus au sud, accueille déjà le plus grand campus de Samsung, où s'alignent des lignes de production successives (P1, P2, P3…) sur des centaines d'hectares — préfiguration de ce que Yongin doit devenir à son tour. À l'échelle du pays, la ville sud-coréenne moyenne se rêve désormais en fragment de cette chaîne mondiale. À Yongin seul, deux méga-complexes se dessinent en parallèle : celui de SK Hynix à Wonsam et un immense parc « système » de Samsung, à Idong-Namsa, dont le terrassement de 7,77 millions de m² a commencé à être indemnisé fin 2025.
Dix réacteurs et un fleuve : l'ardoise énergétique
C'est là que la vallée cesse d'être une abstraction financière pour peser sur les paysages. Une usine de semi-conducteurs de dernière génération fonctionne en continu, dévore de l'électricité et de l'eau ultra-pure par des installations grandes comme des cathédrales — et la grappe de Yongin en aligne plusieurs.
Chaque salle blanche consomme d'énormes volumes d'eau ultra-pure et d'électricité. NASA Glenn Research Center / Wikimedia Commons (domaine public)
Les ordres de grandeur donnent le vertige. À pleine capacité, vers 2050, la seule grappe de Yongin réclamera de l'ordre de 16 gigawatts d'électricité, soit l'équivalent d'une dizaine de gros réacteurs nucléaires, ou près d'un quart de la demande électrique de toute la région de Séoul. Elle boira aussi environ 1,07 million de mètres cubes d'eau par jour, tirés du fleuve Han par un aqueduc dédié de 47 kilomètres depuis le barrage de Paldang.
Le problème, c'est que le territoire ne fournit rien de tel. Localement, la région ne produit qu'environ 1,9 GW : à la présentation du plan, quelque 6 GW des 15 GW nécessaires n'avaient pas encore de source d'approvisionnement arrêtée. Samsung, qui aurait besoin de 9 GW, n'en avait sécurisé que 6 ; SK Hynix, sur 6 GW, seulement 3. Pour combler le trou, l'opérateur public KEPCO doit bâtir un réseau à haute tension de 345 kV long d'environ 1 153 kilomètres, chiffré à 37 000 milliards de wons, pour amener jusqu'à Yongin l'électricité de la côte est et du sud-ouest — mais il n'est pas attendu avant 2036. Or SK Hynix a avancé sa quatrième usine à 2033 : les fabs arrivent plus vite que les lignes censées les alimenter.
Ce goulet d'étranglement énergétique est le même que celui qui inquiète, ailleurs, les riverains des centres de données de l'IA : la demande de calcul se traduit très concrètement en mégawatts, en kilomètres de câbles et en litres d'eau prélevés sur un milieu.
Terres, pylônes et compensations : la vallée sous tension
Sur le terrain, la transformation ne se fait pas sans heurts, et plusieurs voix s'élèvent. Autour de Wonsam et d'Idong-Namsa, l'expropriation avance lentement : fin 2025, la compensation n'était négociée que pour environ 45 % de la surface et de la valeur du parc national, et près de 35 % des propriétaires avaient saisi la commission centrale d'expropriation pour réclamer de meilleures indemnités. Une centaine de foyers vivent dans l'emprise directe du projet ; le gouvernement a dû amender la fiscalité foncière pour élargir l'exonération applicable aux terrains repris. Pour ces riverains, le calcul est ambivalent : la promesse d'emplois et de valorisation foncière d'un côté, la disparition d'un cadre de vie rural et l'incertitude des indemnités de l'autre. Les recours devant la commission d'expropriation ralentissent d'autant un calendrier que les industriels voudraient tenir au jour près.
Yongin, à ~70 km au sud de Séoul, épicentre de la ruée sur les puces. HappyMidnight / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Aux litiges fonciers s'ajoute la fronde contre les infrastructures. Le tracé de « l'autoroute de l'énergie » — ces lignes à très haute tension et ces pylônes qui doivent traverser la campagne pour alimenter les fabs — suscite l'opposition d'habitants et de collectivités, qui refusent de voir leur horizon barré de câbles. La question de l'eau prélevée sur le Han, elle, se pose à l'échelle du bassin.
Enfin, le débat est aussi climatique. Samsung comme SK Hynix se sont engagés dans l'initiative RE100, c'est-à-dire à s'alimenter en électricité 100 % renouvelable d'ici 2050. Or, pour tenir le calendrier des usines, le gouvernement et KEPCO prévoient d'installer, à l'intérieur même du complexe de Yongin, jusqu'à six centrales au gaz naturel liquéfié (LNG), d'une puissance montant de 3 vers 10 GW. La commission de neutralité carbone du parti au pouvoir a demandé l'abandon de ce plan gazier, jugé incompatible avec les promesses climatiques du pays. La vallée des puces cristallise ainsi, en un seul lieu, la contradiction de l'ère de l'IA : produire toujours plus de mémoire pour des machines gourmandes, sans faire exploser ni la facture énergétique, ni l'empreinte carbone, ni la patience des riverains.
Note méthodologique
Ce reportage recoupe et reformule l'information de l'article source (Libération, 11 juillet 2026, accès payant) à partir de sources publiques vérifiables.
- Chantier et calendrier de Wonsam (première ligne sur quatre ; travaux ouverts en février 2025 ; production visée en 2027 ; investissement initial de 120 000 milliards de wons) : SK Hynix et InvestKOREA.
- Marché de la HBM (graphique de tendance) : Virtue Market Research, High-Bandwidth Memory Market (≈ 9,5 Md$ en 2025 → 30,4 Md$ en 2030, croissance ≈ 26,2 %/an). La trajectoire est reconstituée au taux de croissance annuel publié ; il s'agit d'une projection de marché, à prendre comme un ordre de grandeur.
- Méga-grappe du Gyeonggi (graphique en cascade) : Korea.net, plan des ministères MOTIE et MSIT du 15 janvier 2024 (21 unités existantes → 37 d'ici 2047 ; 622 000 Md de wons d'investissement privé ; 7,7 M de plaquettes/mois d'ici 2030 ; ≈ 21 M de m²).
- Empreinte électricité et eau (graphe à unités) : Seoul Economic Daily (≈ 16 GW ≈ 10 réacteurs ≈ ¼ du Grand Séoul ; supply local ≈ 1,9 GW) et Tom's Hardware (1,072 M m³/jour ; aqueduc de 47 km depuis Paldang ; réseau KEPCO de 1 153 km à 37 000 Md de wons, visé pour 2036). Ces besoins sont des estimations à pleine charge, à l'horizon ~2050.
- Expropriations, pylônes et LNG : Asia Business Daily / 아시아경제 (≈ 45 % de la surface indemnisée, ≈ 35 % de recours) et reporting sur la fronde anti-lignes et le plan gazier (six centrales LNG, opposition de la commission de neutralité carbone du parti au pouvoir).
Les montants en dollars sont des conversions approximatives des sommes annoncées en wons. La carte s'appuie sur des contours de provinces sud-coréennes issus de données publiques ; les positions des sites correspondent aux centres urbains ou aux campus concernés.