On les appelle « guerres de l'eau », mais aucune armée n'y prend part. En Europe, l'eau ne se dispute pas à coups de canon : elle se dispute au tribunal, dans les commissions de bassin, sur les ronds-points agricoles et jusque dans les traités entre États. Derrière ce vocabulaire guerrier se cache une réalité plus prosaïque et plus tenace : à mesure que le climat s'assèche et que la demande grimpe, la ressource devient un objet de pouvoir. Sécheresses records, transferts d'eau contestés, méga-bassines gardées par les gendarmes, fleuves frontaliers taris — de l'Andalousie au delta du Pô, une même question monte : à qui appartient l'eau qui manque ? Enquête, chiffres à l'appui, sur les lignes de fracture hydriques du continent.

Un continent plus sec qu'il n'y paraît

Première surprise quand on ouvre les tableaux de l'Agence européenne pour l'environnement (AEE) : à l'échelle d'une année, l'Europe ne manque pas d'eau. L'indice d'exploitation de l'eau — le fameux WEI+, qui rapporte les prélèvements aux ressources renouvelables — plafonne à 5,8 % en moyenne pour l'UE en 2022, selon Eurostat. C'est peu. C'est aussi, précise l'office statistique, « la valeur la plus élevée depuis le début de la collecte » en 2000.

Cette moyenne est un trompe-l'œil. Elle écrase des situations extrêmes. Chypre prélève chaque année 71 % de son eau douce renouvelable, un niveau jugé « non soutenable ». Malte atteint 34 %, la Roumanie 21 % — au-dessus du seuil de 20 % à partir duquel l'AEE parle de stress hydrique. À l'inverse, la Suède, la Croatie ou la Finlande vivent sous le pour cent.

Indice d'exploitation de l'eau (WEI+) par pays en 2022 : Chypre en tête à 71 %, seuls trois pays dépassent le seuil de stress en moyenne annuelle

Surtout, la moyenne annuelle masque l'essentiel : la saisonnalité. « Grèce, Roumanie, Portugal, Italie et Espagne connaissent la pénurie surtout au printemps et en été », note l'AEE dans son indicateur de rareté de l'eau. Là, à l'échelle du bassin et de la saison, le WEI+ franchit allègrement les 40 %, seuil du stress « sévère ». Espagne à 8,8 % sur l'année, mais à sec par endroits en juillet : voilà tout le paradoxe.

Le résultat se lit à l'échelle du continent. Le stress hydrique touche déjà 30 % du territoire européen et 34 % de la population au moins une saison par an, selon l'AEE. Dans le sud, environ 30 % des habitants vivent en stress permanent, une proportion qui grimpe jusqu'à 70 % au pic estival. Et malgré une baisse des prélèvements de 14 % entre 2000 et 2023, « la surface affectée par la rareté ne s'est pas réduite ». La pression, elle, se déplace et s'intensifie.

La carte des lignes de fracture

Reportée sur une carte, la géographie de ces tensions dessine deux Europe. Une Europe méditerranéenne — péninsule Ibérique, Italie, Grèce, Roumanie, Bulgarie — installée dans le stress estival ; et une Europe médiane où l'eau devient, ponctuellement, un motif d'affrontement.

Carte des tensions hydriques en Europe : stress estival marqué au sud (choroplèthe), grands fleuves tracés en bleu (Tage, Douro, Guadiana, Segura, Pô, Rhône, Rhin, Danube) et points de friction (méga-bassines, transferts, fleuves partagés, delta du Pô, arc alpin) répartis sur le continent

Le stress hydrique estival par pays (fond coloré) se superpose au réseau des grands fleuves : c'est le long de ces axes partagés que se concentrent les points de friction. Hydrographie © Natural Earth ; stress estival d'après l'Agence européenne pour l'environnement (WEI+) et Eurostat. ⚡ZapNews.

Car les points de friction, eux, ne sont pas cantonnés au sud. Ils suivent la ligne de crête des usages : là où l'agriculture, les villes, l'énergie et le tourisme se disputent le même robinet. Tour d'horizon des principaux fronts.

Espagne : le trasvase Tage-Segura, une faille nationale

C'est sans doute le conflit d'usage le plus institutionnalisé d'Europe. Depuis la fin des années 1970, l'un des plus grands ouvrages hydrauliques du continent détourne l'eau du Tage, en Castille, vers le bassin du Segura, dans le Sud-Est aride — le trasvase Tage-Segura. Depuis les réservoirs d'Entrepeñas et Buendía, jusqu'à 600 hm³ par an peuvent théoriquement transiter vers Murcie et Alicante, dont 400 pour l'irrigation, décrit l'encyclopédie Wikipédia. Sur ces terres, le transfert a fait fleurir une agriculture d'exportation — le « potager de l'Europe » — irriguant quelque 130 000 hectares.

Mais le Tage n'a plus l'eau d'autrefois. Pour restaurer le fleuve, Madrid a décidé de relever son débit écologique de 6 à 8,6 m³/s, réduisant d'environ 78 hm³ le volume transférable. En mai 2023, la Cour suprême a même sommé l'État de garantir « immédiatement » ces débits sur les tronçons protégés. Pour les irrigants de Murcie, c'est un arrêt de mort annoncé. « Sans eau, nous ne sommes rien », résumait un agriculteur à France 24. Ceux de Castille rétorquent qu'on assèche leur fleuve pour arroser des serres à mille kilomètres. La justice, la rue et le Parlement s'en mêlent ; l'affaire est devenue un marqueur politique national, comme le raconte Euronews. Et l'horizon est sombre : une étude citée par l'agence SINC estime que, dès 2070, le transfert pourrait devenir tout bonnement impossible.

France : les méga-bassines, la guerre de l'eau à ciel ouvert

À un millier de kilomètres au nord, l'eau se dispute aussi — mais à visage découvert. Le 25 mars 2023, 30 000 personnes convergent vers Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, pour bloquer le chantier d'une gigantesque « réserve de substitution ». La répression fait plusieurs centaines de blessés, selon Wikipédia. L'image des affrontements a fait le tour du monde et donné un visage à l'expression « guerre de l'eau » en France.

Le principe des méga-bassines : pomper l'eau des nappes en hiver pour la stocker à l'air libre et l'utiliser l'été, quand elle manque. Le projet du Marais poitevin en compte seize, dont Sainte-Soline est la plus vaste. Les porteurs promettent de « faire baisser de 70 % les prélèvements estivaux » et s'appuient sur une étude du BRGM évaluant à « 5 à 6 % » le gain de débit des cours d'eau en été. Les opposants dénoncent un « accaparement » de l'eau publique par une minorité d'exploitants, et un pari perdant sur un modèle agricole intensif. Le débat a rebondi jusqu'au Parlement, où le Sénat a adopté une loi assouplissant l'accès à l'eau des agriculteurs — un texte que nous avons décrypté et qui a alarmé la gauche et une partie du gouvernement.

Fleuves partagés : quand la sécheresse défait les traités

Le plus difficile commence là où l'eau franchit une frontière. L'Europe est un enchevêtrement de bassins transfrontaliers, et la sécheresse met à l'épreuve les traités censés les gouverner.

Entre l'Espagne et le Portugal, cinq fleuves — Miño, Douro, Tage, Guadiana, Limia — sont régis depuis 1998 par la convention d'Albufeira, qui oblige Madrid à laisser passer un volume minimal vers l'aval portugais. En septembre 2022, l'Espagne, ses barrages remplis au tiers, a annoncé ne pouvoir honorer que partiellement ses engagements. Lisbonne, qui dépend du débit du Douro pour son hydroélectricité et de celui du Tage pour son eau potable, a crié à la rupture d'un pacte. Le magazine Magma parle de « promesses brisées » ; à mesure que les étés s'allongent, le traité vieux d'un quart de siècle craque.

Sur le Danube, deuxième fleuve d'Europe, la difficulté change d'échelle : c'est le bassin le plus international du monde, partagé par dix-neuf pays. Sa gestion repose sur une commission internationale (l'ICPDR) et une convention de 1994. Mais concilier navigation, hydroélectricité, irrigation et protection de la nature relève de l'équilibrisme permanent — d'autant que les étiages de 2022 ont paralysé le transport fluvial pendant des mois.

L'Italie, elle, a vécu en 2022 un avertissement brutal. Le Pô, son plus long fleuve, a connu la pire sécheresse en deux siècles, avec des débits inférieurs de 30 % au précédent record, selon une étude publiée dans Science Advances. En juillet, le fleuve ne charriait plus qu'un dixième de son débit moyen ; la mer Adriatique en a profité pour remonter jusqu'à 40 km dans les terres, salant les nappes et les rizières du delta. En amont, la cause est nette : moins de neige sur l'arc alpin, donc moins de fonte pour soutenir les fleuves l'été. Les glaciers, châteaux d'eau du continent, fondent — et avec eux, le débit d'étiage du Pô, du Rhône ou du Rhin.

Qui prend l'eau ? La bataille des usages

Pour comprendre où se nouent les tensions, il faut regarder qui prélève. À l'échelle de l'UE, le refroidissement des centrales électriques capte le tiers de l'eau prélevée (33 %), devant l'agriculture (31 %), le réseau public d'eau potable (21 %) et l'industrie (14 %), selon l'AEE.

Répartition des prélèvements d'eau douce par usage dans l'UE : refroidissement 33 %, agriculture 31 %, réseau public 21 %, industrie 14 %

Mais tous les prélèvements ne se valent pas. L'eau de refroidissement est en grande partie restituée au milieu, réchauffée mais rendue ; l'eau d'irrigation, elle, est consommée — évaporée, absorbée par les plantes, perdue pour le bassin. C'est pourquoi l'agriculture est la véritable ligne de front dans le sud, où elle concentre 60 % des prélèvements agricoles de l'UE. Et la tendance s'aggrave : entre 2000 et 2023, les prélèvements agricoles dans les nappes ont bondi de 52 %, épuisant des réserves souterraines qui, elles, ne se rechargent qu'à l'échelle de décennies.

S'y ajoute une pointe estivale que les statistiques annuelles diluent : le tourisme. Comptabilisée dans l'eau potable, la fréquentation touristique gonfle la demande des littoraux et des îles méditerranéennes — piscines, golfs, hôtels — précisément aux semaines où les nappes sont au plus bas et où les habitants, eux, subissent les restrictions. La scène est devenue familière de Barcelone aux Baléares : d'un côté des vacanciers, de l'autre des riverains sommés de fermer le robinet. L'eau y départage moins des pays que des usages et des saisons.

À cette compétition classique s'en ajoute une autre : l'énergie. Les barrages, dont le sort des concessions oppose la France à Bruxelles depuis dix ans, arbitrent entre produire de l'électricité et lâcher de l'eau pour l'aval. Et les data centers de l'intelligence artificielle, gros consommateurs d'eau de refroidissement, font désormais partie de l'équation. L'eau devient un bien stratégique disputé entre l'assiette, la prise électrique et l'écran.

Le prix de l'inaction

Ces conflits ont un coût, et il est chiffrable. La Commission européenne, via son programme de recherche JRC PESETA IV, estime les pertes annuelles moyennes dues à la sécheresse à environ 9 milliards d'euros par an pour l'UE et le Royaume-Uni, dont l'essentiel se concentre en Espagne (1,5 Md€), en Italie (1,4 Md€) et en France (1,2 Md€).

Trajectoire du coût de la sécheresse en Europe : environ 9 milliards d'euros par an aujourd'hui, jusqu'à 45 milliards à +3 °C

Surtout, la facture grimpe avec le thermomètre. À exposition constante, le seul signal climatique ferait à peu près doubler les pertes à +3 °C. Mais si l'on tient compte de la croissance des populations et des activités exposées, le JRC projette jusqu'à 45 milliards d'euros par an à la fin du siècle — cinq fois la note actuelle. Ces sécheresses ne sont plus des accidents ; elles s'inscrivent dans la tendance de fond des vagues de chaleur qui frappent le continent.

Gouverner la rareté

Depuis 2000, l'Europe s'est pourtant dotée d'un outil ambitieux : la directive-cadre sur l'eau, qui fixait l'objectif d'un « bon état » écologique pour tous les cours d'eau. Un quart de siècle plus tard, le bilan est sévère : seuls 39,6 % des eaux de surface de l'UE atteignaient ce bon état écologique en 2021, selon l'AEE. Autrement dit, six masses d'eau sur dix restent dégradées, par la pollution comme par les prélèvements.

L'enjeu n'est donc pas de trancher un « camp » contre un autre, mais d'arbitrer une rareté qui va s'accentuer. Partager le débit d'un fleuve entre l'irrigation et la ville, entre l'amont et l'aval, entre deux pays : c'est là, très concrètement, que se jouent les « guerres de l'eau » européennes. Sur la rive sud du Tage à Lisbonne comme dans la Vega Baja de Murcie, la même scène se répète — une canicule, un robinet qui faiblit, et la tension qui monte. Le continent découvre, épisode après épisode, que l'abondance dont il se croyait doté était une moyenne, et que la moyenne ne se boit pas.

Note méthodologique

Période. Données 2000-2026, avec un focus sur les épisodes 2022-2026.

Sources principales. Agence européenne pour l'environnement (indice WEI+, prélèvements par secteur, état écologique des eaux), Eurostat (WEI+ national 2022), Commission européenne / JRC PESETA IV (coût des sécheresses), commission internationale du Danube (ICPDR), presse publique et travaux scientifiques (Science Advances pour le Pô).

Traitements. La carte du stress hydrique estival est une synthèse éditoriale à trois classes établie d'après les indicateurs de l'AEE et d'Eurostat, sur laquelle sont tracés les grands fleuves et lacs (Tage, Douro, Guadiana, Miño, Segura, Pô, Rhône, Rhin, Danube, lacs alpins) pour situer les points de friction — hydrographie © Natural Earth (rivers_lake_centerlines 1:10m et lakes, domaine public ; Segura complété à la main), contours pays Natural Earth 1:50m ; les valeurs annuelles nationales du WEI+ (Espagne 8,8 %, etc.) sous-estiment volontairement les pointes saisonnières et par bassin, discutées dans le texte. Le coût des sécheresses distingue le « signal climatique seul » (exposition constante) de la trajectoire incluant la croissance de l'exposition — deux cadrages du même rapport JRC.

Réserves. Le WEI+ italien 2022 n'était pas disponible ; les classes de stress cartographiées sont indicatives et non des mesures pays par pays. « Guerres de l'eau » est employé au sens de conflits d'usage, de gouvernance et d'affrontements locaux — non de conflits armés.