En trois ans, Google a doublé sa consommation d'eau et d'électricité. Son rapport environnemental 2026, publié fin juin, affiche une hausse de l'ordre de 37 % sur la seule année 2025 pour chacune des deux ressources, portée par la ruée sur l'intelligence artificielle. Pour désamorcer la controverse, l'entreprise a mis en ligne, pour la première fois, l'empreinte détaillée d'une requête Gemini : 0,24 wattheure, 0,26 millilitre d'eau, 0,03 gramme de CO₂, soit « moins de neuf secondes de télévision » et « cinq gouttes d'eau ». Des chiffres minuscules, aussitôt contestés par des chercheurs qui les jugent tronqués. Derrière le vertige des milliards de litres et le paradoxe d'un groupe qui se dit « 100 % renouvelable » tout en émettant toujours plus, se joue une bataille sur ce qu'on accepte de compter.

Deux compteurs qui s'emballent en même temps

Le chiffre qui a fait le tour de la presse tech est brutal : sur l'année 2025, la consommation d'électricité de Google a bondi d'environ 37 %, « la plus forte croissance de charge de son histoire », selon le rapport. La consommation d'eau suit une pente presque identique, autour de +34 %. Le média spécialisé Next, qui a épluché le document, résume la trajectoire d'un trait : en trois ans, l'entreprise a doublé ses prélèvements et sa consommation, et près de triplé sur cinq à six ans.

Les volumes absolus donnent la mesure du phénomène. L'électricité consommée par les seuls data centers de Google est passée de 14,4 térawattheures en 2020 à 30,8 en 2024, d'après les données compilées par TechCrunch, avant de franchir la barre des 40 TWh en 2025. À l'échelle du groupe, l'électricité totale « appariée » à des sources renouvelables atteint désormais 43,6 millions de mégawattheures, dont les data centers représentent près de 96 %.

Courbes de la consommation d'électricité et d'eau de Google entre 2020 et 2025, montrant un doublement des deux ressources

Côté eau, la mécanique est la même. La consommation directe des data centers est montée de 4,3 milliards de gallons en 2021 à 8,1 milliards en 2024, puis à 10,9 milliards en 2025 — soit près de 41 milliards de litres, l'équivalent de la consommation annuelle d'une ville de plusieurs centaines de milliers d'habitants. Cette eau sert pour l'essentiel à refroidir des grappes de serveurs dont la densité thermique explose avec les puces d'IA. C'est le cœur du problème pointé de longue date par les observateurs : à mesure que le refroidissement s'intensifie, les prélèvements grimpent, quelle que soit la finesse des indicateurs affichés.

Car les deux courbes ne montent pas par hasard en parallèle. Elles sont les deux faces d'une même équation physique : plus on fait tourner de calcul, plus on consomme de courant, et plus il faut d'eau ou d'électricité supplémentaire pour évacuer la chaleur. La question des ratios d'efficacité — le PUE pour l'énergie, le WUE pour l'eau — ne change rien à cette réalité de volume, comme le montrait déjà notre analyse des limites du PUE et du WUE.

Gemini mis en chiffres : l'offensive de transparence

Face à la montée des critiques, Google a choisi de sortir du silence sur son IA. Dans une étude de méthodologie signée par ses équipes Cloud, l'entreprise avance qu'une requête texte médiane sur Gemini consomme 0,24 wattheure d'énergie, 0,26 millilitre d'eau — « environ cinq gouttes » — et émet 0,03 gramme d'équivalent CO₂. Kate Brandt, directrice du développement durable de Google, met en avant un progrès spectaculaire : sur douze mois, l'énergie par requête aurait été divisée par 33 et l'empreinte carbone par 44, « tout en délivrant des réponses de meilleure qualité ».

L'argument central de Google tient à son périmètre de calcul. L'entreprise revendique une méthode « complète » qui ne compte pas seulement l'énergie des puces en pleine charge, mais aussi les machines provisionnées mais au ralenti (pour la disponibilité et la bascule en cas de panne), les processeurs et la mémoire de l'hôte, et le surcoût du data center (refroidissement, distribution électrique) via un PUE moyen de 1,09. Cette approche donne des chiffres deux à trois fois plus élevés qu'un calcul limité aux seuls accélérateurs — que Google qualifie lui-même de « scénario optimiste au mieux », qui « sous-estime substantiellement l'empreinte opérationnelle réelle ».

Comparaison de l'empreinte d'une requête Gemini selon deux périmètres de calcul : périmètre complet contre puces seules

Le geste est réel : jusqu'ici, les hyperscalers se contentaient d'ordres de grandeur vagues. En publiant une décomposition et en assumant que le calcul « puces seules » est trompeur, Google se place, sur le papier, au-dessus de certains concurrents. L'entreprise reconnaît d'ailleurs les limites de l'exercice : il s'agit d'un instantané de mai 2025, non représentatif de toutes les requêtes ni des performances futures, et « les données et affirmations n'ont pas été vérifiées par un tiers indépendant ».

« Cinq gouttes » : la contestation des chercheurs

C'est précisément cette dernière phrase qui cristallise les critiques. Pour plusieurs spécialistes, le chiffre des « cinq gouttes » relève autant de la communication que de la science.

Premier reproche, la médiane. « La moitié des requêtes consomment moins, la moitié consomment plus, et on ne sait rien de l'énergie exigée par les requêtes complexes », relève Casey Crownhart, du MIT Technology Review. Une requête de raisonnement, une génération longue ou une recherche augmentée peuvent peser bien davantage que le prompt médian mis en avant.

Deuxième angle mort, le type de requête. Les estimations ne portent que sur le texte, et excluent la génération d'images et de vidéos, autrement plus gourmandes. Comme le souligne la couverture de CIO Online, cette sélection produit mécaniquement un chiffre flatteur, déconnecté de l'usage réel d'un produit qui intègre désormais l'IA jusque dans les résultats de recherche et la messagerie.

Troisième critique, l'absence de regard extérieur. Guillaume Pakula, chercheur à Polytechnique, décrit une « étude endogène, revue par aucun expert externe », qu'il oppose à la démarche de Mistral, associée à des partenaires reconnus comme Carbone 4 et l'ADEME. Shaolei Ren, de l'université de Californie à Riverside, va plus loin et redoute des estimations qui « déforment probablement les résultats, au risque de compromettre la crédibilité attendue de Google ».

Reste enfin le grand absent de tous ces calculs : l'entraînement des modèles, dont le coût énergétique colossal est amorti hors du compteur « par requête », et le volume total d'usage. Là où OpenAI communique sur 2,5 milliards de requêtes ChatGPT par jour, Google se contente d'évoquer 450 millions d'utilisateurs mensuels de Gemini, ce qui empêche de reconstituer une consommation agrégée. Multipliée par des centaines de milliards de requêtes, la « goutte » unitaire redevient un océan.

« 100 % renouvelable » : le tour de passe-passe comptable

Le paradoxe le plus révélateur du rapport est ailleurs. Google affirme couvrir, pour la neuvième année consécutive, 100 % de sa consommation électrique par des énergies renouvelables : 43,6 millions de MWh, dont près de 33 TWh via des contrats d'achat de long terme (PPA) et 10,5 TWh de renouvelable acheté sur le réseau. Dans le même temps, l'entreprise annonce une baisse de 2 % de ses émissions opérationnelles en 2025 — alors même que sa charge électrique a bondi de 37 %.

Comment brûler plus de courant et émettre moins ? La réponse tient dans une convention comptable. Le « 100 % renouvelable » et le « −2 % » reposent sur une méthode dite market-based : Google achète, sur l'année, autant de garanties d'origine et de mégawattheures verts qu'il consomme d'électricité, où qu'elle soit produite et à quelque heure que ce soit. Sur le papier, le bilan est neutre. Physiquement, un data center branché la nuit sur un réseau au charbon consomme bien de l'électricité carbonée : c'est tout l'écart entre l'appariement annuel et l'objectif, bien plus exigeant, d'une énergie décarbonée 24 heures sur 24 que Google s'est fixé pour 2030.

Variations 2025 des grandeurs environnementales de Google : la charge, l'eau et la chaîne d'approvisionnement montent, seules les émissions comptables baissent

Le contraste saute aux yeux dès qu'on aligne les variations de l'année. La charge électrique grimpe de 37 %, l'eau de 34 %, et les émissions de la chaîne d'approvisionnement (le « scope 3 », qui inclut la fabrication des serveurs et la construction des sites) de 25 %. La seule grandeur qui recule est celle qu'on obtient au terme d'un calcul d'achats verts. Sur cinq ans, les émissions totales de Google ont d'ailleurs progressé d'environ 48 %, selon DatacenterDynamics — une trajectoire difficile à concilier avec l'objectif de neutralité carbone affiché pour 2030.

L'entreprise met en avant, en regard, 58 millions de tonnes d'émissions « évitées » grâce à ses solutions d'IA déployées chez ses clients, et estime que ses émissions seraient cinq fois supérieures sans ses interventions. Ces chiffres, par nature contrefactuels, reposent sur des hypothèses que ni régulateur ni tiers n'ont validées. Le débat rejoint ici l'appel du secrétaire général de l'ONU à davantage de transparence sur le coût climatique de l'IA.

L'eau, front local et contesté

Si l'électricité se négocie à l'échelle de bilans mondiaux, l'eau, elle, se prélève dans un territoire précis, sur une nappe ou une rivière données. C'est là que l'empreinte de Google devient tangible pour des riverains — et parfois explosive.

Selon les données du groupe, environ 15 % de son eau douce provient de zones classées en stress hydrique élevé. Un chiffre qui paraît modeste en pourcentage, mais qui recouvre des situations de tension aiguë. À Santiago du Chili, le projet d'un second data center à Cerrillos, susceptible de consommer jusqu'à 7 milliards de litres d'eau par an, a vu son permis temporairement révoqué par la justice en 2024 sous la pression des habitants. En Uruguay, un centre de données réclamant 7,6 millions de litres par jour — la consommation quotidienne de 55 000 personnes — a déclenché des manifestations en pleine sécheresse historique. À The Dalles, dans l'Oregon, il a fallu une bataille juridique pour contraindre la municipalité à révéler les volumes d'eau consommés par les installations de Google, jusque-là couverts par une clause de confidentialité.

Carte schématique des data centers de Google situant les sites contestés dans les zones de stress hydrique élevé

La carte des implantations recoupe assez fidèlement celle des controverses : les sites plantés dans des régions déjà sèches — Arizona, cône sud de l'Amérique latine, Asie du Sud et du Sud-Est — concentrent l'essentiel des conflits, tandis que les centres d'Europe du Nord, mieux dotés en eau et en refroidissement gratuit par l'air froid, passent inaperçus. Cette géographie de la tension est au cœur des inquiétudes sanitaires et sociales soulevées par les data centers auprès des riverains.

Google met en avant, en réponse, sa politique de réapprovisionnement : en 2025, ses projets de restauration de bassins-versants auraient « rendu » environ 7,7 milliards de gallons d'eau, soit 78 % de sa consommation d'eau douce, avec l'ambition d'atteindre 120 % d'ici 2030. Mais là encore, la comptabilité pose question. Rendre de l'eau à un bassin du Midwest ne compense pas une nappe asséchée au Chili : l'eau, contrairement au carbone, n'est pas une ressource fongible à l'échelle planétaire. Un litre « réapprovisionné » à des milliers de kilomètres du prélèvement ne soulage en rien le territoire qui subit la pénurie.

Ce que le rapport dit, et ce qu'il tait

En publiant l'empreinte de Gemini, Google a fait un pas que peu d'acteurs osaient franchir. Le geste mérite d'être salué : il installe un ordre de grandeur discutable publiquement, il assume qu'un calcul limité aux puces est mensonger, et il pose la question — juste — d'une norme sectorielle commune pour mesurer la consommation de l'IA.

Mais ce même rapport illustre à merveille l'art du cadrage. On y met en avant les indicateurs unitaires en chute libre (l'énergie par requête, divisée par 33) et l'on relègue les volumes absolus qui, eux, doublent tous les trois ans. On célèbre un « 100 % renouvelable » qui relève de la convention comptable, tandis que la charge physique et le scope 3 s'envolent. On communique une médiane et du texte, en laissant dans l'ombre les requêtes lourdes, l'image, la vidéo et l'entraînement. C'est le mécanisme même du rebond : chaque gain d'efficacité unitaire est aussitôt englouti par l'explosion des usages, un piège que le GIEC range parmi les scénarios technosolutionnistes irréalistes.

Le fond du débat n'est donc pas de savoir si une requête Gemini « vaut » cinq gouttes d'eau ou davantage. Il est de savoir ce qu'on accepte de mettre dans le compteur — et qui le vérifie. Tant que les chiffres resteront produits, choisis et audités par l'entreprise elle-même, la transparence affichée restera une transparence sous conditions. La vraie information, comme souvent, se niche moins dans les ratios brandis que dans les térawattheures et les milliards de litres réellement prélevés, année après année, territoire après territoire.


Note méthodologique

Période. Données annuelles 2020 à 2025, issues des rapports environnementaux successifs de Google (le rapport 2026 couvrant l'exercice 2025), publiés fin juin 2026.

Sources de données.

Traitements. Les valeurs d'électricité (data centers) 2020, 2023 et 2024 et d'eau 2021, 2024 et 2025 sont des chiffres publiés ; les points 2021-2022 pour l'électricité et l'estimation 2025 (+37 %) sont des interpolations ou des extrapolations à partir des taux de croissance annoncés, signalées comme telles dans les graphiques. Conversion gallons → litres au facteur 3,785. La carte utilise une projection équirectangulaire (positions au degré près, tracé des continents volontairement simplifié à but éditorial).

Réserves. Les chiffres par requête sont une médiane (mai 2025), limités au texte, non vérifiés par un tiers, et excluent l'entraînement. Le « 100 % renouvelable » et la baisse des émissions opérationnelles reposent sur une comptabilité market-based (appariement annuel par garanties d'origine), distincte de la consommation physique. Les émissions « évitées » et le réapprovisionnement en eau sont des estimations de l'entreprise, non auditées de façon indépendante.