Il y a un mois, Leopold Aschenbrenner, 25 ans, dirigeait l'un des fonds les plus performants de la planète : plus de 400 % de gains en six mois, près de 45 milliards de dollars sous gestion, et une réputation de visionnaire bâtie sur un long essai devenu culte dans la Silicon Valley. Fin juillet, en quelques séances, tout s'est effondré. Rattrapé par des appels de marge, l'ancien chercheur d'OpenAI a été contraint de brader l'intégralité de son portefeuille coté au fonds de Ken Griffin, Citadel, à prix cassé. Le « Nostradamus de l'IA » vient d'offrir à Wall Street le premier krach retentissant de la bulle des infrastructures — et une leçon vieille comme la finance sur ce qu'un levier de 400 % fait à un pari, même juste, quand le marché se retourne.

Une nuit pour tout perdre

Le scénario tient de la tragédie financière classique, accéléré au rythme des marchés de 2026. À son sommet, au tout début du mois de juillet, le fonds Situational Awareness LP gérait environ 45 milliards de dollars, selon les comptes rendus de CNBC et de CNN Business. Le 30 juillet, il n'en pesait plus qu'une dizaine. Entre les deux, une semaine de vente forcée : les trois banques qui prêtaient à Aschenbrenner — Bank of America, Goldman Sachs et JPMorgan — ont réclamé du collatéral supplémentaire, puis, faute de garanties, l'ont poussé à liquider.

L'acheteur de dernier recours a été Citadel, le hedge fund de Ken Griffin, qui a raflé l'ensemble des positions boursières à effet de levier lors de négociations menées de nuit, à prix décoté. La quasi-totalité du portefeuille coté — environ les deux tiers des actifs du fonds — est partie dans cette vente d'urgence. En termes bruts, 35 milliards de dollars de valeur se sont évaporés en l'espace de quelques jours.

Diagramme en barres montrant les actifs sous gestion du fonds Situational Awareness passer de 45 à 20 puis 10 milliards de dollars entre le début et la fin juillet 2026.

Ce genre d'implosion n'a rien d'inédit dans l'histoire de la finance — Long-Term Capital Management en 1998, Archegos en 2021 ont laissé des cratères comparables. Ce qui frappe ici, c'est le profil du gérant : un homme de 25 ans, sans aucune expérience professionnelle du trading avant de fonder son fonds, et dont la thèse d'investissement reposait sur un texte publié en ligne deux ans plus tôt.

De major de promo à prophète de l'IA

Leopold Aschenbrenner n'est pas un financier de formation. Allemand d'origine, il sort major de sa promotion de l'université Columbia à 19 ans, en 2021, avec un triple cursus en économie, mathématiques et statistiques, comme le rappelle sa notice biographique. Il rejoint ensuite OpenAI, où il intègre en 2023 l'équipe « Superalignment » chargée de contrôler les IA les plus puissantes, dirigée par Jan Leike et Ilya Sutskever. Il y co-signe des travaux de recherche, avant d'en être écarté en avril 2024 : OpenAI lui reproche une fuite d'informations internes, ce qu'il conteste, assurant n'avoir partagé qu'un document qu'il jugeait anodin.

C'est ce départ qui va faire sa notoriété. En juin 2024, Aschenbrenner publie Situational Awareness: The Decade Ahead, un essai-fleuve de 165 pages qui tombe dans la communauté de l'IA comme une grenade. Sa thèse : l'intelligence artificielle générale (AGI) est pour 2027, la superintelligence pour la fin de la décennie, et cette course déboucherait sur des grappes de calcul à mille milliards de dollars et une nouvelle guerre froide sino-américaine autour de la puissance de calcul. Extrapolant les tendances de progrès du calcul, de l'efficacité algorithmique et de « l'affranchissement » des modèles, il annonce un saut qualitatif imminent.

Certains saluent l'essai le plus important de la décennie ; d'autres n'y voient qu'une eschatologie de la tech emballée dans des lois d'échelle. Mais le texte lui vaut une aura de visionnaire. Dans une Silicon Valley qui cherchait un cadre théorique à l'euphorie ambiante, Aschenbrenner offrait mieux qu'une prédiction : une grille de lecture, une feuille de route et un vocabulaire. On le cite, on le débat, on l'invite. Le jeune homme devient une figure — l'oracle de la « conscience de la situation », celui qui aurait vu, avant les marchés, l'ampleur de la déferlante à venir.

Et Aschenbrenner en tire une conclusion pratique : si l'IA va tout dévorer, autant en faire un portefeuille. La bascule de l'essayiste au gérant est logique dans son esprit. Il ne s'agit pas de spéculer, mais de traduire une conviction intellectuelle en positions de marché. C'est aussi ce qui rendra sa chute si emblématique : ce n'était pas un trader opportuniste pris à son propre jeu, mais un penseur qui avait misé, à effet de levier, sur la justesse de sa propre prophétie.

Parier sur les pelles et les pioches

En juillet 2024, il fonde Situational Awareness LP — le fonds porte le nom de son essai. L'idée directrice, résume la présentation faite à ses investisseurs, est que « l'IA sera le principal moteur des rendements des marchés mondiaux au cours de la prochaine décennie ». Le fonds attire d'emblée des soutiens prestigieux de la Silicon Valley : la firme de trading Jane Street, les frères Patrick et John Collison (fondateurs de Stripe), ainsi que Daniel Gross et Nat Friedman, deux investisseurs très en vue dans l'IA.

Sa stratégie relève d'une logique de ruée vers l'or : ne pas parier sur celui qui trouvera la pépite, mais sur les vendeurs de pelles et de pioches. Concrètement, Aschenbrenner s'est massivement positionné à l'achat sur les infrastructures de l'IA — les fabricants de mémoire et de puces comme le sud-coréen SK Hynix, Micron ou Sandisk, et les opérateurs de centres de données comme CoreWeave et Nebius. En miroir, il vendait à découvert les logiciels installés, ces éditeurs qu'il jugeait menacés par l'IA générative, à commencer par Adobe. Une thèse cohérente, en somme : le monde va engloutir des fortunes dans le matériel de l'IA, et délaisser les logiciels d'hier.

Le pari a d'abord été spectaculairement gagnant. Sur le seul premier semestre 2026, le fonds affiche un rendement de 439 %, et de plus de 1 000 % depuis son lancement, selon CNBC. En dix-huit mois, Situational Awareness était devenu plus gros que le Pershing Square du milliardaire Bill Ackman. Le gamin d'OpenAI n'était plus un théoricien : il était l'un des gérants les plus regardés de Wall Street.

Le levier, ce couteau à double tranchant

Ce qui a transformé une bonne thèse en machine à surperformer, puis en piège, c'est l'effet de levier. Situational Awareness empruntait pour investir à hauteur d'environ 400 % — quatre dollars exposés pour un dollar de capital propre. Tant que ses valeurs montaient, chaque gain était multiplié, d'où des performances hors norme. Mais un levier de 4 fonctionne exactement dans l'autre sens quand le vent tourne : une baisse de 25 % du portefeuille suffit, en théorie, à effacer la totalité du capital.

Or Aschenbrenner n'était pas seul à s'être ainsi tendu. Selon des données de Goldman Sachs citées par la presse financière, le levier brut des hedge funds a atteint des niveaux records au début de 2026, et près de 16 % du carnet de courtage de la banque était directement exposé aux valeurs de la mémoire liées à l'IA. Autrement dit, une part considérable de Wall Street pariait la même chose, avec le même argent emprunté, sur les mêmes titres. Une concentration qui rend chaque acteur otage des autres : quand l'un doit vendre, il fait baisser les cours de tous, ce qui déclenche de nouveaux appels de marge, donc de nouvelles ventes.

Le retournement

La bascule s'est jouée fin juillet. Le 27, l'animateur vedette de CNBC Jim Cramer avertissait sur X qu'un retournement des valeurs de semi-conducteurs serait « très difficile à inverser », parce que les vendeurs y étaient « monstrueux, motivés et souvent à la marge ». Le lendemain, 28 juillet, il enjoignait à l'antenne les téléspectateurs de sortir de tout pari sur les centres de données financé à crédit. Message reçu : sur le mois de juillet, les principales positions d'Aschenbrenner — SK Hynix, CoreWeave, Nebius, Sandisk, Micron — ont plongé de plus de 35 %.

Pour un portefeuille à levier 4, une telle secousse est fatale. Les pertes ont mangé le collatéral ; les prime brokers ont réclamé des garanties qu'Aschenbrenner ne pouvait fournir sans vendre ; vendre faisait encore baisser les cours. La spirale s'est refermée en quelques séances. Comble d'ironie, le pari inverse a lui aussi saigné : ses positions vendeuses sur les logiciels, comme Adobe, se sont retournées à la hausse au plus mauvais moment.

Ne pouvant liquider sereinement sur un marché en chute, le fonds a préféré tout céder d'un bloc à Citadel, à prix bradé. Ken Griffin encaisse les positions ; Aschenbrenner encaisse la perte. Selon plusieurs médias, cette débâcle est survenue à quelques jours de son mariage — la cruauté du calendrier ajoutant au récit.

Les praticiens de la finance connaissent par cœur ce mécanisme, celui qui a englouti le fonds Long-Term Capital Management en 1998 malgré ses prix Nobel, puis le family office Archegos en 2021. Le levier ne se contente pas d'amplifier les gains et les pertes : il retire au gérant la maîtrise du calendrier. Un investisseur sans dette peut attendre, encaisser une chute et parier que le marché lui donnera raison plus tard. Un investisseur endetté, lui, n'a pas ce luxe : ce sont ses créanciers qui décident du moment où il doit vendre, et ils choisissent toujours le pire — celui où plus personne n'achète. Ses vues sur l'IA peuvent être justes à long terme ; sur les marchés cotés, encore faut-il avoir les reins assez solides pour traverser le court terme.

Ce qu'il reste, et ce que ça dit de la bulle

Tout n'a pas disparu. Situational Awareness conserve ses participations non cotées, qui n'étaient pas gagées auprès des banques. La principale, et de loin, est une part dans Anthropic — le concurrent d'OpenAI — évaluée autour de 5 milliards de dollars, selon TechCrunch. Anthropic, valorisé 965 milliards de dollars lors de sa levée de série H en mai, pourrait entrer en Bourse dès l'automne. Le fonds détient aussi des parts du fabricant de puces MatX et du spécialiste des centres de données Fluidstack. La chute est brutale, mais Aschenbrenner n'est pas ruiné — sa fortune reste adossée, précisément, à l'écosystème dont il a fait sa spécialité. Détail qui en dit long sur la porosité de ce petit monde : il est marié à Avital Balwit, directrice de cabinet du patron d'Anthropic.

Reste la question de fond : la thèse était-elle fausse, ou seulement l'exécution ? Aschenbrenner peut avoir raison sur dix ans et se faire emporter sur dix jours — les marchés cotés ne rémunèrent pas la justesse à terme, ils sanctionnent l'illiquidité à court terme. Mais son naufrage résonne avec un malaise plus large. Les géants du cloud sont partis pour engloutir près de 700 milliards de dollars de dépenses d'investissement dans l'IA sur la seule année 2026, un mur de capex qui a fait basculer le flux de trésorerie libre d'Alphabet en territoire négatif pour la première fois de son histoire (lire Le jour où Google a dépensé plus qu'il n'a gagné).

Les signaux d'alarme s'accumulent. Des analystes pointent le financement circulaire qui irrigue le secteur, où l'argent tourne en boucle entre fabricants de puces, laboratoires d'IA et loueurs de calcul, gonflant des revenus qui ressemblent à s'y méprendre à de la croissance. Le cabinet PIMCO estime que les dépenses d'investissement des hyperscalers absorberont environ 94 % de leur flux de trésorerie opérationnel en 2026-2027 ; Moody's a repéré quelque 662 milliards de dollars de baux de centres de données signés mais non encore engagés, logés hors bilan ; Barclays s'inquiète d'un possible resserrement de trésorerie des géants du cloud d'ici la fin 2026. En juin, la Réserve fédérale a inscrit l'IA en tête des risques systémiques qu'elle surveille. En Corée du Sud, patrie de SK Hynix, un décrochage boursier a déjà servi d'avertissement grandeur nature (lire Le krach de Séoul qui met en garde contre la bulle de l'IA).

La chute d'Aschenbrenner n'est donc pas qu'une histoire de jeune prodige grisé par le levier. Elle est le premier grand accident de ce cycle : la démonstration, à l'échelle d'un seul fonds, de ce qui menace tout l'édifice si la demande d'IA venait à ralentir avant que les factures colossales des infrastructures ne soient amorties. Le paradoxe est presque parfait. L'homme qui avait le mieux décrit la ruée vers les infrastructures de l'IA en est devenu la première victime spectaculaire — non parce qu'il s'était trompé sur la destination, mais parce qu'il avait voulu y arriver quatre fois trop vite.


Note méthodologique — Le graphique retrace l'évolution des actifs sous gestion de Situational Awareness LP en juillet 2026 : environ 45 milliards de dollars au sommet (début juillet), une vingtaine pendant la phase d'appels de marge, une dizaine après la vente forcée à Citadel (30 juillet). Ce sont des ordres de grandeur publics, non horodatés au jour près par les sources ; le montant intermédiaire est le plus incertain. Sources : CNBC, Yahoo Finance, IBTimes et CNN Business, 30-31 juillet 2026.