Édition spéciale 9 septembre 2026

ZapNews

Canicules 2026

Trois vagues de chaleur en un été, 43 °C homologués dans l'Hérault, un millier de morts pour la seule canicule de juin, une motion de censure : le dossier vivant de ZapNews sur l'été où la chaleur est devenue un fait politique.

98 articles · 7 rubriques
L’édito 4 septembre 2026

L'été s'écrit maintenant dans les rivières à sec

La chaleur est retombée, son ardoise continue de s'allonger. L'Office français de la biodiversité vient de fixer le bilan hydrologique de la saison : 1 424 petits cours d'eau ne coulent plus normalement, un niveau qu'il juge « exceptionnel ». C'est trente de plus qu'au pic de 2022, l'année qui servait jusqu'ici de référence.

On compte la canicule en degrés quand elle frappe, en morts quand elle passe, et voilà qu'on la relit désormais dans les lits asséchés qu'elle laisse derrière elle. Sur les 3 230 stations que les agents de l'OFB inspectent à l'œil chaque été, 44 % étaient en rupture d'écoulement ou totalement à sec au 1er septembre. Le record ne tient pas aux rivières réduites à des flaques, moins nombreuses qu'en 2022, mais aux lits entièrement à sec, plus nombreux que jamais.

Nombre de cours d'eau en rupture d'écoulement ou à sec en France, campagnes d'août 2022, 2025 et 2026

Le manque frappe d'abord les têtes de bassin, ces petits ruisseaux dont dépendent poissons, insectes et amphibiens, et que les nappes affaiblies ne réalimentent plus. Une bande continue court de la Vendée au Grand Est en passant par le Centre.

Le dossier de l'été change ainsi de registre sans changer de cause. Après les corps, le vivant encaisse ; et une contrainte que le réchauffement installe année après année cesse d'être un accident pour devenir la normale que les prochains étés auront à battre.

Rubrique 34 articles

Anatomie des épisodes

Sécheresse 2026 : la récolte de céréales recule de 11 %, le blé tendre sous 70 quintaux

9 septembre 2026 · 6 min · meteo · secheresse · agriculture · canicule page seule ↗

La récolte française de céréales de 2026 s'établit environ 11 % en dessous de celle de 2025, selon l'Association générale des producteurs de blé (AGPB). Le blé tendre, principale céréale du pays et matière première du pain, perd 4 % et 1,5 million de tonnes sur un an, à 32,0 millions de tonnes. Son rendement retombe à 69,3 quintaux par hectare selon Agreste, le service statistique du ministère de l'Agriculture, la quatrième campagne sous la barre des 70 q/ha depuis 2017. En cause, une sécheresse installée dès le printemps et un mois de juin le plus chaud jamais mesuré, qui ont frappé les blés en pleine formation du grain.

Une récolte amputée de 11 %

Le recul d'ensemble masque deux histoires opposées. Les cultures d'hiver, semées à l'automne et moissonnées avant le cœur de la chaleur, ont limité la casse : le blé tendre cède 4 %, l'orge d'hiver gagne même 6 % et le triticale 2 %, portés par des surfaces en hausse. Les cultures de printemps et d'été s'effondrent : l'orge de printemps chute de 36 %, le maïs grain de 35 % à 9,0 millions de tonnes, son plus bas niveau depuis 1980, l'avoine de 21 % et le blé dur de 16 %. La moyenne pondérée de ces blocs donne le chiffre de l'AGPB.

Barres divergentes de la variation de la production 2026 des céréales françaises, par espèce.

Le calendrier explique l'écart. Une plante bouclée mi-juillet a échappé aux pics d'août, alors qu'une plante encore verte au solstice a pris la chaleur de plein fouet. C'est pourquoi le blé, malgré une perte de 1,5 million de tonnes, reste la culture qui a le mieux résisté, quand le maïs a été retourné avant moisson sur des parcelles entières.

Le blé sous 70 quintaux, la quatrième alerte en dix ans

Un rendement de 69,3 q/ha reste loin des planchers de la décennie. Il dépasse largement les 53,7 q/ha de 2016 et les 62,4 q/ha de 2024, deux campagnes tombées à ce niveau par l'excès inverse, des printemps trop pluvieux et sans lumière. Mais il rompt une nouvelle fois avec le plateau des 70 à 75 q/ha sur lequel la France plafonne depuis les années 2000, et se situe loin du record de 79,3 q/ha de 2015.

Rendement du blé tendre en France en quintaux par hectare pour six années de référence, avec une ligne de seuil à 70 quintaux.

L'année de référence pour comprendre 2026 n'est aucune de ces deux campagnes humides, mais 2003. Cette année-là, la canicule d'août avait grillé les blés pendant le remplissage du grain et fait chuter les rendements dans presque tous les départements. Vingt-trois ans plus tard, les mêmes ingrédients, un déficit d'eau installé et une chaleur précoce, produisent le même résultat sur une céréale qui joue sa récolte en quelques semaines de printemps.

Une sécheresse installée dès le printemps

Le manque d'eau n'a pas attendu l'été. Selon l'Observatoire européen de la sécheresse (Copernicus EDO), plus de 85 % du territoire français était en vigilance ou en alerte sécheresse à la mi-juillet, contre environ 65 % un an plus tôt et moins de 2 % en 2024. À l'échelle nationale, le déficit de précipitations a approché 50 % sur le seul mois de juin, et l'humidité des sols mesurée par Météo-France (indice SWI) est descendue au plus bas depuis le début des relevés.

Choroplèthe de la France par région du déficit de précipitations du printemps et de l'été 2026, le plus fort au centre du pays.

Le déficit a été le plus sévère au centre du pays, sur la Beauce, le Centre-Val de Loire et le Bassin parisien, première région céréalière du pays. « La canicule que l'on a eue au mois de mai a frappé très fortement les céréaliers du centre de la France », dit l'AGPB : « c'est tombé en pleine floraison des blés, il n'y a pas eu de grains. » Ce déficit de surface a ensuite gagné la ressource profonde, avec deux tiers des points de suivi des nappes passés sous les normales au 1er août.

Pourquoi la chaleur vide l'épi

Un blé se joue en deux moments. La floraison, en mai, fixe le nombre de grains par épi ; le remplissage, en mai et juin, fixe leur poids. Les deux fenêtres sont très sensibles à la température : au-delà de 30 à 32 °C, la fécondation échoue et des grains manquent, puis la chaleur accélère la maturation et raccourcit la durée pendant laquelle la plante charge l'amidon dans le grain. Ce dessèchement précoce de l'épi porte un nom, l'échaudage, et il se lit à la récolte dans des grains plus petits et un poids spécifique plus faible.

En 2026, ces deux fenêtres ont cumulé les pires conditions. La vague de chaleur de fin mai est tombée sur la floraison, et le mois de juin, le plus chaud jamais enregistré avec 3,8 °C au-dessus de la normale, a précipité la fin de cycle sur un sol déjà sec. Privée d'eau, la plante ferme ses stomates pour ne pas se déshydrater, au prix de la photosynthèse qui aurait nourri le grain. Selon le réseau World Weather Attribution, cette « soif de l'air » dopée par le réchauffement, l'écart croissant entre l'eau que l'atmosphère réclame et celle que le sol peut fournir, commande désormais la sévérité des sécheresses européennes.

La conséquence dépasse le champ. Avec une récolte plus courte et un blé de qualité contrastée, la meunerie devra trier davantage pour tenir ses cahiers des charges, dans une année où la sécheresse a déjà renchéri les fruits et légumes. Les prochaines estimations définitives d'Agreste sont attendues à l'automne, une fois les maïs récoltés. ◆

Note méthodologique

Période. Campagne céréalière 2026, données de moisson arrêtées entre le 15 juillet et le 8 septembre 2026.

Sources. Baisse d'ensemble des céréales (−11 %) et blé tendre (−4 %, −1,5 Mt) : AGPB, via franceinfo (8 septembre 2026). Rendements et productions par espèce : Agreste, Infos rapides Grandes cultures (15 juillet et 7 août 2026), estimations provisoires. Rendement 2026 du blé tendre (69,3 q/ha) et rappel de campagnes : Agreste ; FranceAgriMer ; évolution de long terme : Académie d'agriculture de France. Sécheresse et humidité des sols : Météo-France (indice SWI) et Observatoire européen de la sécheresse (Copernicus EDO).

Traitements. Le graphique des rendements présente six années de référence (record 2015, années basses 2016 et 2024, dernières campagnes 2023, 2025 et 2026), et non une série annuelle continue ; l'échelle des barres part de zéro. Le graphique par espèce juxtapose des variations sur un an (2026 contre 2025). La carte est un choroplèthe : les valeurs régionales de déficit pluviométrique sont une reconstruction du gradient à visée éditoriale, calée sur les bilans nationaux de Météo-France et de Copernicus EDO ; elles donnent l'ordre de grandeur par grande région, pas le relevé d'un poste. Les contours proviennent de france-geojson (gregoiredavid).

Réserves. Les estimations d'Agreste sont provisoires et seront révisées au fil des moissons, notamment celle du maïs, non encore récolté. Le rendement 2026 du blé tendre et le rendement 2025 de comparaison varient de quelques dixièmes selon la date d'arrêt des estimations (73,7 à 74,2 q/ha pour 2025). Le chiffre de −11 % émane d'une organisation professionnelle, l'AGPB, et non d'un relevé statistique consolidé.

Été 2026 : le plus chaud jamais mesuré en France, records battus sur tous les fronts

2 septembre 2026 · 10 min · canicule · meteo · records · climat page seule ↗

L'été météorologique 2026, du 1er juin au 31 août, s'est achevé sur une température moyenne de 24,0 °C en France, contre 23,1 °C à l'été 2003, jusqu'ici la référence. C'est le plus chaud depuis le début des mesures homogènes, en 1900, selon le bilan de Météo-France. Le chiffre agrège une saison qui a chauffé l'air, la mer, les sols et jusqu'au permafrost des Alpes : trois vagues de chaleur, une canicule marine généralisée en Méditerranée, une sécheresse parmi les plus sévères jamais mesurées à cette période, plus de 115 000 hectares brûlés et un record d'éboulements dans le massif du Mont-Blanc.

Un été à 24 °C

La moyenne saisonnière ne dit pas tout, mais son écart au précédent record est de 0,9 °C au-dessus de 2003, un intervalle large pour une moyenne de trois mois, où les records se battent d'habitude au dixième de degré. Le pic est venu du milieu de saison. Avec 24,9 °C de moyenne, juillet 2026 est le mois le plus chaud jamais enregistré en France depuis 1900, soit 3,8 °C au-dessus de la normale 1991-2020, devant août 2003 (24,8 °C). Juin avait déjà signé, à 22,7 °C de moyenne (3,8 °C au-dessus de la normale), le mois de juin le plus chaud de la série. Août 2026, autour de 24,4 °C, se classe deuxième derrière août 2003.

L'anomalie n'a pas épargné les régions habituellement tempérées. Le 24 juin, l'indicateur thermique national — la moyenne des maximales et minimales sur trente stations de référence — a atteint 29,9 °C, la valeur journalière la plus élevée jamais mesurée en France, tous mois confondus ; le record national a été battu trois jours de suite, du 23 au 25 juin, d'après les chiffres relayés par Connexion France. Météo-France a recensé 136 stations à leur record absolu, certaines ouvertes au XIXᵉ siècle.

Carte de France des records absolus de température battus pendant l'été 2026 : Pruniers (Indre) 45,2 °C, record national de l'été le 22 juin ; Bordeaux 42,5 °C, Tours 42,7 °C le 13 août, Nantes et Paris 42,2 °C, Poitiers 41,8 °C, Rennes 41,5 °C, Strasbourg 40,4 °C (plus de 40 °C pour la première fois depuis 1945). Records établis à des dates variées, surtout du 22 au 25 juin.

Le record national de l'été revient à Pruniers, dans l'Indre, avec 45,2 °C le 22 juin. La géographie des records compte autant que ce sommet. Bordeaux-Mérignac a relevé 42,5 °C, Nantes et Paris 42,2 °C, Poitiers 41,8 °C, Rennes 41,5 °C. La façade atlantique et le Bassin parisien, d'ordinaire ventilés, ont battu leur record absolu au même titre que le Midi. À Strasbourg, le thermomètre a dépassé 40 °C (40,4 °C) pour la première fois depuis l'ouverture de la station en 1945. En juin, plus de 40 % du territoire a franchi la barre des 40 °C au moins une fois.

Trois vagues, un jour sur deux en canicule

Ce qui distingue 2026 des grandes canicules passées tient moins à l'intensité d'un pic qu'à la répétition. Trois vagues de chaleur nationales se sont enchaînées : du 17 au 30 juin, du 4 au 19 juillet, puis du 28 juillet au 19 août. La dernière, longue de vingt-trois jours, égale la plus longue jamais observée, celle de juillet 1983. Au total, Météo-France dénombre 52 jours de canicule sur les 92 jours de l'été, plus d'un jour sur deux. Le précédent record de jours de canicule, 33 jours, datait de 2022. C'est cette durée cumulée que raconte la troisième vague, la plus longue depuis des décennies.

Frise des 92 jours de l'été 2026 en France. Les trois vagues de chaleur nationales sont marquées : 17-30 juin (14 jours), 4-19 juillet (16 jours) et 28 juillet-19 août (23 jours, durée record égalée avec juillet 1983). Le 24 juin, jour le plus chaud jamais mesuré, atteint 29,9 °C de moyenne nationale. Au total, 52 jours de canicule sur 92, soit plus d'un jour d'été sur deux.

La chaleur ne s'est pas relâchée la nuit. Le 9 juillet, la station de Vivès, dans les Pyrénées-Orientales, n'est pas descendue sous 30,6 °C : une nuit tropicale au sens strict correspond à une minimale qui ne passe pas sous 20 °C, seuil ici dépassé de plus de dix degrés. À Paris, la barre des 30 °C en journée a été atteinte 46 fois, et celle des 35 °C, 20 fois. La conjonction de journées brûlantes et de nuits sans répit pèse sur la santé. Santé publique France a estimé à plus de 7 300 le nombre de décès en excès associés aux épisodes de chaleur, dont environ 5 800 pour le seul mois de juin.

La mer : une canicule marine de bassin

L'océan a chauffé de concert. En juin, la température moyenne de surface de l'ensemble du bassin méditerranéen a atteint 20,98 °C, au-dessus du précédent record mensuel (20,89 °C en juin 2024), selon les données Copernicus. Le chiffre paraît modeste ; il masque des anomalies locales de 5 à 7 °C au-dessus des normales sur la Méditerranée occidentale, et des pointes au-delà de 29 °C au large des côtes françaises et espagnoles en juillet, quand l'eau approchait par endroits 30 °C.

On parle de canicule marine, ou vague de chaleur marine, lorsque la température de surface en un point dépasse le 90ᵉ centile de sa climatologie pendant au moins cinq jours consécutifs : la définition, due à l'océanographe Alistair Hobday, fixe un seuil relatif à chaque lieu et chaque saison. À cette aune, 98 % de la surface de la Méditerranée a connu au premier semestre une canicule marine forte à extrême. Le phénomène débordait largement la région. À l'échelle du globe, Copernicus a mesuré en juillet la température de surface océanique la plus élevée jamais enregistrée hors zones polaires, alimentée par un El Niño en développement dans le Pacifique équatorial. La bascule de tout un bassin en régime de canicule prolonge sur mer ce qui s'est joué sur terre, avec ses effets propres sur la santé des écosystèmes et des baigneurs.

La terre sèche : nappes, sols, feux

Aux vagues de chaleur a répondu un déficit d'eau. Sous des conditions anticycloniques dominantes, la pluie a manqué presque partout, et le bilan de sécheresse place l'humidité des sols parmi les plus basses jamais mesurées à cette période. À la mi-août, le BRGM observait une baisse des niveaux sur 92 % des nappes phréatiques suivies, et 64 % des points d'observation sous les normales mensuelles. Côté restrictions, 99 départements métropolitains étaient placés sous surveillance ou limitation d'usage, et 67 avaient atteint le niveau maximal, la crise, d'après les relevés du ministère de la Transition écologique.

Des sols secs et une végétation desséchée forment le combustible des incendies. Plus de 115 000 hectares ont brûlé sur la saison. Le foyer le plus vaste, parti fin juillet en Gironde et gagnant les Landes, a détruit plus de 40 000 hectares et provoqué l'évacuation de dizaines de milliers de personnes. Pompiers et scientifiques le décrivent comme le plus grand feu de forêt de la région depuis 1949. Le lien avec la saison est direct : la chaleur et la sécheresse ont allongé la fenêtre où le moindre départ de feu devient incontrôlable, comme lors des autres incendies qui ont marqué l'été.

La montagne : le permafrost lâche

À l'autre bout du thermomètre, la haute montagne a livré un signal moins visible mais parlant. Le géomorphologue Ludovic Ravanel, directeur de recherche au CNRS (laboratoire EDYTEM), a recensé environ 450 écroulements rocheux de plus de 100 m³ dans le seul massif du Mont-Blanc au cours de l'été, un record. Le précédent, 300 événements, remontait à 2022 ; il y a une quinzaine d'années, on en comptait quelques dizaines par an.

L'explication tient au permafrost, ce sol des parois d'altitude gelé en permanence. Dans les fissures de la roche, une glace invisible fait office de ciment. Quand les étés se réchauffent et que l'isotherme 0 °C monte en altitude, cette glace fond en profondeur, la cohésion cède et des pans entiers se détachent. Les grandes chaleurs de 2026 ont fait grimper le thermomètre au-dessus de 30 °C jusqu'en vallée, et l'onde thermique a atteint des profondeurs de roche qu'elle épargne les années fraîches.

Pourquoi : dômes de chaleur, blocages, sols qui amplifient

Trois vagues aussi rapprochées ne relèvent pas du hasard météorologique seul. Chaque épisode a été porté par un blocage anticyclonique de haute altitude, une configuration où le courant-jet, ce fleuve de vent d'ouest qui pilote les perturbations, se déforme en méandres quasi immobiles et laisse une bulle d'air chaud stationner sur l'Europe de l'Ouest. Sous ce dôme, l'air subsident se comprime et se réchauffe, le ciel reste dégagé, l'ensoleillement fait le reste. À plusieurs reprises, l'advection d'air chaud remonté du Sahara a rehaussé le point de départ.

Un mécanisme d'emballement s'ajoute au blocage. Une fois les sols asséchés, l'énergie solaire qui servait à évaporer l'eau chauffe directement l'air, faute d'humidité à vaporiser : la sécheresse renforce la chaleur, qui aggrave la sécheresse. Les services de Copernicus ont explicitement attribué l'ampleur des maximales de juin-juillet à des sols exceptionnellement secs autant qu'à la circulation atmosphérique. Sur ce fond, la Méditerranée surchauffée a nourri des nuits plus lourdes sur le littoral, en relâchant la nuit une partie de la chaleur emmagasinée le jour.

Il y a enfin le décor. Chaque record tombe désormais sur une ligne de base déjà relevée par le réchauffement. À l'échelle de l'Europe de l'Ouest, Copernicus a mesuré en juin une anomalie de 3,06 °C au-dessus de la normale 1991-2020, elle-même déjà plus chaude que le climat du XXᵉ siècle. Un blocage anticyclonique qui, il y a cinquante ans, aurait donné une chaude semaine d'été produit maintenant une canicule à 42 °C jusqu'en Bretagne. C'est ce déplacement de la moyenne qui multiplie et intensifie les canicules européennes.

L'été 2026 face au précédent record sur quatre indicateurs, chacun sur son échelle : l'été le plus chaud (24,0 °C de moyenne juin-août, contre 23,1 °C en 2003) ; les jours de canicule (52, contre 33 en 2022) ; les éboulements du massif du Mont-Blanc (environ 450 écroulements de plus de 100 m³, contre 300 en 2022) ; la moyenne du bassin méditerranéen en juin (20,98 °C, contre 20,89 °C en 2024).

La saison des bilans définitifs n'est pas close. Météo-France affinera ses moyennes après consolidation des relevés, Santé publique France publiera son estimation finale de surmortalité, et le comptage des surfaces brûlées sera arrêté à la fin de la saison à risque. Les ordres de grandeur sont posés. Sur la chaleur de l'air, la durée des canicules, la température de la mer et la stabilité des parois d'altitude, l'été 2026 a déplacé le repère. ◆

Note méthodologique

Les températures de l'air et les moyennes saisonnières proviennent des bilans climatiques de Météo-France (juin, juillet et été 2026), qui s'appuient sur l'indicateur thermique national (moyenne quotidienne des minimales et maximales de trente stations métropolitaines de référence) ; les anomalies sont calculées par rapport à la normale 1991-2020. Un record absolu de station est vérifié sur sa propre série depuis son ouverture ; les valeurs par ville citées ici ont été relevées à des dates différentes (l'essentiel du 22 au 25 juin, avec un second pic le 13 août dans le Centre) et ne constituent donc pas un champ synoptique. La carte les rend en points de valeur, sans interpolation, pour ne pas fabriquer une continuité qui n'existe pas.

Les températures de surface de la mer sont issues des analyses de Copernicus (moyenne du bassin méditerranéen, océan global hors zones polaires) ; une vague de chaleur marine est définie, selon Hobday et al. (2016), par le dépassement du 90ᵉ centile de la climatologie locale pendant au moins cinq jours consécutifs. Les niveaux de nappes et l'état de sécheresse des sols renvoient aux suivis du BRGM et du ministère de la Transition écologique à la mi-août 2026 ; les surfaces brûlées sont des estimations de saison, encore provisoires. Le comptage des éboulements du massif du Mont-Blanc est celui de Ludovic Ravanel (CNRS, laboratoire EDYTEM). Une observation relève d'une station ou d'une grille d'analyse ; une valeur de bassin lisse des écarts locaux bien plus grands. Les chiffres antérieurs à la clôture des bilans officiels restent susceptibles d'ajustements mineurs.

Sources : Météo-France, Copernicus (C3S et Marine), BRGM, ministère de la Transition écologique, Santé publique France, L. Ravanel (CNRS/EDYTEM), franceinfo et Connexion France. Point de départ : Futura-Sciences.

Après les canicules, quel temps pour la fin de l'été 2026 ?

20 août 2026 · 3 min · meteo · previsions · canicule page seule ↗

Le thermomètre a lâché du lest. À Paris, la maximale est retombée à 25,4 °C le 20 août, puis à 23-25 °C jusqu'au 23, après un pic de 38,9 °C le 14. Météo-France a levé la vigilance orange « canicule » sur l'ensemble des départements, et les nuits sont redevenues respirables, avec des minimales parisiennes à 12-16 °C, sous la normale.

Ce répit ramène la maximale sur sa valeur de saison. La normale 1991-2020 d'une fin août à Paris tourne autour de 23,5 °C, en baisse régulière à mesure que les jours raccourcissent.

Mais la trêve ne vaut pas fin de l'été. La prévision émise le 20 août fait déjà remonter les maximales du 24 au 27 : 34,9 °C à Bordeaux, 33,3 °C à Paris le 26, 33,0 °C à Lyon, autour de 32,5 °C à Toulouse et à Strasbourg. La façade atlantique et le Nord restent plus modérés (Nantes 26,4 °C, Lille 25,8 °C), et la brise de mer tient Marseille quasi stable. Une bascule plus franche suit : 20,1 °C à Paris le 28 août, sous le 10ᵉ centile climatologique, avec des maximales qui restent sous la normale jusqu'au début septembre.

Température maximale journalière à Paris du 10 août au 4 septembre 2026, sur la bande climatologique 1991-2020 : après le pic de 38,9 °C le 14 août, la courbe revient sur la normale du 20 au 23 août, rebondit à 33,3 °C le 26 août, puis bascule à 20,1 °C le 28 et reste sous la normale jusqu'en septembre.

Une bascule de flux

Le moteur du changement, c'est la fin de la récurrence anticyclonique installée sur l'Europe de l'Ouest depuis la fin mai. L'anticyclone qui bloquait l'air chaud cède à un flux d'ouest océanique : une descente d'air plus frais gagne la France par le nord-ouest et repousse la chaleur vers l'Europe orientale. La rencontre entre l'air chaud résiduel et la fraîcheur atlantique alimente un conflit de masses d'air, avec un risque d'orages parfois violents.

Le rebond du 24 au 27 août ne signe pas le retour de l'anticyclone. C'est une brève remontée d'air chaud par le sud, en avant d'un thalweg — un creux d'altitude — qui traverse ensuite le pays et fait chuter les températures. Cette dérive du courant-jet, ondulant entre langues d'air chaud et gouttes froides, est la signature de l'été 2026.

Diagramme en haltères par ville : température maximale au creux du répit (21-23 août) et au pic du rebond (24-27 août) 2026, comparées à la normale 1991-2020. Le répit ramène les villes sur ou sous leur normale ; le rebond ajoute 8 à 10 °C au sud et à l'est (Bordeaux 34,9 °C, Paris 33,3 °C, Lyon 33,0 °C), reste modéré sur la façade atlantique et au Nord, et laisse Marseille quasi stable.

L'échéance de septembre, elle, reste incertaine. Les tendances saisonnières de Copernicus et du CEPMMT placent le trimestre août-septembre-octobre au-dessus des normales sur la France, sans y localiser de nouvelle vague de chaleur. La prévision déterministe ne porte qu'à une dizaine de jours : elle voit le rebond de fin août, pas ce qui viendra après. ◆

Note méthodologique
  • Relevés et prévisions : modèle Open-Meteo best_match (maille ~11 km), tirage du 20 août 2026. Relevés du 10 au 19 août, prévisions du 20 août au 4 septembre. Documentation.
  • Normales 1991-2020 : réanalyse ERA5 au point de chaque ville via l'archive Open-Meteo (moyenne et centiles 10/90 des Tmax) ; fenêtre glissante ±2 jours pour Paris, fenêtre 22-30 août pour les villes. Archive.
  • Tendances saisonnières : services Copernicus C3S et CEPMMT (prévisions saisonnières, probabilistes et qualitatives).
  • Réserves : la prévision et le relevé (~11 km) et la normale ERA5 (plus lissée) ne sont pas à la même résolution ; au-delà d'environ sept jours, la prévision déterministe devient une tendance, non une échéance datée fiable. Les « creux » et « pics » par ville sont les extrêmes d'une fenêtre de trois à quatre jours, pas des valeurs d'un jour fixe.
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Le corps sous la chaleur

Stress thermique : les enfants plus exposés que les personnes âgées

27 août 2026 · 7 min · canicule · sante · climat · enfance page seule ↗

Une étude parue le 26 août 2026 dans Science Advances chiffre à 560 millions le nombre d'enfants de moins de dix ans qui subissent chaque année au moins un mois de stress thermique supplémentaire imputable au réchauffement d'origine humaine. Ces enfants représentent 43 % de leur classe d'âge, contre 30 % (190 millions) chez les 60-69 ans, une exposition presque trois fois plus large que celle des aînés, quand ces derniers restent la figure familière du risque de canicule depuis l'été 2003.

Ce que mesure l'étude

Le travail, mené par Rosa Pietroiusti (Vrije Universiteit Brussel) et ses coauteurs, décompose par génération la part de chaleur directement attribuable au changement climatique (Science Advances, DOI 10.1126/sciadv.aeb3232 ; reprise par phys.org et Carbon Brief).

La mesure retenue est celle de la chaleur humide, exprimée par la température au thermomètre mouillé (wet-bulb globe temperature). Un « jour de stress thermique » est une journée dépassant 28 °C à ce thermomètre, seuil correspondant à un stress thermique modéré. Cette grandeur combine chaleur et humidité de l'air, ce qui la rend plus pertinente que la seule température : lorsque l'air est déjà chargé de vapeur d'eau, la sueur ne s'évapore plus, et le corps perd son principal moyen de se refroidir.

Pour isoler la part du climat, les auteurs comparent le monde réel (année de référence 2023, soit environ +1,3 °C par rapport à l'ère préindustrielle) à un monde reconstruit sans réchauffement humain. La différence entre les deux donne les jours « attribuables ». Les effectifs de population proviennent du Wittgenstein Centre et du projet ISIMIP. En additionnant l'exposition totale, et non plus seulement la part attribuable, 350 millions d'enfants (27 %) subissent aujourd'hui au moins cinq mois de stress thermique par an, contre 120 millions (9 %) dans le monde sans changement climatique.

Barres comparant l'exposition au stress thermique des enfants de 0 à 9 ans et des personnes de 60 à 69 ans, monde entier : 43 % (560 millions) des enfants sous au moins un mois supplémentaire par an attribuable au climat et 27 % (350 millions) sous au moins cinq mois au total, contre 30 % (190 millions) et 18 % (120 millions) chez les aînés.

Part de chaque classe d'âge exposée au stress thermique (chaleur humide, thermomètre mouillé ≥ 28 °C), monde entier. Source : Pietroiusti et al., Science Advances (2026). Deux mesures distinctes : le mois « supplémentaire » est la part attribuable au climat, les cinq mois sont l'exposition totale.

Pourquoi un enfant chauffe plus vite

La vulnérabilité de l'enfant tient à sa physiologie, bien documentée en médecine de la chaleur. Un jeune enfant présente un rapport surface corporelle sur masse plus élevé qu'un adulte, offrant à volume donné proportionnellement plus de peau. Cet avantage pour perdre de la chaleur à l'ombre devient un handicap quand l'air ambiant est plus chaud que la peau, car la même surface capte alors davantage de chaleur de l'environnement.

Le second facteur est la sudation. Dans toutes les conditions, le taux de sudation de l'enfant reste inférieur à celui de l'adulte. Chez l'adulte, l'évaporation de la sueur assure environ un quart des échanges thermiques ; ce canal est nettement plus réduit chez le jeune enfant, dont les glandes sudoripares sont moins productives (synthèse relayée par l'Association française de pédiatrie ambulatoire). La température ambiante de neutralité thermique, celle où le corps n'a besoin ni de lutter contre le froid ni contre le chaud, se situe autour de 28 °C chez l'adulte et de 32 °C chez le nouveau-né. L'organisme de l'enfant bascule donc plus tôt en régime de lutte contre la chaleur.

La chaleur humide vient frapper exactement ce maillon faible. En bloquant l'évaporation, elle neutralise le mécanisme de refroidissement déjà limité de l'enfant, quand l'adulte dispose encore d'une marge. S'ajoute la dépendance : un nourrisson ne peut ni boire ni gagner l'ombre de lui-même. Les conséquences vont de la déshydratation au coup de chaleur, avec des effets documentés sur l'apprentissage et le développement cognitif, rappelle l'étude. Le logement joue aussi un rôle d'amplificateur, tout comme les nuits qui ne redescendent plus sous 20 °C, qui privent l'organisme de sa fenêtre de récupération.

Deux barres : la part des enfants de 0 à 9 ans subissant au moins cinq mois de stress thermique par an passe de 9 % (120 millions) dans un monde sans changement climatique à 27 % (350 millions) dans le climat actuel réchauffé de 1,3 degré, soit près du triple.

Enfants (0-9 ans) sous au moins cinq mois de stress thermique par an : monde contrefactuel sans réchauffement contre climat actuel (+1,3 °C). Source : Pietroiusti et al., Science Advances (2026) ; attribution via les modèles ISIMIP.

Enfants et aînés : deux vulnérabilités, une géographie

Le grand âge reste physiologiquement fragile face à la chaleur, car le vieillissement diminue la fonction des glandes sudoripares et la réponse du flux sanguin cutané, ce qui altère la thermorégulation. Mais l'étude compte 120 millions de 60-69 ans (18 %) sous au moins cinq mois de stress thermique, là où les enfants sont 350 millions. Sur les deux mesures, la classe la plus jeune passe devant, pour une raison démographique autant que physiologique : les régions où la chaleur humide est la plus intense abritent des populations jeunes.

Les auteurs situent les impacts les plus lourds en Asie du Sud, en Asie du Sud-Est et en Afrique de l'Ouest, où se cumulent des climats déjà chauds et humides et une forte proportion d'enfants. Le pourtour méditerranéen compte, lui, 13,2 millions d'enfants exposés à au moins un mois de stress thermique supplémentaire. Rosa Pietroiusti précise que l'étude « porte vraiment sur la chaleur humide, à des niveaux encore assez rarement ressentis en Europe ». En France métropolitaine, le seuil des 28 °C au thermomètre mouillé est franchi de façon exceptionnelle, et le risque pour les enfants passe surtout par la chaleur sèche des vagues estivales, dont les déterminants européens sont détaillés ailleurs, et par ses répercussions, y compris sur la santé mentale.

Ce que change chaque dixième de degré

L'étude projette l'exposition selon le niveau de réchauffement planétaire. À +1,5 °C, seuil de référence de l'accord de Paris, 620 millions d'enfants (49 %) subiraient au moins un mois de stress thermique supplémentaire par an. À +2 °C, ils seraient 650 millions, soit 59 % de la classe d'âge. La mesure la plus sévère, celle des cinq mois de stress au total, suit la même pente : 390 millions d'enfants (31 %) à +1,5 °C, 420 millions (37 %) à +2 °C.

Trois barres croissantes : la part des enfants de 0 à 9 ans sous au moins un mois supplémentaire de stress thermique par an passe de 43 % (560 millions) au réchauffement actuel de 1,3 degré à 49 % (620 millions) à 1,5 degré et 59 % (650 millions) à 2 degrés.

Enfants (0-9 ans) sous au moins un mois supplémentaire de stress thermique par an, selon le réchauffement planétaire. Source : Pietroiusti et al., Science Advances (2026).

Ces chiffres rejoignent le constat du Lancet Countdown, qui suit chaque année la santé face au climat : en 2024, les nourrissons de moins d'un an et les plus de 65 ans ont connu en moyenne 20 jours de vague de chaleur, le niveau le plus élevé de cette série, et les décès liés à la chaleur ont atteint 546 000 par an en moyenne sur 2012-2021. La personne moyenne a été exposée à 16 journées chaudes dangereuses de plus qu'attendu du seul fait du réchauffement. ◆

Note méthodologique
  • Étude primaire : R. Pietroiusti et al., Science Advances, 26 août 2026, DOI 10.1126/sciadv.aeb3232. Chiffres repris via les communiqués et analyses de phys.org, Carbon Brief, News-Medical et RTBF, l'article intégral étant sous accès restreint.
  • Métrique : chaleur humide mesurée au thermomètre mouillé (wet-bulb globe temperature). Un jour de stress thermique dépasse 28 °C à ce thermomètre (stress modéré). Le seuil et la formulation exacte proviennent des reprises ci-dessus ; la valeur de 28 °C est celle documentée par Carbon Brief.
  • Attribution : comparaison entre le climat observé (année de référence 2023, ≈ +1,3 °C) et un monde contrefactuel sans réchauffement humain, à l'aide de modèles climatiques et de données de population (Wittgenstein Centre, ISIMIP ; scénario démographique SSP2). Les projections à +1,5 °C et +2 °C sont des sorties de modèles, non des observations.
  • Deux mesures à ne pas confondre : « ≥ 1 mois supplémentaire » désigne la part attribuable au climat ; « ≥ 5 mois » désigne l'exposition totale sur l'année. Elles ne s'additionnent pas.
  • Physiologie : synthèses de médecine pédiatrique et de la chaleur (AFPA) ; ordres de grandeur (sudation, neutralité thermique) issus de la littérature clinique et à considérer comme des repères, non comme des valeurs universelles.
  • Contexte : Lancet Countdown, Heat and health (rapports 2024-2025).
  • Réserve : la métrique de chaleur humide est rarement atteinte en France métropolitaine ; les chiffres mondiaux de l'étude ne s'y transposent pas directement.

Canicule : 1 243 morts de plus qu'attendu en juillet, selon Santé publique France

20 août 2026 · 6 min · canicule · surmortalite · sante page seule ↗

Entre le 3 et le 22 juillet 2026, la France a enregistré 1 243 décès de plus qu'attendu, a estimé Santé publique France (SpF) dans un bulletin publié mercredi 19 août. Cette deuxième vague de chaleur de l'été a été bien moins meurtrière que la première, celle du 17 juin au 2 juillet, à laquelle l'agence rattache 5 764 morts en excès. Le chiffre de juillet reste une première estimation, appelée à évoluer à mesure que remontent les données d'état civil.

Une première estimation, à mi-chemin du bilan

Le nombre publié est un excès de mortalité « toutes causes » : l'écart entre les décès effectivement enregistrés pendant l'épisode et ceux que l'on aurait attendus, à la même période, sans vague de chaleur. Sur les vingt jours du 3 au 22 juillet, cet écart s'établit à 1 243 morts pour l'ensemble du pays, selon SpF.

L'agence livre cette estimation quinze jours après la fin de l'épisode, comme le prévoit sa procédure. À ce stade, les données de mortalité transmises par l'Insee ne sont pas encore complètes : leur consolidation demande environ un mois, et le décompte de juillet pourra donc bouger. Le bilan de la première vague de juin illustre cette dynamique. La première estimation de SpF, fin juin, tournait autour d'un millier de décès et se disait « vouée à s'alourdir » ; l'agence retient désormais 5 764 morts en excès pour la période du 17 juin au 2 juillet.

La mécanique de l'excès

Pour la mortalité « attendue », SpF modélise les décès observés au cours des six années précédentes, à la même période du calendrier, en écartant les années marquées par un événement exceptionnel. La mortalité observée vient de l'état civil des mairies, agrégé par l'Insee. La différence entre les deux courbes donne l'excès, calculé selon la méthode européenne Euromomo, commune aux agences sanitaires du continent.

Colonnes comparant les 15 910 décès attendus aux 21 674 observés pendant la vague de chaleur du 17 juin au 2 juillet 2026 : l'écart de 5 764 décès est la surmortalité ; la deuxième vague, du 3 au 22 juillet, présente un excès de 1 243.

Deux limites accompagnent ce chiffre, et SpF les rappelle à chaque bulletin. D'abord, un excès de mortalité toutes causes n'équivaut pas à un nombre de décès directement imputés à la chaleur : il capte une hausse anormale, sans distinguer la cause de chaque décès. L'estimation des morts réellement attribuables à la chaleur, fondée sur la relation statistique entre température et mortalité propre à chaque territoire, ne paraîtra qu'en fin de saison, dans le bilan de l'été. Ensuite, le calcul ne porte que sur les jours de canicule déclarée ; il laisse de côté les journées chaudes qui n'ont pas franchi les seuils d'alerte, mais pèsent aussi sur la mortalité.

La deuxième d'un été en série

L'épisode du 3 au 22 juillet est le deuxième d'une série. Après la vague de juin, la plus intense, une troisième séquence a couvert la France à partir du 28 juillet et s'est prolongée sur dix-sept jours, la troisième plus longue depuis 1947. Pendant l'épisode de juillet, Météo-France a placé plusieurs dizaines de départements en vigilance orange, sans atteindre l'extension de la vigilance rouge de juin, quand 72 départements avaient été concernés simultanément. La moindre intensité et la moindre durée de cette deuxième vague se retrouvent dans son bilan humain, trois à quatre fois inférieur à celui de juin.

Qui meurt, et pourquoi

Derrière le total se cache une population très ciblée. D'un été à l'autre, SpF retrouve la même structure d'âge : environ trois quarts des décès attribuables à la chaleur frappent les personnes de 75 ans et plus, et les femmes, plus nombreuses aux grands âges, y sont surreprésentées.

Grille de cent carrés dont soixante-quinze en carmin : environ 75 % des décès attribuables à la chaleur concernent les personnes de 75 ans et plus, motif récurrent d'un été à l'autre.

La chaleur tue par décompensation. Chez une personne âgée, malade chronique ou isolée, la thermorégulation est moins efficace : la sudation tarde, la sensation de soif s'émousse, et certains traitements aggravent la déshydratation. Le coup de chaleur, forme la plus aiguë, reste rare ; le plus souvent, la chaleur précipite une pathologie cardiaque, rénale ou respiratoire déjà installée. Les nuits tropicales, où la température ne redescend pas sous 20 °C, retirent à l'organisme la fenêtre de récupération nocturne : le stress thermique s'accumule d'un jour sur l'autre, et c'est cette addition qui use les corps les plus fragiles.

Loin de 2003, dans la fourchette des vagues récentes

Rapporté à l'histoire des canicules françaises, l'épisode de juillet reste modeste. La canicule d'août 2003 avait causé environ 15 000 morts, un ordre de grandeur jamais réatteint depuis. Les trois vagues de l'été 2022 avaient cumulé 2 816 décès en excès, les quatre de 2023 en avaient totalisé 758.

Barres horizontales de l'excès de mortalité par vague de chaleur en France : 2003 environ 15 000, hors d'échelle ; 2022 (3 vagues) 2 816 ; 2023 (4 vagues) 758 ; juin 2026 (17 juin-2 juillet) 5 764 ; juillet 2026 (3-22 juillet) 1 243.

Le dispositif d'alerte et de prévention mis en place après 2003, avec la vigilance météo et le plan canicule, a réduit la létalité des épisodes à intensité comparable. Mais la fréquence des vagues, elle, augmente avec le réchauffement, et l'adaptation structurelle des villes et des logements reste en retard sur la montée des températures. La consolidation des données d'état civil, attendue en septembre, précisera le chiffre de juillet et celui, plus lourd, de la vague de juin. ◆

Note méthodologique
  • Jeu de données principal. Santé publique France, bulletins et bilans « canicule et santé ». L'excès de mortalité « toutes causes » est l'écart entre la mortalité observée (données d'état civil des mairies, transmises par l'Insee) et une mortalité attendue estimée sur les six années précédentes, selon la méthode Euromomo.
  • Chiffre central. 1 243 décès en excès du 3 au 22 juillet 2026, première estimation publiée le 19 août (via Libération). Vague de juin (17 juin-2 juillet) : 5 764 en excès (15 910 attendus, 21 674 observés).
  • Repères historiques. Canicule d'août 2003 : environ 15 000 morts ; été 2022 : 2 816 décès en excès sur les trois vagues (+16,7 %) ; été 2023 : 758 sur les quatre vagues. Sources : Santé publique France.
  • Structure par âge. Environ 75 % des décès attribuables à la chaleur concernent les 75 ans et plus (bilan SpF de l'été 2023). Motif récurrent, utilisé pour situer la population touchée, non recalculé sur l'épisode de juillet 2026.
  • Réserves. Estimation à quinze jours non consolidée (consolidation de l'état civil à un mois). Un excès de mortalité toutes causes n'est pas un décompte des décès directement causés par la chaleur ; l'estimation attribuable, fondée sur la relation température-mortalité, ne paraît qu'au bilan de fin d'été. Le calcul porte sur les jours de canicule déclarée, non sur l'ensemble des journées chaudes. Le relèvement progressif de la mortalité de référence, sous l'effet du réchauffement, tend à réduire mécaniquement l'excès mesuré.

Canicule : les 18-24 ans, génération la plus exposée à la chaleur chez eux

5 août 2026 · 8 min · canicule · logement · jeunesse · sante page seule ↗

On imagine les personnes âgées en première ligne des canicules — et elles le sont, du côté de la mortalité. Mais quand on demande aux Français qui souffre le plus de la chaleur à l'intérieur de son logement, la réponse déjoue le cliché : ce sont les plus jeunes. Selon l'Observatoire Leroy Merlin, mené avec l'Ifop auprès de 6 042 personnes début juin 2026, 92 % des 18-24 ans déclarent au moins une difficulté liée à la chaleur chez eux, contre 80 % en moyenne tous âges. Ce n'est pas un hasard : la vulnérabilité à la chaleur n'est pas qu'une affaire d'âge, c'est d'abord une affaire de logement — et les jeunes cumulent les mauvais logements.

L'âge où la chaleur cesse d'être un simple inconfort

Chez les 18-24 ans, la chaleur au logement ne se résume pas à quelques nuits difficiles. Sept sur dix (70 %) estiment qu'elle a pesé sur leur santé physique ou mentale ; près des deux tiers (65 %) envisagent de déménager à cause d'elle — une proportion qui retombe à 36 % dans l'ensemble de la population. Plus frappant encore, 57 % disent avoir déjà dû quitter temporairement leur logement pendant un pic de chaleur, pour dormir ailleurs ou trouver un endroit vivable.

Barres : chez les 18-24 ans, 92 % éprouvent une difficulté liée à la chaleur dans leur logement (80 % en moyenne tous âges), 70 % voient leur santé affectée, 65 % envisagent de déménager, 57 % ont déjà dû quitter leur logement.

Ces chiffres décrivent une génération pour qui le logement d'été n'est plus un refuge mais un problème. À l'échelle du pays, l'enquête estime que près de 19 millions de Français ont déjà quitté leur domicile, ne serait-ce que quelques heures, à cause de la chaleur, et que 30 % jugent leur logement susceptible de devenir inhabitable en cas de canicule. La forte chaleur est désormais citée comme la première difficulté climatique du logement (41 %), loin devant le froid (20 %).

Pourquoi les jeunes ? Le logement, pas la biologie

Un jeune adulte n'est pas plus fragile qu'un autre face au thermomètre — au contraire, sur le plan physiologique. S'il souffre davantage, c'est parce qu'il vit, statistiquement, dans le pire type de logement pour l'été. Les données de l'Insee le montrent sans ambiguïté : plus de huit ménages de moins de 30 ans sur dix sont locataires, et moins de 5 % des moins de 25 ans sont propriétaires. Or c'est le propriétaire qui décide d'isoler, de poser des volets ou d'installer un brasseur d'air.

À ce statut s'ajoute le type de bien. Les jeunes habitent surtout des appartements, souvent petits, en ville dense, parfois sous les toits — exactement la combinaison qui chauffe le plus. Les habitants d'appartements ont environ trois fois plus de risque de souffrir d'un excès de chaleur que ceux de maisons individuelles, et les logements de petite surface comme les derniers étages figurent parmi les plus exposés. Le studio urbain en location résume à lui seul cette double peine : une exposition maximale, et aucun levier pour la corriger. Chez les locataires, 39 % jugent leur logement inconfortable l'été et 58 % estiment que leur statut les empêche de l'améliorer. Faute de pièce fraîche où récupérer, il ne reste plus qu'à partir — d'où le lien, pour beaucoup de jeunes, entre chaleur et envie de fuir vers un refuge climatique.

Le même été ne brûle pas tout le monde pareil

Si l'on quitte l'âge pour regarder la situation de logement, le même schéma se répète à chaque coupe. Dans les quartiers populaires, où l'habitat est plus dense, plus souvent surchauffé et davantage suroccupé — le taux de suroccupation y est deux à trois fois supérieur à la moyenne —, 59 % des habitants déclarent avoir souffert de la chaleur, contre 43 % dans le reste de la France, d'après le baromètre de l'ANRU. L'écart se creuse aussi selon le revenu : à l'échelle européenne, 35 % des 20 % les plus pauvres ne parviennent pas à garder leur logement frais l'été, contre 18 % des plus aisés (Eurostat). Et un simple équipement fait basculer le confort : 35 % des ménages dépourvus de volets ou de stores extérieurs souffrent particulièrement de la chaleur, contre 22 % de ceux qui en sont pourvus (Ademe).

Dumbbell de trois écarts de souffrance à la chaleur au logement : quartier populaire 59 % contre 43 % dans le reste de la France ; 20 % les plus pauvres 35 % contre 18 % des plus riches ; sans volets ni stores 35 % contre 22 % avec protections solaires.

Trois découpes, trois mesures issues d'enquêtes distinctes, mais une même mécanique : à aléa climatique égal, la souffrance dépend de la qualité du bâti et des moyens de l'adapter. Ce n'est pas neuf ni marginal. En 2025, près d'un Français sur deux (49 %) déclarait avoir souffert de la chaleur chez lui pendant au moins vingt-quatre heures selon le Médiateur national de l'énergie, une part qui grimpe à 64 % chez les bénéficiaires du chèque énergie. La Fondation pour le logement (ex-Fondation Abbé Pierre) estime qu'un logement sur deux est une « bouilloire thermique » — confort d'été classé « insuffisant » au diagnostic de performance énergétique —, et que seuls 11 % offrent un « bon » confort d'été. L'enjeu n'est pas anecdotique : la chaleur a tué environ 5 700 personnes à l'été 2025 et près de 40 000 en moins de dix ans en France.

La climatisation, parade inégale

Face à des logements de plus en plus invivables, les Français s'équipent. La part des logements dotés d'un climatiseur, fixe ou mobile, a plus que doublé en dix ans : de 14 % en 2016 à 34 % en 2026.

Lollipop vertical : la part des logements français équipés d'un climatiseur passe de 14 % en 2016 à 25 % en 2020 puis 34 % en 2026 ; une adaptation qu'un locataire de petit logement ne peut souvent ni installer ni financer.

Mais cette parade est précisément celle qui échappe aux plus exposés. Installer une climatisation, un brasseur d'air ou des protections solaires suppose d'en avoir les moyens et, surtout, l'autorisation — deux choses qui manquent au jeune locataire d'un studio comme à l'habitant d'un logement social. La climatisation individuelle a en outre un revers collectif : elle rejette de l'air chaud dehors et aggrave l'îlot de chaleur urbain, celui-là même qui surchauffe les quartiers denses où vivent les plus vulnérables. C'est pourquoi le problème ne se règle pas à l'échelle du climatiseur mais à celle du bâti : isolation, volets extérieurs, ventilation nocturne, végétalisation — des travaux qui, dans le parc locatif, dépendent du propriétaire ou du bailleur, comme le rappellent les drames survenus dans le logement social. En attendant, ce sont les nuits qui trinquent, avec leurs effets documentés sur le sommeil et la santé. ◆

Note méthodologique
  • Sondage principal : Observatoire Leroy Merlin — Le confort d'été, nouveau défi du logement durable, réalisé par l'Ifop auprès d'un échantillon de 6 042 personnes représentatif de la population française de 18 ans et plus, terrain du 3 au 17 juin 2026. Chiffres cités : 92 % des 18-24 ans en difficulté avec la chaleur (80 % en moyenne) ; 70 % santé affectée, 65 % envisagent de déménager, 57 % ont déjà dû quitter leur logement ; 30 % jugent leur logement potentiellement inhabitable, ~19 millions de Français ont déjà dû partir, 41 % citent la chaleur comme première difficulté.
  • Type et statut de logement : part de risque appartement vs maison et surexposition des petits logements / derniers étages, d'après l'Observatoire national de la précarité énergétique et le baromètre Qualitel 2025 (repris par la Fondation pour le logement). Statut des jeunes : Insee, L'accès à l'autonomie résidentielle des 18-24 ans (plus de 80 % de locataires chez les moins de 30 ans, moins de 5 % de propriétaires chez les moins de 25 ans).
  • Écarts d'exposition (graphique dumbbell) : quartiers populaires vs reste de la France, baromètre ANRU des quartiers populaires (59 % vs 43 %) ; revenu, Eurostat/SILC 2023 (35 % des 20 % les plus pauvres vs 18 % des plus riches, à l'échelle de l'UE) ; protection solaire, Ademe, baromètre Sobriétés et modes de vie 2025 (35 % sans volets vs 22 % avec). Ces trois écarts proviennent d'enquêtes différentes, avec des questions et des périmètres propres : ils mesurent une même réalité (souffrir de la chaleur chez soi) mais ne sont pas strictement comparables entre eux — à lire comme trois éclairages convergents, pas comme une série unique.
  • Climatisation : part de logements équipés d'un climatiseur, Ademe (14 % en 2016, 25 % en 2020, 34 % en 2026), reprise dans l'étude Logements bouilloires 2026 de la Fondation pour le logement.
  • Contexte sanitaire : 5 700 décès attribués à la chaleur à l'été 2025 et ~40 000 en moins de dix ans, Santé publique France (via la Fondation pour le logement).
  • Réserves : toutes ces données sont déclaratives — elles mesurent un ressenti (« souffrir de la chaleur », « juger son logement inhabitable »), sensible à la façon de poser la question et à la propension de chacun à se plaindre, qui peut varier avec l'âge. Elles décrivent une exposition et un inconfort perçus, à ne pas confondre avec la mortalité mesurée, dont la géographie par âge est différente (les décès frappent d'abord les personnes âgées). Les pourcentages sont arrondis.

Sources : Le Figaro Immobilier (article d'origine) ; Observatoire Leroy Merlin / Ifop (juin 2026) ; Fondation pour le logement, Logements bouilloires 2026 ; Insee ; ANRU ; Ademe ; Eurostat ; Médiateur national de l'énergie ; Santé publique France. Données et générateurs des graphiques : design-system/charts/_generator/data/canicule-jeunes-logement-exposition-chaleur/.

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Travailler à 40 °C

Incendies : « Plus qu'une gestion de crise, c'est une gestion des risques qu'il faut »

26 juillet 2026 · 3 min · incendies · canicule · prevention-risques · climat page seule ↗

« Plus qu'une gestion de crise, c'est une gestion des risques qu'il faut. » La formule, au cœur d'un entretien de RFI, résume le tournant que l'été 2026 impose à la France. Avec plus de 42 000 hectares partis en fumée dès la mi-juillet — un record sur vingt ans de suivi satellitaire (Touteleurope) — et plus de 8 000 départs de feu recensés par la Sécurité civile (franceinfo), la saison ne se joue plus seulement sur la ligne de front. Éteindre le feu quand il est là, c'est de la gestion de crise ; empêcher qu'il parte, se propage et détruise, c'est une autre logique.

Éteindre ne suffit plus

La gestion de crise, c'est le dispositif le plus visible : cellules interministérielles, colonnes de renfort, moyens aériens. Face aux feux du Var et du Sud, la Sécurité civile a mobilisé des moyens qu'elle qualifie d'« inédits », dont une douzaine de Canadair (franceinfo). Mais ces moyens, aussi importants soient-ils, sont « étirés à leur maximum » quand les foyers se multiplient sur tout le territoire (Tous pour l'eau). Surtout, sous canicule et sécheresse répétées, la végétation déshydratée brûle plus vite que les pompiers ne peuvent l'atteindre : quand Fontainebleau part en fumée sur 2 000 hectares loin de l'arc méditerranéen, la réponse d'urgence arrive toujours après le mal.

Le déséquilibre est structurel. La France ne compte qu'environ 286 plans de prévention du risque incendie, contre plus de 11 000 pour les inondations (Tous pour l'eau) : le pays s'est longtemps équipé pour éteindre, pas pour anticiper.

Prévenir : débroussailler, cartographier, aménager

La gestion des risques agit en amont, avant l'étincelle. Trois leviers.

Le débroussaillement d'abord, arme la plus documentée : environ 90 % des maisons détruites lors d'un feu de forêt se trouvent sur des terrains non ou mal débroussaillés (Assurance Prévention). L'obligation légale (OLD) impose de dégager la végétation sur 50 mètres autour des habitations, jusqu'à 100 mètres sur décision du préfet. Signe de l'extension du risque vers le nord, le nombre de départements soumis à cette obligation est passé de 48 à 52 en avril 2026, avec l'ajout de la Corrèze, de la Haute-Loire, de l'Essonne et de la Seine-et-Marne (Géorisques).

La cartographie de l'aléa et l'urbanisme ensuite : repenser les interfaces entre zones bâties et forêt, créer des zones tampons et des pare-feux, et cesser de construire au contact direct des massifs (Tous pour l'eau) — un ciblage que la recherche affine, en établissant que près de la moitié des départs se concentrent sur ces lisières habitat-forêt. La sensibilisation enfin : neuf feux sur dix étant d'origine humaine, l'État a reconduit en 2026 sa campagne annuelle de prévention des feux de forêt et de végétation (Ministère de l'Intérieur).

Derrière ce basculement, une cause : le réchauffement. Il assèche les sols, allonge la saison des feux et déplace le risque vers des régions autrefois épargnées — comme le montre le record de surfaces brûlées atteint avant même le 1er août. Continuer à ne gérer que la crise, c'est courir derrière un phénomène qui, lui, s'installe pour durer. ◆

Canicule au travail : la CGT réclame une réforme d'urgence de la loi

5 juillet 2026 · 2 min · canicule · travail · syndicats page seule ↗

Après un été marqué par des morts au travail liées à la chaleur, la CGT réclame un renforcement immédiat de la loi. Le gouvernement, lui, mise sur des accords négociés par branche avant 2027 : deux méthodes qui s'opposent frontalement.

Alors que la vague de chaleur de fin juin a fait, selon Santé publique France, plus de 2 000 décès supplémentaires sur la seule semaine du 22 juin, la question de la protection des salariés est revenue au premier plan. La CGT recense au moins trois morts de travailleurs sur cette période et exige que soit établi un chiffrage de la « surmortalité au travail ».

Ce que dit le droit actuel

Le cadre a été refondu par le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, applicable depuis le 1er juillet 2025. Il impose à l'employeur d'évaluer le risque chaleur dans le document unique (DUERP) et de prendre des mesures graduées : adaptation des horaires et de l'organisation du travail, réduction du rayonnement solaire, aménagement des postes et mise à disposition d'eau potable fraîche en quantité suffisante.

Ces obligations sont indexées sur les seuils de vigilance de Météo-France (jaune pour un pic de chaleur, orange pour la canicule, rouge pour la canicule extrême). Mais, comme le rappelle le Code du travail numérique, la loi ne fixe aucune température maximale entraînant l'arrêt automatique du travail. Le droit de retrait, lui, ne peut être invoqué qu'en cas de « danger grave et imminent » : la seule chaleur intense ne suffit pas à le déclencher.

Ce que réclame la CGT

Pour la secrétaire générale Sophie Binet, ce cadre reste trop peu contraignant et mal appliqué : « La loi n'est pas suffisante, il faut la renforcer d'urgence », a-t-elle déclaré, jugeant impossible d'« attendre l'automne ». Le syndicat demande que les contrôles de l'inspection du travail débouchent sur des sanctions immédiates, ce qui n'est aujourd'hui pas le cas. La CFDT partage le constat mais avance une autre voie : rendre la négociation obligatoire en entreprise, pour aboutir à « de vrais plans d'action négociés d'ici au printemps 2027 ».

La méthode du gouvernement

Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou écarte une réforme législative rapide : « Cela ne va pas être décrété depuis le niveau national. » Il privilégie des accords par métier et par branche, avec un cadrage national sous un mois puis des négociations sectorielles jusqu'à fin octobre, l'objectif étant de disposer de dispositifs opérationnels avant les fortes chaleurs de 2027.

Le débat reste donc entier : légiférer vite et fixer des seuils contraignants, ou laisser les partenaires sociaux définir des règles adaptées à chaque secteur — au risque, pour les syndicats, de reporter d'un an la protection effective des travailleurs. ◆

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Canicule : le gouvernement veut s'inspirer du modèle espagnol pour le travail par forte chaleur

29 juin 2026 · 6 min · canicule · travail · politique-francaise page seule ↗

Au moment où s'achève la vague de chaleur la plus intense jamais mesurée en France, le gouvernement cherche à transformer l'urgence en réforme. Le premier ministre Sébastien Lecornu a présidé ce lundi 29 juin 2026, en fin d'après-midi, une nouvelle cellule interministérielle de crise consacrée au retour d'expérience de l'épisode et à l'anticipation des prochaines vagues. En parallèle, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a ouvert un chantier inattendu : « étudier le modèle espagnol » d'adaptation du travail aux chaleurs extrêmes, jusqu'à annoncer une visite outre-Pyrénées. « À Madrid, à 40 degrés, ça fonctionne », a-t-il résumé (Econostrum). Une ouverture qui intervient alors que l'exécutif est accusé par l'opposition « d'incompétence et d'inaction » dans la gestion d'une canicule ayant déjà fait, selon Santé publique France, environ 1 000 morts.

Une vague de chaleur historique qui s'achève

L'épisode caniculaire de la fin juin 2026 restera comme « le plus intense » jamais mesuré dans le pays selon Météo-France. Pendant onze jours, la fournaise s'est installée, plaçant jusqu'à plus de soixante-dix départements en vigilance rouge le même jour, avant un reflux progressif. La vigilance rouge, encore active sur l'Île-de-France et l'Est durant le week-end, s'est levée ce lundi 29 juin, ne laissant subsister que des poches de vigilance orange en voie d'extinction (franceinfo).

Le bilan humain, encore provisoire, est lourd. Santé publique France faisait état d'« environ 1 000 décès » en excès depuis le début de l'épisode, un chiffre appelé à grimper à mesure que les remontées se consolident, tandis qu'à l'échelle européenne plus de 1 300 morts étaient déjà recensés. À cette surmortalité s'ajoutent des décès directement évitables, comme les noyades survenues chez des baigneurs cherchant à se rafraîchir, déjà au cœur d'un précédent point d'étape gouvernemental (40 morts par noyade depuis le 18 juin).

La cellule interministérielle de crise : faire le bilan, anticiper

C'est dans ce contexte que Matignon a convoqué une nouvelle cellule interministérielle de crise (CIC), présidée lundi en fin d'après-midi par Sébastien Lecornu. Objectif affiché : dresser le retour d'expérience de la séquence et préparer la gestion des prochaines vagues de chaleur, désormais considérées comme récurrentes (France 24).

Le premier ministre a salué la qualité des prévisions de Météo-France, la « solidité » du déploiement des équipes de santé, la résilience du système énergétique et la « réactivité » du ministère des Transports et de la SNCF. La multiplication des cellules de crise et l'activation du plus haut niveau de mobilisation sanitaire visent à démontrer que le pays n'a pas reproduit les erreurs de l'été 2003, qui avait causé près de 15 000 décès et reste le traumatisme de référence (adaptation inachevée depuis 2003).

« On va aller ensemble en Espagne » : le pari de Farandou

L'annonce la plus saillante est venue du ministre du Travail. Interrogé sur la protection des salariés face à la chaleur, Jean-Pierre Farandou a remis en cause l'organisation classique de la journée de travail : « Les horaires 9h-18h sont-ils adaptés ? On peut en discuter. » Et de citer l'exemple de la péninsule ibérique, où nombre d'entreprises concentrent, l'été, la journée sur la matinée, souvent de 8 heures à 15 heures, pour échapper au pic de chaleur de l'après-midi (Econostrum).

Le ministre a annoncé vouloir « étudier le modèle espagnol » et se rendre sur place pour observer les pratiques locales — d'où la formule rapportée par la presse, « On va aller ensemble en Espagne ». Une démarche qu'il assortit néanmoins de prudence : fixer un seuil de température universel à partir duquel suspendre le travail reste délicat, l'humidité et la nature des tâches modulant fortement la capacité à travailler.

Ce que prévoit le modèle espagnol

L'Espagne fait figure de pionnière depuis le décret approuvé par le gouvernement de Pedro Sánchez le 11 mai 2023, lors d'un Conseil des ministres extraordinaire consacré à l'urgence climatique. Le texte oblige les employeurs à adapter, voire à suspendre, certains travaux extérieurs lorsque l'agence météorologique nationale AEMET émet une alerte de niveau rouge ou orange — déclenchée à partir d'environ 30 °C (Républik RH).

La mesure a été directement inspirée par un drame : la mort d'un balayeur de rue madrilène d'une soixantaine d'années, effondré au travail alors que la capitale atteignait 40,7 °C. « Le changement climatique s'est immiscé dans la vie quotidienne », avait justifié la ministre du Travail Yolanda Díaz. Dans son sillage, un accord entre syndicats et entreprises de services municipaux a imposé de suspendre le balayage des rues lorsque la température moyenne dépasse 39 °C, et d'équiper les agents (crème solaire, casquettes, véhicules climatisés). À cela s'ajoutent un « congé climatique » mobilisable lors des phénomènes extrêmes et, plus récemment, la fermeture des terrasses extérieures en cas d'alerte rouge. C'est cet arsenal — réorganisation des horaires, suspension d'activités, droit de retrait facilité — que la France dit vouloir examiner.

Le droit français actuel : un décret récent, encore jeune

La France n'est pas pour autant dépourvue de cadre. L'inflexion majeure est intervenue avec le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, entré en application le 1er juillet 2025, qui inscrit pour la première fois dans le code du travail une obligation explicite de prévention des risques liés à la chaleur, applicable à tous les secteurs, du BTP à l'agriculture jusqu'aux bureaux mal climatisés (ministère du Travail).

Concrètement, le texte impose à l'employeur d'évaluer le risque, d'adapter l'organisation (horaires, pauses, cadences), de fournir de l'eau fraîche et de prévoir des moyens de protection. Le ministre Farandou a rappelé son existence et son application : environ 2 600 contrôles de l'inspection du travail menés depuis le 22 mai, ayant débouché sur 227 mises en demeure d'entreprises non conformes (Econostrum). Pour l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact), ce basculement traduit un « changement de régime du travail » : la chaleur cesse d'être un aléa météorologique pour devenir un risque professionnel structurel, qui doit relever du dialogue social et de l'organisation concrète du travail (la chaleur, risque professionnel à part entière).

La différence avec l'Espagne tient moins au principe qu'au degré de contrainte : là où Madrid impose une suspension liée à un seuil météorologique objectif (l'alerte AEMET), le décret français laisse à l'employeur une marge d'appréciation sur les mesures à prendre. C'est précisément ce point — un déclencheur automatique fondé sur les vigilances de Météo-France — que l'examen du modèle espagnol pourrait rouvrir.

Un débat sous pression politique

Cette ouverture intervient alors que l'exécutif est, selon le titre même du suivi en direct du Figaro, « accusé d'incompétence et d'inaction ». Au fil du week-end, les attaques se sont multipliées. La cheffe des Écologistes Marine Tondelier a réclamé que « toute la lumière » soit faite sur un bilan humain « très lourd » afin d'établir les responsabilités politiques, et a dénoncé comme une « ineptie » la baisse du Fonds vert, passé de 2,5 milliards d'euros en 2024 à 837,5 millions en 2026. La députée insoumise Clémence Guetté a qualifié la gestion de la crise de « catastrophe » et pointé une impréparation (Orange Actu).

Le gouvernement, lui, refuse le procès. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a balayé l'idée d'un échec — « Non, ce n'est pas un fiasco » — en assurant que les services publics étaient prêts. Entre la défense d'un bilan de gestion et l'aveu, par la voix de Farandou, qu'il faut désormais aller chercher des solutions à l'étranger, le « modèle espagnol » cristallise une tension : reconnaître que les canicules deviennent la norme oblige à repenser non seulement les secours, mais aussi le rythme même du travail français. Reste à savoir si la visite annoncée en Espagne débouchera sur des mesures contraignantes ou en restera au stade de l'inspiration. ◆

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Se loger, tenir, partir

Sécheresse : les argiles qui gonflent fissurent une maison sur deux

9 septembre 2026 · 8 min · canicule · logement · secheresse · climat page seule ↗

Des façades zébrées de lézardes, des portes qui coincent, un plafond qui se casse. Après un été caniculaire et un déficit de pluie installé depuis le printemps, les sols argileux se rétractent et déforment les maisons posées dessus. Le phénomène porte un nom, le retrait-gonflement des argiles, et une géographie. Il concerne un sol sur deux en France métropolitaine et environ 10,4 millions de maisons individuelles. Deuxième poste du régime des catastrophes naturelles, il a coûté 13,8 milliards d'euros entre 1989 et 2019, et la Caisse centrale de réassurance chiffre désormais le risque à près de 500 milliards d'euros sur un siècle.

Une maison qui se déchire par le bas

Le reportage de franceinfo décrit une scène devenue banale dans les zones argileuses après une sécheresse marquée. Un pavillon apparemment sain se met à travailler : une fissure part d'un angle de fenêtre, s'élargit en escalier le long des joints de parpaings, gagne un mur intérieur, puis le plafond. Le désordre n'est pas cosmétique. Quand la déformation atteint la structure porteuse, la remise en état passe par une reprise des fondations, dont le coût dépasse souvent 100 000 euros et approche parfois la valeur du bien.

L'année 2026 réunit les ingrédients d'une vague de sinistres. La France a traversé sa troisième vague de chaleur la plus longue depuis 1947 et la couche superficielle de ses sols n'a jamais été aussi sèche depuis le début des relevés. Le directeur général de la Caisse centrale de réassurance a prévenu que la sinistralité de 2026 pourrait égaler celle de 2022, l'année la plus coûteuse jamais enregistrée pour ce risque.

Pourquoi l'argile gonfle, puis se rétracte

Toutes les argiles ne bougent pas. Le désordre vient des argiles dites gonflantes, dont les smectites, formées de feuillets microscopiques entre lesquels les molécules d'eau viennent s'intercaler. Quand le sol est humide, l'eau écarte les feuillets et l'argile gonfle ; quand il s'assèche, l'eau repart, les feuillets se resserrent et le volume diminue. Un terrain argileux peut ainsi perdre plusieurs centimètres de hauteur entre un hiver saturé et un été de sécheresse, selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Ce mouvement ne casse une maison que parce qu'il est inégal. Une maison individuelle repose le plus souvent sur des fondations superficielles, ancrées à moins d'un mètre, là où le sol subit précisément les variations d'humidité saisonnières. Or le sol ne sèche pas de façon homogène. Une façade exposée au sud se rétracte plus qu'une façade à l'ombre ; un arbre planté près du mur pompe l'eau et creuse un déficit local ; une canalisation qui fuit maintient une zone humide. La maison suit ces tassements différents d'un point à l'autre, se voile, et le matériau le plus rigide, la maçonnerie, se fissure. La répétition des cycles humidification-dessiccation, d'une année sur l'autre, fatigue l'ensemble et rouvre les fissures colmatées.

Un sol sur deux, plus d'une maison sur deux

L'exposition se cartographie. Le BRGM classe le territoire en trois niveaux d'aléa — faible, moyen, fort — selon la nature du sous-sol et sa teneur en argiles gonflantes. Les zones d'aléa moyen à fort couvrent désormais 55 % de la France métropolitaine, contre 48 % dans le zonage précédent, la cartographie ayant été actualisée en janvier 2026 et rendue opposable aux ventes de terrains et aux contrats de construction de maison individuelle depuis le 1er juillet 2026.

Diagramme de cent pictogrammes-maisons dont cinquante-quatre, en carmin et formant le socle de la grille, représentent la part des maisons individuelles françaises bâties sur un sol argileux en aléa moyen ou fort de retrait-gonflement des argiles, soit environ 10,4 millions de logements ; les quarante-six autres, peu ou pas exposées, sont en gris. Sources BRGM et Géorisques.

Rapportée au parc de logements, cette emprise place 10,4 millions de maisons individuelles en aléa moyen ou fort, soit 54 % d'entre elles. La contrainte est très inégalement répartie : dans le Gers et le Tarn, quatre maisons sur cinq sont concernées, quand d'autres départements, sur socle granitique ou calcaire, échappent presque entièrement au risque. Le Sud-Ouest, le pourtour du Bassin parisien, la vallée de la Garonne et une large part du Centre concentrent les terrains les plus sensibles, là où les argiles de surface sont les plus épaisses.

Carte choroplèthe des départements de France métropolitaine coloriés selon la part de leur territoire classée en aléa moyen ou fort de retrait-gonflement des argiles. Les teintes les plus soutenues couvrent le Sud-Ouest et la vallée de la Garonne — Gers, Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, Tarn, Tarn-et-Garonne —, le pourtour sud-ouest du Bassin parisien et une partie du pourtour méditerranéen et de la Lorraine ; la Bretagne, la Corse et les massifs alpins, sur socle cristallin ou calcaire, sont les moins exposés.

La sécheresse, moteur climatique de la facture

Le lien avec le climat passe par l'intensité et la répétition des sécheresses. Plus un été est chaud et sec, plus la couche argileuse perd d'eau et se rétracte profondément ; plus les épisodes se succèdent, moins le sol a le temps de se réhydrater entre deux. Sous une canicule, l'air plus chaud aspire davantage d'humidité, la quantité de vapeur qu'il peut contenir augmentant d'environ 7 % par degré. Cette demande évaporative accrue, autant que le seul manque de pluie, assèche les sols européens. Sur un arrière-plan réchauffé, les étés de type 2022 ou 2026 cessent d'être des accidents pour devenir la nouvelle référence.

La facture suit cette trajectoire. Le retrait-gonflement des argiles est indemnisé au titre du régime des catastrophes naturelles depuis 1989. Son coût moyen, de l'ordre de 445 millions d'euros par an sur 1982-2016, a dépassé le milliard annuel sur 2017-2020 ; la sécheresse de 2003 avait coûté 1,6 milliard, celle de 2022 entre 2,4 et 2,9 milliards. France Assureurs projette 43 milliards d'euros de sinistres sécheresse cumulés sur 2020-2050, soit un triplement par rapport aux trente années précédentes.

Diagramme à deux barres comparant le coût des sinistres sécheresse indemnisés par le régime des catastrophes naturelles : 13,8 milliards d'euros cumulés et observés sur 1989-2019, contre 43 milliards d'euros projetés par France Assureurs sur 2020-2050, soit environ un triplement ; sur un siècle, la Caisse centrale de réassurance chiffre le risque à 500 milliards d'euros.

Cette montée pèse sur un régime bâti pour des sinistres rares. La CCR estime que ses réserves pourraient ne plus suffire dès la fin des années 2030 sous l'effet de ce seul risque. La prévention avance lentement. Depuis 2020, la loi Élan de 2018 impose une étude géotechnique et des fondations adaptées pour toute construction neuve en zone d'aléa moyen ou fort, mais elle ne concerne pas les millions de maisons déjà bâties. La reconnaissance des sinistres reste, elle, un parcours étroit. Pour les sécheresses de 2019 et 2020, environ la moitié des communes qui l'ont demandée ont obtenu l'état de catastrophe naturelle, et parmi les communes reconnues, la moitié des dossiers de particuliers ont été écartés par les assureurs. Une réforme du régime, entrée en vigueur en 2024, visait à élargir cette prise en charge.


Note méthodologique. Période : situation arrêtée au 9 septembre 2026 (Europe/Paris). Exposition : cartographie de l'aléa retrait-gonflement des argiles du BRGM, diffusée via Géorisques — trois niveaux (faible, moyen, fort) ; zonage actualisé en janvier 2026, opposable aux ventes et aux contrats de construction de maison individuelle depuis le 1er juillet 2026 (55 % du territoire métropolitain en aléa moyen ou fort, contre 48 % dans le zonage précédent). Parc exposé (10,4 millions de maisons individuelles, soit 54,2 % du parc ; Gers et Tarn autour de 80 % des maisons) : rapport d'information du Sénat sur le régime CatNat (2023), d'après le BRGM. Coûts : le cumul sécheresse 1989-2019 (13,8 milliards d'euros), la moyenne annuelle 1982-2016 (445 M€), le seuil dépassé sur 2017-2020 (plus d'un milliard par an), les sécheresses de 2003 (1,6 milliard) et de 2022 (2,4 à 2,9 milliards, épisode le plus coûteux) proviennent du même rapport du Sénat et des données de la CCR et de France Assureurs. La projection de 43 milliards d'euros sur 2020-2050 (triplement) est une estimation de France Assureurs ; l'ordre de grandeur de 500 milliards d'euros sur un siècle et l'alerte sur l'épuisement des réserves à horizon fin 2030 sont attribués au directeur général de la CCR (repris par la presse spécialisée). L'étude CCR sur l'impact du changement climatique à horizon 2050 projette une hausse du coût de la sécheresse géotechnique de l'ordre de +80 % due au seul aléa, et de +40 % pour l'ensemble des périls. Mécanisme physique et rôle des argiles gonflantes : BRGM. Contexte 2026 (vague de chaleur, sécheresse des sols) : bilans Météo-France, voir aussi le bilan de la sécheresse de l'été 2026 et l'état des nappes. Réserves : le chiffrage à 500 milliards d'euros est un ordre de grandeur prospectif sur un siècle, sensible aux hypothèses de climat, d'inflation et de valeur assurée, et non un coût constaté ; les projections France Assureurs et CCR reposent sur des scénarios de réchauffement distincts et ne se recollent pas directement ; le zonage BRGM décrit une exposition potentielle, pas une probabilité de sinistre pour un bâtiment donné, qui dépend aussi de ses fondations, de sa végétation et de son entretien ; les décomptes de reconnaissance CatNat évoluent au fil des arrêtés interministériels. Carte départementale : part du territoire en aléa moyen ou fort d'après le jeu SDES « Exposition des maisons individuelles au retrait-gonflement des argiles » (data.gouv.fr, 2021), lui-même issu du zonage d'aléa RGA du BRGM ; donnée source à la maille intercommunale reventilée par département, les valeurs départementales sont donc indicatives ; contours france-geojson (ODbL, d'après IGN/OpenStreetMap). Générateurs et jeux de données des trois visuels sous design-system/charts/_generator/ et design-system/maps/_generator/ (slug secheresse-argile-fissures-maisons). ◆

Philippe Rahm, architecte : « Face aux sécheresses et aux canicules, il faut aujourd'hui construire des "villes cactus" »

30 août 2026 · 5 min · canicule · climat · urbanisme · adaptation page seule ↗

Le réchauffement abîme le pouvoir rafraîchissant des arbres au moment où les villes en auraient le plus besoin. Dans une tribune au Monde, l'architecte suisse Philippe Rahm propose de renverser le modèle dominant de la « ville éponge », gorgée d'eau, au profit d'une « ville cactus » qui rafraîchit sans dépendre d'une ressource qui vient à manquer.

Le pari de la « ville éponge »

Le modèle qui structure l'adaptation urbaine depuis une décennie porte un nom, la ville éponge. Formalisé par le paysagiste chinois Kongjian Yu au milieu des années 1990, il consiste à rendre les sols perméables (noues, jardins de pluie, revêtements poreux) pour que la pluie s'infiltre et se stocke sur place au lieu de filer dans les canalisations. L'eau retenue nourrit ensuite la végétation, qui rafraîchit l'air en s'évaporant. Le dispositif répond à deux menaces, l'inondation lors des orages et la surchauffe lors des étés.

Contre les orages, le modèle a fait ses preuves. En retenant l'averse dans le sol, il soulage les réseaux, limite les crues éclair et recharge les nappes ; de nombreuses collectivités françaises l'ont inscrit dans leurs plans pluie depuis les années 2010. Sa deuxième promesse, rafraîchir l'été, repose sur l'évapotranspiration, la capacité d'un arbre à pomper l'eau du sol et à la relâcher en vapeur par ses feuilles. Tant que le sol reste humide, un alignement d'arbres abaisse la température ressentie de 2 °C au moins. Toute la mécanique tient à une condition, qu'il y ait de l'eau à évaporer.

Quand l'arbre cesse de transpirer

C'est cette condition que la sécheresse fait sauter. En stress hydrique, l'arbre ferme ses stomates, les pores microscopiques de ses feuilles, pour ne pas se vider plus vite que ses racines ne trouvent de l'eau. La transpiration chute quand la chaleur culmine. Une étude de 2025 (Anys et Weiler) a mesuré une baisse pouvant atteindre 58 % de la transpiration chez de jeunes tilleuls à petites feuilles plantés en fosse de trottoir, là où l'eau de pluie part vers les égouts au lieu d'atteindre les racines.

La limite est physique. L'arbre ne pompe pas l'eau, il maintient une colonne d'eau sous tension entre racines et feuilles ; passé un seuil, des bulles d'air se forment dans les vaisseaux conducteurs (cavitation) et des branches meurent. Une synthèse de référence (Choat et al., 2012) estimait que 70 % des espèces d'arbres fonctionnent déjà à la limite de leur tolérance hydraulique. Au-delà de 42 °C, certaines rouvrent leurs stomates pour éviter que leurs protéines foliaires ne se dénaturent, et accélèrent alors leur propre dessèchement. La ville éponge suppose une réserve d'eau que la canicule tarit.

La « ville cactus »

Rahm inverse la logique. Plutôt que de stocker l'eau pour la donner à évaporer, il propose de rafraîchir sans en consommer, à l'image des plantes grasses des déserts, qui stockent l'eau dans leurs tissus et n'ouvrent leurs stomates que la nuit. Sa boîte à outils privilégie des leviers indépendants de l'arrosage.

Le premier est l'albédo, la fraction du rayonnement solaire renvoyée par une surface. L'asphalte et les toitures sombres absorbent la chaleur, les blanchir la réfléchit. Rahm soutient qu'une toiture blanche refroidit mieux qu'une toiture végétalisée, et rappelle que les arbres, à faible albédo, réchauffent aussi la ville qu'ils ombragent. Il cite les écarts relevés dans Milan un jour d'été, 36,6 °C à Bicocca contre 15,4 °C à San Siro selon l'exposition et les matériaux.

Deuxième levier, le vent. En orientant le bâti pour préserver des couloirs de ventilation venus des zones fraîches, forêts, plans d'eau, campagne, on évacue l'air chaud par convection. Son projet d'extension de Munich réserve ainsi des corridors non bâtis.

Rahm ne bannit pas la végétation, il la choisit pour sa fonction climatique. Son parc de Taichung, à Taïwan, ouvert en 2018 sur 70 hectares, densifie 12 000 arbres pour fabriquer des microclimats plus frais, plus secs ou moins pollués selon les zones. À Milan, ses « limpidariums » dépolluent l'air et l'eau par le métabolisme des plantes. L'architecte relativise aussi un argument devenu réflexe, il faudrait environ 300 arbres pour compenser les émissions de CO₂ d'un seul habitant, quand 39 % des émissions mondiales proviennent du bâtiment lui-même.

Les arbres, indispensables mais mal traités

La thèse a ses contradicteurs. Le rafraîchissement d'un arbre ne tient pas qu'à sa transpiration, l'ombre en fournit 70 à 80 %, et cette ombre demeure quand la transpiration s'arrête, tant que le houppier survit. Les mesures de l'INRAE (programme Cooltrees) créditent l'ombre d'un arbre d'une baisse allant jusqu'à 7 °C au sol et de 4 °C dans l'air sous couvert. Une étude portant sur des dizaines de villes européennes chiffrait qu'un taux de canopée porté à 30 % abaisserait la température moyenne d'un demi-degré et éviterait environ un tiers des décès prématurés liés à la chaleur.

Le nom même prête à malentendu. Un cactus ne fait pas d'ombre, et l'ombre reste le premier service d'un arbre en ville. La formule de Rahm désigne un budget d'eau, pas une plantation littérale de succulentes sur les trottoirs, et l'architecte continue lui-même de planter des milliers d'arbres, à Taichung comme à Milan. Sa cible est le réflexe qui a fait du « verdissement » un mot d'ordre politique, décliné en objectifs de canopée sans toujours vérifier d'où viendra l'eau pour tenir ces arbres en vie. Fidèle à son crédo, « la forme suit le climat », il traite la végétation comme une infrastructure thermique à dimensionner, non comme un décor à multiplier.

Le désaccord porte donc moins sur l'arbre que sur l'espèce et sur l'eau. Une essence adaptée à la sécheresse, un sol qui laisse l'eau descendre aux racines et un arrosage ciblé conditionnent le service rendu. Sans quoi l'arbre urbain meurt, la mortalité de certaines essences ayant été multipliée jusqu'à quatre en moins de dix ans. Faute d'eau encore, des communes en sont réduites à enduire les troncs d'un blanc réfléchissant pour éviter que l'écorce n'éclate au soleil.

La ville cactus ne remplace pas la ville éponge, elle vise les étés sans pluie, quand il n'y a plus d'averse à absorber. Blanchir les surfaces, ouvrir des couloirs d'air et ombrager par le bâti rejoignent les mesures déjà testées ailleurs en Europe, le travail sur la conception thermique des immeubles et l'architecture bioclimatique héritée du Sud. Le parc que Rahm a livré à Taichung fonctionne sans climatisation depuis son ouverture. ◆

Liège, persiennes, patios : comment l'Espagne réinvente l'habitat à l'épreuve de la chaleur

29 juillet 2026 · 10 min · architecture · ecologie · espagne · canicule page seule ↗

Une peau de liège qui isole deux fois mieux que la norme, des « persiennes géantes » de bois qui replient une façade entière, des logements sociaux traversés de courants d'air, des maisons de pierre locale qui respirent par un patio : pendant que la France affronte sa quatrième canicule de l'été, l'Espagne montre à quoi ressemble un habitat pensé pour la chaleur plutôt que contre elle. Voyage en quatre bâtiments — et dans une tradition vieille de plusieurs siècles.

Cet été encore, le thermomètre a fait la loi. Après un printemps déjà brûlant, la France a basculé fin juillet dans une nouvelle vague de chaleur, la quatrième de la saison, énième épisode d'une tendance que les scientifiques ne cessent de documenter : les canicules deviennent plus fréquentes, plus longues et plus intenses avec le changement climatique. La question n'est plus seulement de survivre aux pics, mais de transformer en profondeur la façon dont on se loge, on travaille et on soigne.

Or, sur le front du bâtiment, la France reste largement démunie. Ses logements ont été conçus pour retenir la chaleur l'hiver, rarement pour l'évacuer l'été ; les grandes surfaces vitrées non protégées transforment appartements et bureaux en fours, et la réponse dominante — la climatisation individuelle — aggrave le problème en rejetant de l'air chaud dans des villes déjà surchauffées par l'effet d'îlot de chaleur urbain. Face à cette impasse, un voisin a une longueur d'avance parce qu'il n'a jamais eu le choix : l'Espagne.

Habitués aux étés à plus de 40 °C — 2025 y a été l'année la plus chaude jamais enregistrée —, les architectes espagnols n'ont pas attendu la mode du « bas carbone » pour dessiner des bâtiments qui restent frais sans dévorer d'électricité. Ils puisent dans un savoir vernaculaire — la chaux, les patios, les persiennes, les auvents de toile — qu'ils réinjectent dans une architecture contemporaine primée dans le monde entier. La France, qui regarde déjà vers Madrid pour organiser le travail par forte chaleur, aurait tout intérêt à observer aussi comment on y bâtit. Tour d'horizon en quatre exemples.

Un mille-feuille de liège : le Colegio Reggio, à Madrid

Il y a d'abord ce bâtiment qui ressemble à un jouet géant, planté dans la banlieue nord de Madrid, à El Encinar de los Reyes. Le Colegio Reggio, école conçue par l'architecte Andrés Jaque et son agence Office for Political Innovation, livré en 2022, doit son allure à sa matière : une peau de liège projeté, de couleur miel, qui enveloppe la majeure partie de son enveloppe extérieure.

Le liège n'est pas ici un caprice esthétique. Selon l'agence et la presse d'architecture, la couche — plus de quatorze centimètres d'épaisseur sur environ 80 % du bâtiment — offre une résistance thermique double de celle qu'exige la réglementation madrilène, et permet de réduire de moitié l'énergie nécessaire au chauffage. Léger, imputrescible, issu de l'écorce du chêne-liège (qui se régénère sans que l'arbre soit abattu), le matériau est un isolant biosourcé quasi parfait pour un climat de fortes amplitudes : il ralentit l'entrée de la chaleur l'été et la fuite l'hiver.

Andrés Jaque pousse la logique plus loin encore. La surface irrégulière du liège est pensée pour accueillir, au fil des années, poussières, spores, mousses et petites bêtes : l'enveloppe est conçue pour devenir peu à peu un habitat pour d'autres formes de vie, champignons et insectes compris. Une manière de dire que le bâtiment écologique ne se contente pas de « moins polluer » : il tisse des alliances avec le vivant.

À l'intérieur, l'école déploie sur six niveaux ce que l'architecte appelle un « multivers » : au rez-de-chaussée, un grand vide central que la lumière traverse, coiffé d'une charpente et de matériaux laissés bruts, autour duquel s'accrochent les salles de classe. Cette générosité spatiale n'est pas décorative : le volume d'air brassé, la hauteur sous plafond et les ouvertures hautes participent, là aussi, du confort thermique et de la ventilation. La pédagogie inspirée de Reggio Emilia — qui fait de l'environnement un « troisième éducateur » — trouve ainsi son prolongement dans une architecture qui donne à voir sa propre écologie. Salué par la critique et retenu parmi les projets remarqués des prix européens d'architecture Mies van der Rohe, le Colegio Reggio est devenu l'emblème d'une école qui enseigne l'écologie autant par ses murs que par ses cours.

Les leçons de la chaux : ce que le vernaculaire savait déjà

Avant de parler des trois autres bâtiments, il faut faire un détour par les villages. Car l'ingéniosité contemporaine espagnole ne sort pas de nulle part : elle prolonge des siècles d'adaptation à la chaleur, visibles dans n'importe quel pueblo blanco d'Andalousie.

Prenez Frigiliana, dans la province de Málaga. Les murs y sont blanchis à la chaux, non par folklore, mais parce que le blanc renvoie le rayonnement solaire avant qu'il n'échauffe la maçonnerie. Les ruelles sont étroites et sinueuses : elles se font mutuellement de l'ombre et gardent au frais un air brassé par le moindre courant. Sur les fenêtres et les balcons, des persiennes de bois et des stores de jonc filtrent la lumière ; dans les patios intérieurs, la végétation et parfois une fontaine créent un microclimat, l'air chaud s'évacuant par le haut à la manière d'une cheminée. À Séville, à Cordoue ou à Cartagène, on tend encore l'été des toldos, ces grandes toiles au-dessus des rues, et l'on ferme les miradores, ces balcons vitrés qui font tampon thermique. Rien de tout cela ne consomme d'électricité.

Ce répertoire — orienter, ventiler, ombrager, choisir des matériaux à forte inertie — porte un nom savant : l'architecture bioclimatique. L'Espagne l'a inscrit dans sa réglementation via son Código Técnico de la Edificación, et le décline aujourd'hui jusque dans ses politiques publiques, à l'image des centaines de « refuges climatiques » ouverts à Barcelone pour les jours de canicule. Les architectes que l'on va suivre maintenant n'ont fait qu'une chose : traduire cette grammaire ancienne dans le langage du logement du XXIᵉ siècle.

Des logements sociaux qui respirent : Modulus Matrix, près de Barcelone

Direction Cornellà de Llobregat, dans la banlieue de Barcelone. C'est là que l'agence Peris + Toral Arquitectes a livré Modulus Matrix, un ensemble de 85 logements sociaux qui a décroché en 2024 le très convoité RIBA International Prize, distinction que l'institut britannique des architectes réserve au meilleur bâtiment du monde. Une première pour un logement social, saluée comme un manifeste.

Le bâtiment, tout en bois, repose sur une trame carrée de 3,6 mètres de côté. Les appartements y sont organisés en enfilade de pièces presque identiques, sans couloirs : on traverse le logement de part en part. Ce détail apparemment anodin est en réalité une stratégie climatique. Chaque logement est traversant, avec une double orientation, ce qui autorise la ventilation naturelle — l'air entre d'un côté, ressort de l'autre, et balaie la chaleur sans le moindre climatiseur. Au cœur de l'îlot, un patio commun organise la vie collective et sert de puits de fraîcheur et de lumière.

L'ensemble coche toutes les cases de la sobriété : structure en bois massif (donc faible empreinte carbone et chantier rapide), pièces flexibles qui s'adaptent aux familles et à leurs évolutions, coûts maîtrisés. Le jury du RIBA y a vu un modèle reproductible pour répondre à la double crise du logement et du climat. Autrement dit : on peut loger dignement, à bas prix, des ménages modestes, dans des appartements qui restent vivables l'été. La démonstration vaut leçon, à l'heure où la France peine encore à sortir ses passoires thermiques — brûlantes l'été autant que glaciales l'hiver.

Les « persiennes géantes » de La Balma, coopérative barcelonaise

Toujours à Barcelone, dans le quartier de Poblenou, un immeuble joue quant à lui la carte de la façade mobile. La Balma, conçue par les collectifs Lacol et Laboqueria Taller d'Arquitectura, est une coopérative d'habitants en cession d'usage : les résidents ne sont ni propriétaires ni locataires classiques, mais membres d'une coopérative qui possède l'immeuble, sur un terrain cédé par la mairie. Une trentaine de personnes y vivent dans une vingtaine de foyers, autour d'espaces communs — buanderie, terrasses, salle partagée — mutualisés pour réduire les surfaces privées.

Côté climat, l'immeuble est une machine à moduler le soleil. Sa structure haute est en bois lamellé-croisé (CLT), et sa façade est équipée de vastes protections mobiles — persiennes et galeries — que l'on manœuvre au fil des saisons : on capte le soleil bas de l'hiver dans les étages inférieurs, on s'en protège l'été dans les étages supérieurs. La conception passive cherche le meilleur compromis entre apports solaires utiles et surchauffe redoutée, si bien que l'enveloppe change littéralement de visage selon l'heure et la saison. Ce sont ces grands volets ouvrables qui donnent à La Balma son air de bâtiment vivant, capable de « respirer » — et qui incarnent, à l'échelle d'un immeuble collectif, l'idée de la persienne géante.

La mutualisation elle-même est une stratégie écologique : en partageant buanderie, salle commune et terrasses, les foyers réduisent la surface — et donc l'énergie — que chacun aurait consommée seul. Le recours au bois pour la structure limite l'empreinte carbone du chantier, et l'un des logements est même réservé à des familles en réinsertion sociale. La Balma est devenue une référence du mouvement coopératif catalan, preuve qu'écologie du bâti et gouvernance collective peuvent avancer main dans la main — un modèle que plusieurs villes européennes, dont Barcelone a fait un laboratoire, regardent désormais de près.

Pierre locale et effet cheminée : les maisons de TEd'A, à Majorque

Cap enfin sur les Baléares, où l'agence majorquine TEd'A arquitectes, fondée par Irene Pérez et Jaume Mayol, cultive une architecture de la proximité. Leur devise — « l'évolution vaut mieux que la révolution » — résume une pratique attentive au lieu, aux typologies traditionnelles et, surtout, aux matériaux du cru.

À Majorque, cela veut dire la pierre de marès (un grès local) et la brique d'argile, deux matériaux à forte inertie thermique et à bon comportement hygroscopique : ils encaissent la chaleur du jour et la restituent lentement la nuit, tout en régulant l'humidité. Les maisons de TEd'A s'organisent en croix autour d'un patio central, qui apporte lumière et ventilation. Un déambulatoire volontairement surélevé, coiffé de petites lucarnes, provoque une circulation verticale de l'air : l'air chaud monte et s'échappe par le haut, l'effet cheminée joue le rôle d'une climatisation naturelle. Les architectes tirent aussi parti de l'embat, cette brise marine qui se lève l'après-midi quand la mer est plus fraîche que l'intérieur des terres, et rafraîchit les pièces.

Rien d'ostentatoire dans ces maisons distinguées par la critique internationale (l'une d'elles, à Artà, a reçu un prix FAD) : juste une intelligence patiente du climat, où chaque ouverture, chaque épaisseur de mur, chaque hauteur sous plafond est calculée pour le confort d'été. Là encore, la modernité consiste moins à inventer qu'à réactiver un savoir que l'industrialisation du logement avait fait oublier.

Ce que la France peut y prendre

Quatre bâtiments, quatre échelles — une école, deux ensembles de logements, une maison —, mais une même conviction : on peut se protéger de la chaleur sans multiplier les climatiseurs, dont l'usage massif réchauffe la ville et alourdit la facture carbone. Liège biosourcé, bois, pierre locale, ventilation traversante, patios, persiennes et volets mobiles : la panoplie espagnole est faite de gestes simples, combinés avec rigueur.

L'Espagne n'a pas de secret magique. Elle a seulement pris au sérieux, plus tôt que d'autres, un climat qui devient désormais celui de toute l'Europe du Sud — France comprise. Ses architectes ont compris que l'écologie du bâtiment ne se résume pas à empiler des panneaux et des pompes à chaleur, mais commence par une question de bon sens géographique : comment orienter, ventiler et ombrager avant même de brancher quoi que ce soit. À l'heure où s'adapter à une vie sous 40 °C devient un impératif national, et où le gouvernement lorgne déjà le modèle espagnol pour le travail par forte chaleur, la leçon architecturale mérite d'être entendue. Les canicules ne sont pas une parenthèse : elles sont le nouveau décor. Autant apprendre à bâtir dedans.

Sources : Office for Political Innovation, The Architectural Review, Designboom, ArchDaily, RIBA Journal, Peris + Toral, Lacol, Metalocus, Arquitectura Viva, Reporterre. ◆

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La politique de la chaleur

Le milliard d'euros du plan Genevard : première réponse à la sécheresse, en attendant la relance agricole

5 septembre 2026 · 5 min · agriculture · gouvernement · economie · secheresse page seule ↗

La ministre de l'Agriculture Annie Genevard a présenté le 4 septembre 2026 un plan de soutien de plus d'un milliard d'euros pour l'agriculture française, frappée par la sécheresse et les canicules d'un été exceptionnel dans les relevés. Baptisé CASI (Climat, adaptation, sécheresse, incendies), le dispositif veut d'abord éviter les faillites, en indemnisant les pertes et en soutenant la trésorerie. Le Premier ministre Sébastien Lecornu en avait fait le « dossier numéro un » de la rentrée. Les syndicats agricoles, qui chiffrent les dégâts de la seule sécheresse à une dizaine de milliards d'euros, jugent l'enveloppe très en deçà des besoins et attendent un second volet sur l'adaptation du secteur au changement climatique.

Ce que contient le plan CASI

Le ministère répartit l'enveloppe en trois grands blocs. Le premier, le plus lourd, vise l'indemnisation des pertes pour environ 850 millions d'euros. L'indemnisation de solidarité nationale (ISN), le mécanisme qui compense les pertes de récolte au-delà d'un seuil quand l'assurance ne suffit pas, mobilise à elle seule 520 millions d'euros. Ses acomptes passent de 70 % à 80 % du montant estimé, avec de premiers versements annoncés pour octobre. Le régime des calamités agricoles, qui couvre les biens non assurables comme les vignes ou les vergers, reçoit 30 millions. S'y ajoute un dégrèvement de taxe foncière sur les propriétés non bâties, d'environ 300 millions d'euros, réservé aux exploitations les plus touchées ; à partir de 2027, son calcul reposera sur les huit années précédentes au lieu de cinq.

Le deuxième bloc, un « fonds de réarmement agricole » de 235 millions d'euros piloté par les préfets, doit financer l'achat de semences, de fourrages et d'intrants, ainsi que la réparation des dommages causés par les incendies de l'été. La prise en charge de cotisations sociales pour 20 millions complète ce volet destiné à relancer la production, aux côtés d'un renforcement du suivi social et psychologique des exploitants, dont plusieurs traversent une saison où le revenu s'effondre.

Le troisième bloc reconduit des aides déjà connues : le soutien au gazole non routier (GNR) est prolongé en septembre et octobre pour 106 millions d'euros, et l'aide à l'achat d'engrais azotés, elle-même née de la flambée des cours provoquée par la guerre au Moyen-Orient, voit sa fenêtre étendue jusqu'au 31 décembre 2026 pour environ 145 millions. Enfin, les avances de la politique agricole commune (PAC) versées cet automne montent de 70 % à 75 %, soit près de 420 millions d'euros injectés plus tôt dans la trésorerie des exploitations, sans en constituer une dépense nette. Genevard a promis un second plan « dans les prochaines semaines », consacré à la structure du secteur.

Un été qui a dépassé 2003 et 1976

Le plan répond à une saison que Météo-France classe au sommet de ses archives. Le pays a subi cinq vagues de chaleur en deux mois et, à la mi-août, la couche superficielle des sols n'avait jamais été aussi sèche depuis le début des mesures, en deçà même de 1976 pour les premiers centimètres. Selon le gouvernement, 65 % du territoire a connu une sécheresse sans équivalent connu et 95 départements ont été placés sous restriction d'eau.

Les dégâts se lisent dans les champs. La récolte de maïs grain, culture d'été la plus exposée, est attendue au plus bas depuis 1980, en recul d'environ 35 % sur un an. Les pertes de rendement atteignent 50 % et davantage sur plusieurs productions végétales, et le manque de fourrage frappe durement l'élevage, contraint d'acheter de quoi nourrir les bêtes. Le ministère estime que 30 000 à 35 000 exploitations sont fragilisées. La ministre avait aussi assuré, mi-août, que la sécheresse n'avait pas fait flamber les prix en rayon, un constat que les données publiques ne validaient qu'à moitié.

« Le compte n'y est pas », répondent les syndicats

Toutes les organisations agricoles ont accueilli le plan comme insuffisant. La FNSEA, premier syndicat du secteur, résume sa position d'une formule : « le compte n'y est pas. » Elle réclame au moins 2 milliards d'euros, quand ses associations spécialisées d'éleveurs évaluent à plus de 5 milliards le seul surcoût lié au déficit de fourrage. Les Jeunes Agriculteurs pointent la lenteur de la réponse, arrivée en toute fin d'été. La Confédération paysanne juge le dispositif mal ciblé et estime qu'il exclut la majorité des paysans ; elle plaide pour une aide directe de 5 000 euros par exploitation, soit une enveloppe de l'ordre de 2 milliards, afin qu'aucune ferme ne disparaisse.

Le reproche de fond porte moins sur le montant que sur la logique. Plusieurs responsables craignent des « accompagnements mal ciblés » qui, en indexant l'aide sur les volumes perdus, profiteraient d'abord aux grandes structures et pousseraient à la concentration des exploitations. Le débat se double d'une bataille de chiffres sur l'ampleur réelle des pertes, que les syndicats situent autour de 10 milliards d'euros, à comparer au milliard mis sur la table. En toile de fond, la question de l'assurance récolte revient : le dispositif d'ISN intervient en complément d'une couverture privée que peu d'exploitations souscrivent, faute de moyens ou par choix, ce qui laisse l'État en première ligne à chaque aléa climatique et alimente le débat sur la refonte du système.

L'adaptation renvoyée au prochain volet

Le plan solde surtout la facture de 2026. Il ne dit presque rien de la façon d'armer l'agriculture contre des étés appelés à se répéter, une critique que partagent syndicats et responsables agricoles. Le gouvernement renvoie ce chantier à des dispositifs déjà lancés, comme le plan Agriculture-Méditerranée, la rénovation des vergers, l'innovation variétale et un fonds hydraulique agricole, dont l'articulation avec le futur second plan reste à préciser. La gestion de l'eau, en particulier, promet une discussion tendue : le stockage et le partage de la ressource opposent depuis des années la profession, les pouvoirs publics et les défenseurs de l'environnement, sur fond de nappes que la sécheresse a fait descendre sous les normales dans deux tiers des points de suivi cet été. Ces orientations rejoignent celles du plan national d'adaptation au changement climatique, dont le bilan 2026 pointait déjà l'écart entre les annonces et les moyens engagés.

Le calendrier tranchera. Les premiers versements de l'ISN sont attendus en octobre, et Annie Genevard doit présenter dans les semaines qui viennent le volet consacré à la relance et à l'adaptation du secteur, sur lequel les syndicats chiffrent les besoins à plusieurs milliards d'euros. ◆

« Vous êtes les témoins de la fin d'un monde » : le silence politique français face à la chaleur, vu d'Allemagne

21 juillet 2026 · 6 min · canicule · politique · climat page seule ↗

Une forêt de légende qui brûle, des moissons bouclées trois semaines trop tôt, un bitume qui poisse jusqu'en Bretagne : l'été 2026 aura administré à la France la preuve physique du dérèglement climatique. Et pourtant, observe un chroniqueur allemand repris par Courrier International, les responsables politiques du pays sont restés étrangement muets. Comme si la chaleur, sujet trop vaste, ne se prêtait à aucun beau discours. Le regard extérieur met le doigt sur un malaise bien français : on gère la canicule comme un fait divers météorologique, jamais comme un projet politique.

Le titre de la chronique — « Bienvenue. Vous êtes les témoins de la fin d'un monde » — sonne comme une provocation. Il dit surtout une chose : depuis l'Allemagne, l'été français de 2026 se lit comme une bascule, un moment où le climat cesse d'être une abstraction pour devenir une expérience de tous les jours. Le paradoxe que pointe l'auteur, c'est que cette bascule ne s'est accompagnée d'aucun récit politique à sa mesure. Les Français « avancent dans l'été, le cerveau embrumé », pendant que la classe dirigeante détourne le regard.

Un été qui a tout dit

Les faits, eux, n'ont rien laissé dans le flou. Juin 2026 a été, selon Météo-France, le mois de juin le plus chaud jamais mesuré dans le pays. Le 25 juin, 72 départements ont basculé en vigilance rouge et 14 en orange, du jamais-vu depuis la création du dispositif canicule en 2004. Des villes qui n'avaient jamais franchi la barre des 40 °C l'ont fait, souvent pour la première fois de leur histoire : Strasbourg à 40,4 °C, Noirmoutier à 40,1 °C. La vague de fin juin a été plus intense qu'en août 2003, quoique plus courte.

Puis vinrent les feux. Sur les huit premiers jours de juillet, environ 7 800 hectares sont partis en fumée, contre un peu plus de 4 400 pour tout le mois de juillet 2025, rappelait le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez. Dans les Pyrénées-Orientales, un incendie a ravagé près de 5 000 hectares ; un jeune pompier a perdu la vie en Savoie ; un site classé Seveso a été menacé dans le Cher. Le gouvernement a réuni une cellule de crise interministérielle à Marseille, interdit l'accès à de nombreux massifs et vu s'annuler quantité de feux d'artifice du 14 juillet.

Brocéliande en flammes, un symbole qui ne trompe pas

La forêt « emblématique » évoquée par le chroniqueur allemand, c'est celle de Paimpont-Brocéliande, le bois des légendes arthuriennes, en plein cœur de la Bretagne réputée humide. Le 17 juillet, un incendie a brûlé une centaine d'hectares dans le secteur du Val sans retour, l'un des lieux les plus mythiques du massif ; quelques jours plus tôt, un feu mobilisait 140 pompiers près de Porcaro, comme le rapportait France 3 Bretagne. Cent quatre-vingt-dix communes bretonnes ont été classées en « risque incendie ». Quand la forêt de Merlin l'Enchanteur flambe et que le goudron ramollit sur les routes de l'Ouest, l'idée reçue d'une France du Nord épargnée s'effondre.

Aux champs, le verdict est tombé encore plus vite. « Des moissons quasiment finies au 14 juillet, ce n'est jamais arrivé », s'étonnait un céréalier auprès de franceinfo. La récolte de blé s'annonce en net repli, et surtout le maïs se dirige, selon la profession, vers sa pire campagne depuis 1991 : « À certains endroits, le maïs ne sera pas récolté, ce sera zéro », prévient la FNSEA. Fin juillet, la quasi-totalité des départements se trouvait sous restriction d'eau, dont une large part au niveau de crise. Le pays a donc reçu, en quelques semaines, toutes les preuves matérielles qu'un rapport du GIEC peine à faire ressentir.

Le « silence » ou la gestion de crise sans le climat

Alors pourquoi parler de silence, quand le gouvernement a réuni des cellules de crise, activé les plans canicule et communiqué chaque jour sur les vigilances ? Parce que le reproche du chroniqueur ne porte pas sur l'intendance, mais sur le récit. On a beaucoup entendu parler de gestes barrières contre la chaleur, de points d'eau et de fontaines, très peu d'un projet d'adaptation du pays au monde à +2 ou +3 °C. La canicule a été traitée comme une urgence sanitaire ponctuelle, à évacuer une fois la vague passée, plutôt que comme la nouvelle normale autour de laquelle repenser le logement, l'urbanisme, le travail ou l'agriculture.

Ce décalage a pourtant produit, cette fois, un moment franchement politique. Fin juin, le groupe Écologiste et social a déposé une motion de censure contre le gouvernement de Sébastien Lecornu, l'accusant de « ne pas protéger les Français » face aux extrêmes. La députée Marie-Charlotte Garin est allée jusqu'à qualifier l'exécutif de « coupable » de la crise sanitaire de la fin juin, quand environ un millier de décès en excès étaient recensés à partir du 24. Le débat a d'ailleurs viré à la bataille de chiffres, les Écologistes avançant un bilan que Lecornu a jugé « scandaleux ». Le Premier ministre a défendu pied à pied le bilan climatique de la France, assurant que le rythme de baisse des émissions avait été multiplié par cinq depuis 2017. Le 6 juillet, en pleine canicule, la motion n'a recueilli que 132 voix, loin des 289 nécessaires : sauvée par les divisions de l'opposition, elle a surtout illustré l'incapacité du sujet à structurer une majorité.

Une intuition juste qui ne trouve pas ses porteurs

Le regard allemand rejoint ici un paradoxe déjà documenté : celui d'une intuition climatique largement partagée, mais qui ne se transforme pas en capital politique. Les écologistes ont beau avoir eu « raison avant les autres », ils ne récoltent pas les fruits de leurs alertes, comme si la lucidité sur le désastre condamnait à jouer les Cassandre. Pendant ce temps, l'État a envoyé des signaux contradictoires, allant jusqu'à débrancher l'agence qui aidait villes et habitants à adapter leurs logements à la chaleur — l'exact inverse du récit d'anticipation qu'appellerait la situation.

Le silence dénoncé depuis Berlin n'est donc pas une absence de mots, mais une absence de cadre. Depuis 2003, on répète les mêmes plans d'urgence sans jamais vraiment sortir de la gestion réactive : la longue chronique de cette inaction se compte désormais en morts, canicule après canicule. Ce que l'extérieur voit, et que l'habitude finit par nous cacher, c'est l'écart vertigineux entre l'ampleur du basculement — une forêt légendaire qui brûle, un grenier céréalier qui se dessèche — et la petitesse du logiciel politique convoqué pour y répondre. « Vous êtes les témoins de la fin d'un monde », écrit le chroniqueur. Le plus troublant, dans son constat, n'est pas la formule apocalyptique : c'est qu'on puisse la lire un matin de canicule, entre deux bulletins de vigilance, sans que rien, dans le débat public, ne s'en trouve durablement changé. ◆

Canicule : Lecornu dénonce le bilan « scandaleux » de 10 000 morts avancé par les Écologistes, qui déposent une motion de censure

2 juillet 2026 · 5 min · canicule · politique-francaise · motion-de-censure page seule ↗

La sortie de la canicule historique de juin 2026 s'est transformée en champ de bataille politique. Le 30 juin, à l'Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a qualifié de « faux » et de « scandaleux » un bilan de 10 000 morts qu'il attribue aux Écologistes. Ces derniers rétorquent n'avoir jamais présenté ce chiffre comme établi, seulement redouté une telle hécatombe, et déposent une motion de censure pour dénoncer « l'impréparation » du gouvernement. Derrière l'affrontement, une question de fond demeure : combien de personnes la vague de chaleur a-t-elle réellement tuées, et l'État était-il prêt ?

Une empoignade sur un chiffre

L'échange a eu lieu lors des questions au gouvernement, le mardi 30 juin. Interpellé par la présidente du groupe écologiste à l'Assemblée, Cyrielle Chatelain, sur « l'inaction » de l'exécutif, le premier ministre s'est emporté. « D'où sortez-vous ce bilan de 10 000 morts sur lequel vous et les vôtres êtes allés sur les plateaux de télévision depuis maintenant plus de trois jours, en établissant un bilan humain qui est faux ? C'est scandaleux, c'est indigne », a lancé Sébastien Lecornu, selon les propos rapportés par l'AFP.

Le chef du gouvernement conteste moins l'existence de morts que l'usage d'un nombre présenté, selon lui, comme un décompte définitif. « Il n'y a pas d'inaction, mais un besoin évident d'accélération », a-t-il ajouté face à Cyrielle Chatelain, refusant qu'on affirme que « rien n'existe », d'après le compte rendu de franceinfo.

Ce qu'ont réellement dit les Écologistes

Le camp écologiste dément avoir avancé un bilan de 10 000 morts. Il soutient avoir formulé une crainte, et non un constat. La députée Sandrine Rousseau avait ainsi averti que la canicule risquait de faire « 10 000 morts », tandis que le chef de file des sénateurs écologistes, Guillaume Gontard, appelait le gouvernement à « ne pas attendre 10 000 morts pour agir ».

La nuance est au cœur du différend : un pronostic d'alerte n'est pas un bilan officiel. Les Écologistes accusent Sébastien Lecornu de leur prêter une affirmation qu'ils n'ont pas prononcée pour mieux disqualifier leur critique, quand le premier ministre y voit une manipulation des chiffres à des fins politiques. Cette bataille de crédibilité, qui déborde le seul dossier caniculaire, interroge le positionnement du parti sur la question climatique.

Ce que disent les chiffres officiels

Face aux estimations et aux craintes, les seules données disponibles à ce stade sont celles de Santé publique France, et elles restent provisoires. Depuis le 24 juin, l'agence a recensé environ 1 000 décès supplémentaires par rapport à la mortalité attendue, avec des pics de plus de 1 200 morts (toutes causes) le 24 juin et plus de 1 400 les 25 et 26 juin, contre 900 à 1 000 en temps normal, rapporte franceinfo.

Ces données doivent être maniées avec précaution. Le système de surveillance ne capte qu'environ 60 % de la mortalité nationale, et seulement 25 % des décès à domicile — or ceux-ci ont bondi d'environ 40 % pendant l'épisode. Les personnes âgées représentent près de 85 % des décès enregistrés. Autrement dit, le chiffre réel sera nettement supérieur au décompte partiel actuel, et le bilan définitif ne sera pas connu avant la fin de l'année. Certains experts avancent que la surmortalité de l'été pourrait approcher 7 000 décès, loin des 10 000 évoqués mais très au-dessus des mille morts déjà comptabilisés. Le décompte officiel de Santé publique France reste donc, à ce jour, le seul référentiel étayé.

L'action gouvernementale défendue par Lecornu

Pour contrer l'accusation d'impréparation, le premier ministre met en avant la réponse de crise déployée. Une première cellule interministérielle de crise s'est réunie le 23 juin au ministère de l'Intérieur, associant Météo-France et les ministères de l'Éducation, de la Santé, de la Transition écologique et de l'Intérieur, autour de plusieurs scénarios d'anticipation. Le gouvernement a annoncé le déblocage immédiat de 100 millions d'euros pour les établissements de santé les plus exposés, la commande de 30 000 climatiseurs et la mobilisation exceptionnelle des facteurs de La Poste pour épauler les communes volontaires, selon info.gouv.fr.

Une seconde cellule de crise, convoquée le 29 juin alors que l'épisode s'achevait, a acté la préparation d'un « plan Orsec chaleurs extrêmes » pour structurer la réponse de la sécurité civile. Parmi les mesures conjoncturelles figure aussi la prolongation des soldes d'été, destinée à soutenir un commerce affecté par les fortes chaleurs. Sébastien Lecornu a résumé sa ligne en affirmant que « l'ensemble de la chaîne a tenu » et que l'État « tient face à chaque crise », tout en concédant un « besoin d'accélération ». L'opposition rétorque que la gestion des bâtiments scolaires, renvoyée à la responsabilité des communes, illustre au contraire les angles morts de la préparation.

Vers un vote de censure

Les Écologistes ont annoncé le dépôt d'une motion de censure dès le mardi 30 juin, pour dénoncer « l'impréparation » du gouvernement « tant sur la canicule que nous avons vécue, mais surtout sur la canicule qui vient », selon Cyrielle Chatelain, citée par Euronews. Le texte pointe des « morts évitables », des services publics saturés, des écoles fermées et des travailleurs exposés.

Seul, le groupe écologiste n'atteint pas les 58 signatures requises. La motion a donc été cosignée avec La France insoumise, dont le coordinateur Manuel Bompard a confirmé le 1er juillet que ses députés la voteraient. Son examen est prévu le lundi 6 juillet à 14 heures. Sébastien Lecornu a d'ores et déjà dénoncé les « alliances électorales » de la gauche et prédit que la commission d'enquête réclamée reviendrait « en boomerang » à ses initiateurs. Sans les voix du Rassemblement national et d'une partie de la droite, la motion a peu de chances de renverser le gouvernement, mais l'affrontement entre Sébastien Lecornu et Cyrielle Chatelain cristallise un procès plus large sur l'adaptation du pays au réchauffement.

Un débat qui dépasse l'arithmétique

Au-delà de la querelle de chiffres, la canicule de 2026 rouvre la comparaison avec la crise fondatrice de 2003 et ses quelque 15 000 morts. Vingt-trois ans plus tard, les plans canicule, la vigilance de Météo-France et la sensibilisation ont indéniablement réduit la létalité relative des vagues de chaleur. Mais la multiplication des épisodes extrêmes met à l'épreuve des infrastructures — hôpitaux, écoles, logements — conçues pour un autre climat. La polémique politique sur les « 10 000 morts » ne doit pas masquer cet enjeu de fond : celui d'une adaptation encore largement inachevée, dont le prochain bilan sanitaire, attendu en fin d'année, dira la portée réelle. ◆

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Le vivant encaisse

Plus de 1 400 cours d'eau en dégradation « exceptionnelle », alerte l'OFB

4 septembre 2026 · 7 min · canicule · secheresse · eau · biodiversite page seule ↗

À la campagne d'observation d'août 2026, qui fixe la situation au 1er septembre, 1 424 petits cours d'eau français ne coulent plus normalement : soit leur écoulement n'est plus visible, l'eau ne subsistant qu'en flaques déconnectées, soit leur lit est totalement à sec. C'est 44 % des quelque 3 230 stations que l'Office français de la biodiversité (OFB) surveille chaque été depuis 2012, et 30 de plus qu'au pic d'août 2022, l'année de référence de la sécheresse. L'établissement public qualifie le niveau de dégradation d'« exceptionnel ». La donnée est publique, mesurée à l'œil par ses agents sur le terrain, et elle décrit un phénomène appelé à se répéter avec le réchauffement.

Ce que voit le réseau ONDE

L'observatoire national des étiages, ONDE, ne mesure pas un débit. Ses agents se rendent chaque mois, de mai à septembre, sur environ 3 230 petites stations réparties dans tous les départements, et classent ce qu'ils voient selon un protocole national en trois modalités. Un écoulement visible signifie que l'eau circule en continu. Une rupture d'écoulement, dite « écoulement non visible », signale que l'eau ne s'écoule plus et ne subsiste qu'en flaques isolées. L'assec correspond à un lit sec sur plus de la moitié de la station, l'eau s'étant évaporée ou infiltrée.

Ces stations sont volontairement placées sur les têtes de bassin, les rus et les petits affluents de l'amont. Ce sont les premiers vaisseaux du réseau hydrographique à se vider, et donc les premiers témoins d'une sécheresse hydrologique. Là où l'étiage des grands fleuves régulés reste soutenu par des barrages, le petit chevelu de l'amont dépend directement de la pluie et de la nappe qui l'alimente.

Un été qui a dépassé 2022 plus tôt et plus haut

La saison 2026 s'est dégradée dès le début de l'été. Au fil des campagnes mensuelles, le nombre de cours d'eau en rupture ou en assec est passé de 821 en juin à 1 372 en juillet, puis 1 424 en août. Ce dernier relevé dépasse le record précédent, les 1 394 cours d'eau dégradés d'août 2022, et se situe très au-dessus des 1 135 d'août 2025.

Nombre de cours d'eau en rupture d'écoulement ou assec mesuré par le réseau ONDE, par campagne mensuelle de juin à septembre, pour 2022, 2025 et 2026. La courbe 2026 monte plus tôt et plus haut : 821 dès juin, 1 372 en juillet, 1 424 à la campagne d'août, soit 30 de plus que le pic d'août 2022 (1 394) et 289 de plus qu'en août 2025 (1 135). En 2022, la dégradation redescendait à 1 174 en septembre.

Cours d'eau en rupture d'écoulement ou assec, par campagne ONDE mensuelle. Réseau d'environ 3 230 stations. ⚡ZapNews.

Le calendrier importe autant que le total. En 2022, le maximum estival avait été atteint en août avant de refluer en septembre. En 2026, la barre de 2022 est franchie dès la campagne d'août, sans qu'un reflux soit encore acquis, ce qui laisse la saison se prolonger sur des réserves déjà épuisées.

Le record ne tient pas à la modalité intermédiaire. Sur les 3 229 stations d'août, la classe la plus sévère, l'assec pur, atteint 1 177 lits totalement à sec, davantage qu'au record de 2022 (1 100). Les ruptures d'écoulement, où l'eau stagne encore en flaques, restent un peu moins nombreuses qu'il y a quatre ans, 247 contre 294. Ce sont donc les cours d'eau entièrement asséchés qui font le bilan de 2026.

Répartition des stations du réseau ONDE par modalité à la campagne d'août 2022, 2025 et 2026 : écoulement visible, rupture d'écoulement et assec. En 2026, 1 805 stations gardent un écoulement visible, 247 sont en rupture et 1 177 en assec, contre respectivement 1 824, 294 et 1 100 en 2022. Le nombre de lits totalement à sec est le plus élevé de la comparaison.

Stations ONDE par modalité, campagne d'août, années 2022, 2025 et 2026. ⚡ZapNews.

Une géographie du manque

Aucune région n'est épargnée, mais la dégradation se concentre. Vingt et un départements comptent au moins 60 % de leurs stations en rupture ou en assec. Les plus touchés dessinent un axe qui court de la façade atlantique au nord-est : la Vendée et la Loire-Atlantique voient près de neuf stations sur dix privées d'écoulement, la Haute-Marne et la Creuse plus de huit sur dix, la Côte-d'Or, la Nièvre et les Deux-Sèvres environ trois sur quatre. Les Charentes et une large diagonale centrale suivent.

Carte de la France métropolitaine de la part des stations du réseau ONDE en rupture d'écoulement ou assec à la campagne d'août 2026, en quatre paliers de couleur. La dégradation la plus forte, 60 % de stations et plus, forme un axe de la Vendée et de la Loire-Atlantique au Grand Est (Haute-Marne, Ardennes, Marne, Côte-d'Or) en passant par le centre (Creuse, Nièvre) et le seuil du Poitou (Deux-Sèvres, Charentes). Les hauts massifs alpins et pyrénéens sont les moins touchés. Paris et la petite couronne, sans petit cours d'eau suivi, ne sont pas observés.

Part des stations ONDE en rupture d'écoulement ou assec, campagne d'août 2026. Valeur normalisée par département. ⚡ZapNews.

À l'inverse, les hauts massifs restent les mieux lotis. Dans les Alpes et les Pyrénées, l'eau de fonte et des précipitations plus abondantes maintiennent l'écoulement. Le contraste recoupe celui qui se lit déjà sous terre, où deux tiers des points de suivi des nappes affichaient un niveau inférieur aux normales au début de l'été, selon le Bureau de recherches géologiques et minières.

Pourquoi les petits cours d'eau s'éteignent

Le mécanisme relie trois horloges. Un petit cours d'eau d'amont vit d'abord de la pluie, puis, quand elle cesse, de la nappe qui affleure et le draine. Cette réserve souterraine se recharge surtout d'octobre à mars, lorsque les précipitations dépassent l'évapotranspiration et que l'excédent s'infiltre. D'avril à septembre, la végétation active et la chaleur consomment presque toute l'eau disponible, la recharge s'arrête et la nappe se vide. Quand elle descend sous le niveau du lit, elle cesse d'alimenter le ru, l'écoulement se fragmente en flaques, puis disparaît.

La chaleur de 2026 a accéléré la dernière étape. La quantité de vapeur d'eau que l'air peut contenir croît d'environ 7 % par degré, selon la relation de Clausius-Clapeyron, si bien qu'un air plus chaud assèche plus vite les sols, les plantes et les filets d'eau restants. Une nappe entrée dans l'été à un niveau déjà bas, faute de recharge hivernale suffisante, puis vidée par une évaporation intense, ne peut plus soutenir l'écoulement de surface. C'est cet enchaînement, plus que le seul déficit de pluie, que les hydrologues jugent déterminant.

L'étiage, la période de plus basses eaux, est un rendez-vous annuel normal ; l'assec généralisé de l'amont, lui, fragmente l'habitat aquatique. Poissons et invertébrés se retrouvent piégés dans des flaques qui se réchauffent et s'appauvrissent en oxygène, quand ils ne sont pas mis à nu ; la continuité écologique du cours d'eau se rompt, et sa reconquête après le retour de l'eau prend du temps.

La prochaine échéance est calendaire. Une nouvelle campagne ONDE sera menée fin septembre, et la recharge des nappes ne reprendra pas avant l'automne, à condition que les pluies reviennent. En 2022, le nombre de cours d'eau dégradés avait commencé à refluer dès septembre ; en 2026, il reste à vérifier si le point le plus haut a été atteint.


Note méthodologique. Période : campagnes d'observation d'ONDE de juin à septembre, années 2022, 2025 et 2026 ; le relevé le plus récent est la campagne usuelle d'août 2026, qui définit la « situation au 1er septembre 2026 ». Source des données : réseau ONDE de l'Office français de la biodiversité, déployé depuis 2012, environ 3 230 stations observées visuellement selon un protocole national en trois modalités (écoulement visible ; écoulement non visible, ou rupture d'écoulement ; assec). Les décomptes de cet article sont une agrégation, par ZapNews, des observations brutes diffusées par l'API Hub'Eau (réseau Onde OFB, campagnes usuelles), extraites le 4 septembre 2026. Un cours d'eau est compté « dégradé » quand sa station est classée en rupture d'écoulement ou en assec. Effectifs par campagne d'août : 3 229 stations observées en 2025 et 2026, 3 248 en 2022 (dont une trentaine non classées, exclues de la répartition par modalité). La carte porte une valeur normalisée, la part des stations dégradées de chaque département ; Paris et la petite couronne, dépourvus de petit cours d'eau suivi, ne sont pas observés. Le caractère « exceptionnel » et le rang de record depuis 2012 sont ceux relevés par l'OFB. État des nappes : BRGM. Réserve : les campagnes usuelles s'étalent sur une fenêtre de plusieurs jours autour de la fin du mois, et les campagnes complémentaires ponctuelles ne sont pas comptées ici. La source à l'origine de l'item, un article de Libération à accès payant, n'est pas citée ; l'ensemble des données provient de sources publiques. Générateurs et jeux de données des visuels sous design-system/. ◆

La chaleur de l'été 2026 a fait grimper les pannes de nos appareils électroniques

2 septembre 2026 · 2 min · canicule · tech · electronique · climat page seule ↗

Après la biodiversité, les corps et le moral, les vagues de chaleur de l'été 2026 ont ajouté une victime moins visible, l'électronique. Smartphones ralentis, batteries usées avant l'heure, box qui se coupent, serveurs en défaillance. Le point commun tient à une contrainte physique simple. Une puce ou une cellule chaude ne peut évacuer sa chaleur que si l'air autour d'elle est plus froid. Quand la température ambiante monte à 35 ou 40 °C, cet écart se réduit, la chaleur reste piégée et les protections internes prennent le relais.

Le smartphone se met en sécurité

Apple conçoit ses iPhone pour une température ambiante de 0 à 35 °C ; Samsung donne la même limite. Au-delà, l'appareil abaisse volontairement la fréquence de son processeur pour produire moins de chaleur. C'est le throttling : l'écran devient saccadé, la recharge s'interrompt, l'appareil affiche parfois un avertissement et se coupe. Ce ralentissement est réversible. La dégradation de la batterie, elle, ne l'est pas.

Les cellules lithium-ion travaillent au mieux entre 0 et 35 °C. Plus haut, les réactions chimiques internes s'emballent. La règle empirique retenue par les fabricants : la vitesse de vieillissement double environ à chaque hausse de 10 °C. Une étude de 2025 relayée par Futura mesure la couche protectrice (SEI) qui se forme sur l'électrode : 38 nanomètres à 25 °C, mais 308 nanomètres à 55 °C, soit huit fois plus. Cette couche piège du lithium définitivement, et autant de capacité perdue. Un tableau de bord de voiture au soleil dépasse 80 °C en une heure, le pire endroit pour un téléphone.

Les data centers, mêmes lois, autre échelle

Un serveur obéit à la même physique, en continu et par milliers. Les salles doivent rester dans une plage d'environ 18 à 27 °C. Quand l'air extérieur chauffe, la climatisation force, la consommation électrique grimpe, et les sites qui refroidissent par évaporation puisent davantage d'eau au moment où elle manque. Quand le système lâche, le service tombe. En juin 2026, le centre Equinix PA4 de Pantin a subi un incident de refroidissement après une perte d'alimentation en eau de son circuit adiabatique, rapporte Novethic ; un site de Rennes a suspendu ses opérations, jugeant impossible de tenir des conditions sûres. Le cloud, réputé immatériel, dépend de machines très matérielles. Les tensions sur l'eau et l'électricité que cela crée rejoignent l'empreinte déjà décrite pour les datacenters et leur PUE.

Quelques réflexes

Garder l'appareil à l'ombre, retirer une coque qui emprisonne la chaleur, éviter les usages lourds (jeu, GPS, vidéo) aux heures chaudes, préférer la recharge filaire à l'induction qui chauffe davantage, et ne jamais laisser un téléphone dans une voiture au soleil. Un appareil qui a chaud n'est pas cassé, il attend de refroidir. Le froid ralentit temporairement une batterie ; la chaleur, elle, l'abîme pour de bon. Ces épisodes se sont répétés tout l'été, avec dix-sept jours consécutifs pour la troisième vague, et rien n'annonce leur raréfaction. ◆

Incendies de l'été 2026 : des émissions de carbone d'une ampleur inédite

2 septembre 2026 · 8 min · canicule · incendies · climat · emissions-carbone page seule ↗

Depuis le 1ᵉʳ janvier, les feux de végétation ont rejeté plus de 1,5 million de tonnes de carbone dans l'atmosphère française, selon le service européen Copernicus. C'est davantage que n'importe quelle année complète depuis le début des mesures satellitaires, en 2003, alors que la saison des feux n'est pas close. Ce carbone rejoint l'atmosphère au moment où la forêt française, censée en réabsorber une partie, retire chaque année un tiers de moins qu'il y a dix ans.

Le chiffre vient du Copernicus Atmosphere Monitoring Service (CAMS), qui estime chaque jour, à partir de la puissance thermique des feux mesurée par satellite, la quantité de gaz et de particules libérée par la combustion de la végétation. Pour la France, l'année 2026 dépasse déjà toutes les années complètes enregistrées depuis l'ouverture de la série. Le précédent plafond datait de 2003, l'été des grands incendies méditerranéens et de la canicule, avec environ 1,3 million de tonnes de carbone sur l'année entière.

Un été de mégafeux

L'essentiel de ce carbone est parti en fumée en quelques semaines. Le pic quotidien d'émissions a été atteint le 24 juillet, deux jours après le départ du feu de Gironde, qui a parcouru près de 42 000 hectares au sud-ouest de Bordeaux. C'est le plus grand incendie qu'ait connu la France depuis la Seconde Guerre mondiale, et il a provoqué la plus vaste évacuation depuis cette période. Les Landes, la forêt de Fontainebleau, la Drôme, le Var et la Corse ont brûlé dans le même mouvement.

Au total, plus de 96 000 hectares ont été parcourus par le feu depuis janvier, contre environ 12 000 pour une année ordinaire à la même date. Le précédent record annuel, 66 300 hectares en 2022, était déjà dépassé début août. « Les vagues de chaleur sur la péninsule Ibérique et le sud-ouest de la France ont aggravé les incendies », résume Mark Parrington, chercheur au CAMS. La combustion d'une végétation desséchée par des mois de déficit de pluie relâche mécaniquement plus de carbone qu'un même feu sur un couvert humide.

Carte des principaux foyers d'incendie de l'été 2026 en France, en symboles proportionnels aux surfaces brûlées : la Gironde (environ 42 000 hectares) domine largement, devant l'Aude et les Corbières (environ 16 000 hectares en août), puis les Landes, la Drôme, le Var, la Corse et la forêt de Fontainebleau.

Une série qui bascule

Le mois de juillet à lui seul a émis 0,89 million de tonnes de carbone, le total mensuel le plus élevé de toute la série CAMS. L'ancien record de juillet, 0,64 million de tonnes, remontait à 2022. Cette année-là avait déjà signé le pire trimestre estival depuis 2003 pour la France, sans que son bilan annuel, 0,84 million de tonnes, n'atteigne le niveau de 2003.

Émissions de carbone des feux de végétation en France selon Copernicus : 1,3 Mt en 2003, 0,84 Mt en 2022 et plus de 1,5 Mt pour l'été 2026, dont 0,89 Mt pour le seul mois de juillet.

L'été 2026 a franchi ces deux repères. Fin juillet, 2003 et 2022 restaient encore au-dessus sur l'année pleine ; à la fin de l'été, le cumul 2026 les a effacés. La comparaison a ses limites, puisqu'elle oppose une saison en cours à des années révolues, mais elle situe l'ordre de grandeur, puisqu'un seul été a produit ce qu'aucune année entière n'avait produit depuis l'ouverture de la mesure.

Du bois qui brûle, du carbone qui part

Un arbre est, pour moitié de sa masse sèche, du carbone capté dans l'air par la photosynthèse et fixé dans le bois, les racines et la litière. Quand il brûle, ce carbone s'oxyde et repart sous forme de dioxyde de carbone (CO₂), avec du monoxyde de carbone, du méthane et des particules fines. Une tonne de carbone correspond à environ 3,7 tonnes de CO₂ : les 1,5 million de tonnes de carbone de l'été 2026 représentent ainsi environ 5,5 millions de tonnes de CO₂.

Ces émissions sont dites brutes. Sur le temps long, une forêt qui repousse réabsorbe une partie de ce qu'un feu a libéré, si bien que le bilan net d'un massif s'étale sur des décennies. C'est pourquoi les feux ne se lisent pas comme une cheminée d'usine, dont chaque tonne s'ajoute définitivement au compteur national. Ils pèsent d'abord sur la qualité de l'air (les pics de particules fines ont dépassé 300 microgrammes par mètre cube à Bordeaux le 26 juillet) et sur un pari : que la végétation détruite se reconstitue, et que le puits de carbone forestier tienne. Ce sont ces deux hypothèses que le climat est en train de fragiliser.

L'éponge qui se resserre

La forêt française reste un puits de carbone : elle absorbe plus de CO₂ qu'elle n'en émet. Mais ce puits s'affaiblit. D'après l'Observatoire des forêts de l'Institut national de l'information géographique et forestière (IGN), la forêt retirait en moyenne 63 millions de tonnes de CO₂ par an entre 2005 et 2013, contre 39 sur 2015-2023, soit une baisse de 38 %.

Puits de carbone forestier français : la forêt absorbait en moyenne 63 millions de tonnes de CO2 par an sur 2005-2013, contre 39 sur 2015-2023, une baisse de 38 % due à la mortalité des arbres, en hausse de 125 % en dix ans.

La cause tient à la santé des arbres. La mortalité a bondi de 125 % en dix ans, le volume de bois mort sur pied a doublé pour atteindre 159 millions de mètres cubes, et la croissance des arbres survivants ralentit. Les sécheresses répétées depuis 2015 et les attaques de scolytes frappent en premier l'épicéa commun (2,4 millions de mètres cubes de mortalité par an), devant le châtaignier et le frêne. Le Citepa, qui compile l'inventaire national, estime le puits de l'ensemble du secteur des terres à environ 35 millions de tonnes de CO₂ par an en moyenne sur 2017-2024, loin des trajectoires espérées. La Stratégie nationale bas-carbone a d'ailleurs fortement revu à la baisse ce qu'elle attendait de ce puits pour 2024-2028.

Le rapprochement des deux courbes dessine un ciseau. La France émet environ 366 millions de tonnes de CO₂ équivalent par an, et le Haut Conseil pour le climat lui demande d'accélérer la baisse de ses émissions. Or chaque tonne que le sol et la forêt n'absorbent plus doit être retranchée ailleurs, dans les transports, le bâtiment ou l'industrie, pour tenir les budgets carbone. Les feux de 2026 ajoutent une pression ponctuelle à cette érosion de fond, en détruisant d'un coup des surfaces qui mettront des décennies à réabsorber leur propre carbone (voir aussi notre article sur le feu de Fontainebleau et sur la recherche face aux incendies).

À court terme, la France doit remettre à Bruxelles une trajectoire actualisée de son puits de terres, un secteur pour lequel elle est en retard sur ses objectifs européens depuis 2021. Le rôle exact à donner à la forêt dans la comptabilité climatique nationale, discuté depuis des années, n'est toujours pas tranché (voir notre entretien avec Jean-Marc Jancovici sur le climat et l'énergie). ◆

Note méthodologique
  • Émissions des feux. Estimations du Copernicus Atmosphere Monitoring Service (CAMS), issues du Global Fire Assimilation System (GFAS), qui convertit la puissance radiative des feux observée par les satellites MODIS et VIIRS en flux d'émissions. Série disponible depuis le 1ᵉʳ janvier 2003. Valeurs France : plus de 1,5 million de tonnes de carbone pour le cumul 2026 au 1ᵉʳ septembre ; 0,89 Mt pour le seul mois de juillet 2026 (ancien record mensuel 0,64 Mt en 2022) ; 0,84 Mt pour l'année 2022 ; environ 1,3 Mt pour l'année 2003. Portail : Copernicus Atmosphere Monitoring Service. Les valeurs 2026 sont des cumuls d'une saison non terminée et comparées à des années révolues : la lecture porte sur la comparaison des niveaux, pas sur une égalité de périmètre.
  • Unités. CAMS raconte les feux en tonnes de carbone ; la conversion en CO₂ applique le facteur 44/12 ≈ 3,67. Un autre jeu, l'European Forest Fire Information System (EFFIS), publie des émissions exprimées en tonnes de CO₂ selon une méthode distincte (surfaces brûlées × charges de combustible) et donne des chiffres qui ne se recollent pas directement à ceux du CAMS. Les deux systèmes s'accordent sur le caractère record de 2026.
  • Réserves. Ces estimations reposent sur un modèle satellitaire : les feux masqués par les nuages ou de trop faible intensité sont sous-échantillonnés, et une étude parue dans Biogeosciences en 2025 suggère que les émissions réelles pourraient être nettement supérieures aux totaux publiés. Le chiffre du CAMS est donc à lire comme un plancher.
  • Puits de carbone forestier. IGN, Observatoire des forêts françaises (2ᵉ édition, 2024) pour l'absorption nette (63 puis 39 Mt CO₂/an), la mortalité (+125 % en dix ans), le bois mort sur pied (159 Mm³) et la mortalité par essence. Citepa, inventaire Secten (secteur UTCATF), pour le puits du secteur des terres (~35 Mt CO₂/an en moyenne 2017-2024) et les émissions nationales (~366 Mt CO₂ éq.).
  • Carte des foyers. Symboles proportionnels aux surfaces brûlées (aire ∝ hectares), foyers de l'été 2026 d'après l'European Forest Fire Information System (EFFIS) et les bilans de préfectures ; contours France © france-geojson (licence libre). Les surfaces par foyer sont des bilans provisoires, ordres de grandeur ancrés sur les chiffres cités plus haut (Gironde ~42 000 ha, saison >96 000 ha) ; les dix foyers cartographiés totalisent environ 88 000 des plus de 96 000 hectares parcourus.
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Le reste du fil

Fruits et légumes : la ministre a raison sur l'indice global, tort sur les légumes d'été

21 août 2026 · 2 min · canicule · agriculture · prix · secheresse page seule ↗

Interrogée le 18 août sur franceinfo après cinq vagues de chaleur en deux mois, la ministre de l'Agriculture Annie Genevard a assuré ne pas observer « d'augmentation massive généralisée » des prix des fruits et légumes, et vanté une grande distribution prête à « jouer le jeu » sur les calibres. Les données publiques valident la première moitié de la phrase et contredisent la seconde.

L'indice moyen reste plat

Sur un an, les prix alimentaires n'ont progressé que de 0,9 % en juillet, au même rythme qu'en juin, et sont restés quasi stables sur un mois, selon l'estimation de l'Insee. Aucune flambée d'ensemble, donc : au niveau agrégé, la ministre dit vrai.

Le calme n'est qu'apparent. À l'intérieur de ce chiffre, les produits frais accélèrent nettement, à +3,8 % sur un an après +2,7 % en juin, quand le reste de l'alimentation reste à +0,6 % (synthèse Insee de juillet). La moyenne écrase des écarts que le consommateur, lui, voit sur l'étal.

Les légumes d'été décrochent

Le détail par produit raconte une autre histoire. Dès juin, l'Insee relevait +13 % sur un an pour les tomates, courgettes et aubergines. L'observatoire de Familles rurales pousse plus loin pour juillet, avec des courgettes à +32 %, des tomates à +31 % et des haricots verts à +24 % sur un an.

La distinction fruits/légumes est nette. D'après le suivi de FranceAgriMer, les légumes conventionnels ont gagné environ 10 % en un an, quand les fruits sont restés stables (-0,2 %). Le déficit hydrique frappe d'abord le maraîchage : côté rendements, le groupement Prince de Bretagne chiffre les pertes à -25 % sur les courgettes, -35 % sur les salades et jusqu'à -60 % sur les brocolis. Moins de volumes, des calibres réduits, et une pression à la hausse mécanique sur les prix payés.

C'est ce point que la ministre passe sous silence quand elle parle de la seule moyenne. Les deux principales enseignes ont bien révisé leurs cahiers des charges — tolérance sur la taille et l'aspect, revalorisation des prix d'achat, délais de paiement ramenés de 30 à 15 jours (Boursorama). Mais ces mesures visent à écouler des récoltes abîmées, pas à effacer la hausse déjà enregistrée sur les légumes de saison.

Verdict : en partie vrai. Pas de flambée généralisée, l'indice le confirme, mais des tensions marquées sur les légumes d'été que la formule de la ministre gomme. L'ampleur des pertes agricoles se lit aussi dans les récoltes 2026 et l'état des nappes ; sur le front des prix, la trajectoire de l'inflation alimentaire reste à surveiller. Genevard réunit les préfets le 27 août pour arrêter le montant des aides. ◆

Le grand jeu de l'été en feu : cinq jeux pour tester le cahier canicule & incendies

2 août 2026 · 3 min · jeux · incendies · canicule · ete-2026 page seule ↗

Une semaine, un pays qui brûle : 220 000 évacués en Gironde, un record national de surfaces parcourues battu avant la fin de l'été, un mot japonais tout neuf pour les jours à 40 °C. Cette page transforme le cahier de la semaine en terrain de jeu — un quiz, une carte muette, la chronologie minute par minute du mégafeu, une courbe à tracer et une grille de mots croisés. Toutes les réponses sont extraites des articles de la semaine ; chaque explication y renvoie. Comptez dix minutes, un doigt suffit.

1. Le quiz de la semaine

Six questions, six articles différents. La bonne réponse s'affiche dès que vous touchez la vôtre, avec l'explication.

Jeu · Quiz

Six questions sur l'été en feu

Du mégafeu de Gironde au mot japonais pour les jours à 40 °C — tout est dans les articles de la semaine.

  1. Le mégafeu de Gironde (42 000 hectares) est qualifié de crise la plus grave depuis quel événement ?

  2. Le mot japonais kokushobi (酷暑日), officialisé en 2026, désigne un jour où le thermomètre dépasse…

  3. Une étude de 2025 (Nature Communications) compare, dans neuf pays tempérés sur dix, le risque de feu des plantations forestières (comme les Landes) à celui des forêts naturelles. Résultat ?

  4. Avec 220 000 évacués, le mégafeu de Gironde dépasse la plus grande évacuation précédente pour un feu de forêt en France (Gironde, 2022, environ 40 000 personnes) d'un facteur…

  5. Le feu de Brignoles, dans le Var, maîtrisé fin juillet grâce à un dispositif aérien massif, a nécessité l'évacuation d'environ…

  6. Au 25 juillet, le total des surfaces brûlées en France en 2026 dépassait déjà la moyenne annuelle 2006-2024 (environ 10 000 hectares) d'un facteur…

2. Les foyers sur la carte

La carte est muette, les pastilles sont identiques : à vous de replacer les quatre foyers de l'été, du Sud-Ouest au Nord. Le nom n'apparaît que lorsque vous avez trouvé.

Jeu · Carte à cliquer

Replacez les foyers de l'été

Touchez la pastille qui correspond au foyer demandé.

Où est…  ? Touchez la carte.

? Gironde – Landes ? Pontevès (Var) ? Fontainebleau ? Loire-Atlantique
  1. Le mégafeu de Gironde et des Landes, 42 000 hectares
  2. Pontevès, dans le Var, 2 550 hectares
  3. La forêt de Fontainebleau, plusieurs reprises de feu
  4. Trignac, près de Saint-Nazaire — le feu remonte jusqu'en Loire-Atlantique

3. Le mégafeu de Gironde, jour par jour

Le reportage à Eysines racontait l'emballement, du départ de feu à Saumos jusqu'à l'accalmie. Saurez-vous reconstituer la séquence ? Touchez les événements dans l'ordre ; les dates n'apparaissent qu'à la fin.

Jeu · Chronologie

Remettez le mégafeu dans l'ordre

Du premier départ de feu à l'accalmie fragile. Touchez à nouveau un élément pour le retirer de votre séquence.

Dans quel ordre ces six événements se sont-ils enchaînés ?

4. La courbe à tracer : les hectares brûlés, année par année

Le décompte des surfaces brûlées en 2026 donnait l'historique EFFIS 2021-2026. On vous donne les deux premières années — tracez la suite au doigt. Le résultat n'est pas celui qu'on croirait.

Jeu · Complétez la courbe

Combien d'hectares brûlés, chaque année ?

Glissez votre doigt (ou la souris) sur le graphique pour poser votre courbe, puis validez.

Faites glisser votre doigt sur le graphique pour tracer la suite de la courbe, puis validez.

0 ha20000 ha40000 ha60000 ha80000 ha202120222023202420252026

5. La grille de l'été en feu

Pour finir, huit mots sur le thème de la semaine. Touchez une case (deux fois pour changer de sens, horizontal ↔ vertical), tapez avec le clavier à l'écran, vérifiez quand la grille est pleine.

Jeu · Mots croisés

Huit mots de l'été en feu

Toutes les réponses sont dans les articles de la semaine.

Horizontal

Vertical


Fin de partie. Si une réponse vous a échappé, chaque jeu pointe vers l'article d'origine — et le reportage à Eysines comme le décompte des surfaces brûlées racontent la suite. ◆

Note méthodologique

Principe. Chaque question, chaque item de chronologie, chaque point de courbe et chaque définition de grille est extrait d'un article de la semaine — jamais généré de mémoire. Les explications citent l'article source et y renvoient. Chronologie du mégafeu (1 400 ha le 22 juillet, 4 800 ha le 23, 19 000 ha et 110 000 évacués le 24, 32 000 ha et 175 maisons au Porge le 25, 42 000 ha et 220 000 évacués le 26, quatorze reprises de feu le 28) et vocabulaire (Rocade, Gironde) : reportage à Eysines. Facteur d'évacuation inédit et « canicule » : exode climatique. Historique des surfaces brûlées 2021-2026 (EFFIS) et sigle EFFIS : décompte des hectares brûlés. Étude sur le risque de feu des plantations et « Landes » : reportage sur la forêt des Landes de Gascogne. Bilan du Var (Brignoles) : point de situation Gironde/Fontainebleau/Var. Foyer de Pontevès : reportage sur l'incendie du Var. Seuil kokushobi : le néologisme japonais.

Traitements. La carte muette réutilise la silhouette de France (projection Lambert, contours © france-geojson) et les coordonnées déjà projetées de la carte des foyers de l'exode climatique, sans nouvelle géocodification. Sur la courbe, le point 2026 est un cumul provisoire au 25 juillet, sur une saison encore ouverte — le graphique le traite tel quel, comme l'article source. La grille de mots croisés est validée par le code au build (lettres des intersections, taille maximale, aucun « mot fantôme » né de deux mots dont les lettres se touchent, et connexité — chaque mot doit en croiser un autre) : une grille incohérente ne serait tout simplement pas publiée.

Eysines, ville morte : reportage dans une commune girondine évacuée par le mégafeu

29 juillet 2026 · 11 min · gironde · incendie · canicule · evacuation page seule ↗

Volets clos, cafés aux rideaux baissés, rues vides sous une lumière ocre : à Eysines, commune de 25 000 habitants accrochée à la rocade ouest de Bordeaux, la partie évacuée dans la nuit du vendredi 24 au samedi 25 juillet 2026 a pris des allures de ville fantôme. « C'est la première fois que je vois la ville morte comme ça », confie un riverain à Libération. Le mégafeu parti de Saumos, qui a déjà dévoré des dizaines de milliers d'hectares de pinède, s'est approché assez près pour que la préfecture ordonne, par précaution, de vider tout l'ouest de la rocade. Reportage dans une agglomération de plus de 800 000 habitants rattrapée par un incendie de forêt.

Une ville coupée en deux par la rocade

À Eysines, l'évacuation n'a pas concerné toute la commune, mais tout ce qui se trouve à l'ouest de la rocade — cette ceinture autoroutière qui enserre Bordeaux et qui, cette semaine-là, a servi de ligne de partage entre la ville normale et la ville en sursis. Côté est, la vie continuait cahin-caha ; côté ouest, en lisière des maraîchages et des pinèdes qui font la réputation de la « ceinture verte » bordelaise, les quartiers se sont vidés en quelques heures.

L'ordre est tombé dans la nuit, relayé par le dispositif d'alerte FR-Alert qui a fait vibrer les téléphones. La préfecture de la Gironde a demandé aux habitants d'Eysines, mais aussi de Mérignac et du Haillan situés hors rocade, de quitter immédiatement leur domicile. Au total, selon le décompte repris par l'encyclopédie collaborative Wikipédia à partir des communiqués officiels, la seule commune d'Eysines comptait quelque 24 800 personnes concernées, Mérignac autour de 78 000. Des chiffres qui donnent la mesure d'un basculement : le feu de forêt, longtemps affaire de villages landais isolés, venait de frapper aux portes de la sixième agglomération de France.

Ce que décrivent les habitants de retour sur place, c'est un décor familier rendu méconnaissable par le silence. Pas de klaxons, pas d'enfants dans les squares, pas de terrasses. Seuls circulaient encore, de loin en loin, les fourgons rouges des pompiers et l'odeur âcre de la fumée, portée par un vent qui refusait de tourner. La lumière elle-même avait changé : filtrée par le panache, elle nappait les façades d'un jaune sale, cette teinte que l'on n'oublie plus une fois qu'on l'a vue au-dessus d'un incendie majeur.

Image satellite en vraies couleurs de la côte girondine à l'ouest de Bordeaux : un immense panache de fumée grise s'étire au-dessus des pinèdes, ponctué de points rouges signalant les foyers actifs détectés dans l'infrarouge.

Un feu parti de Saumos, remonté vers l'agglomération

Pour comprendre comment Eysines a pu être menacée, il faut remonter le fil du sinistre. Tout commence le 22 juillet 2026, en début d'après-midi, sur la commune de Saumos, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Bordeaux. L'origine, selon les éléments rapportés par la presse régionale et repris par Wikipédia, serait accidentelle — un départ lié à une opération de débroussaillage menée en pleines conditions défavorables. En fin de journée, le feu a déjà parcouru 1 400 hectares.

La suite tient d'un emballement. Le 23 juillet, l'incendie ravage 4 800 hectares et atteint le secteur de Lège-Cap-Ferret. Le 24, il franchit les 19 000 hectares côté Gironde, avec 110 000 personnes déjà évacuées. Le 25, la barre des 32 000 hectares est dépassée et, au Porge, 175 maisons partent en fumée. Le 26 juillet, le bilan officiel atteint 42 000 hectares et un cumul de 220 000 évacués, quand les évacuations préventives se sont multipliées vers Marcheprime, Le Barp, Biganos, Mios, Cestas, Mérignac et, donc, Eysines. C'est ce chiffre de 42 000 hectares et 220 000 personnes déplacées que nous avons détaillé dans notre suivi du mégafeu girondin.

Ce qui a poussé le feu si loin, si vite, c'est d'abord le combustible. Le massif des Landes de Gascogne est la plus vaste forêt cultivée d'Europe, une mer quasi ininterrompue de pins maritimes plantés en rangs serrés. Ce modèle sylvicole productiviste, taillé pour le rendement du bois, se comporte en cas de sécheresse comme un gigantesque tapis de résine : nous avons raconté ailleurs pourquoi des spécialistes le décrivent désormais comme « une bombe à retardement ». Là où la forêt s'étire jusqu'aux lotissements de la périphérie bordelaise, la ligne de front peut donc courir jusqu'aux jardins des pavillons.

Image satellite en fausses couleurs de la même zone : la végétation apparaît rouge vif et les surfaces déjà brûlées forment de larges taches brun foncé au cœur de la forêt.

« Tant que le feu n'est pas fixé, il n'y aura pas de réintégration »

Le deuxième moteur du désastre, c'est le ciel. L'été 2026 est celui des vagues de chaleur à répétition, et le Sud-Ouest a été en première ligne. La sécheresse des sols et l'air surchauffé transforment le moindre départ de feu en brasier : une étude d'attribution du réseau World Weather Attribution, publiée fin juillet, souligne d'ailleurs que la chaleur, davantage que le manque de pluie, est devenue le facteur déterminant de la sécheresse européenne. Le vent, enfin, a fait le reste, rabattant les fumées vers l'agglomération et rendant l'atmosphère irrespirable jusque dans des quartiers pourtant éloignés du front.

Face à un tel foyer, les autorités ont choisi la prudence maximale — quitte à maintenir des dizaines de milliers de personnes hors de chez elles plusieurs jours durant. Interrogé le 26 juillet dans La Tribune dimanche, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a prévenu que l'incendie « sera long à combattre » et posé une règle sans ambiguïté : « Tant que le feu n'est pas fixé, il n'y aura pas de réintégration. » Sa justification tient à la nature même du terrain : « On évolue dans des milieux avec énormément de végétation au sol, un incendie fixé peut repartir à tout moment. »

Cette hantise de la reprise s'est vérifiée. Selon le point de situation rapporté par l'AFP et par France 24, le mardi 28 juillet, les secours ont dénombré quatorze reprises de feu — un nombre jugé « très important » — dans des zones déjà parcourues par les flammes. Le mégafeu était alors qualifié de « stabilisé », mais toujours pas « fixé » : deux mots qui, dans le vocabulaire des pompiers, séparent l'accalmie de la victoire.

Une bataille menée par des milliers d'hommes

Contenir un tel incendie a mobilisé des moyens dignes d'une opération militaire. Au plus fort de la lutte, autour du 27 juillet, quelque 2 500 sapeurs-pompiers, épaulés par environ 1 500 militaires et par une flotte de 18 moyens aériens, étaient engagés sur la seule zone girondine. Les bombardiers d'eau ont enchaîné les rotations, alors même que la France ne disposait que d'une partie de sa flotte de Canadair opérationnelle et devait compter sur des renforts européens.

Le prix humain a été lourd pour les secours. Les bilans les plus récents, relayés par Wikipédia à partir des sources officielles, font état de 88 sapeurs-pompiers blessés — 84 en Gironde, plusieurs dans les Landes voisines, où un second front s'est ouvert du côté de Biscarrosse. Plus de 240 bâtiments ont été détruits sur l'ensemble de la zone. Fait remarquable au regard de l'ampleur du sinistre : aucune victime civile n'était à déplorer, grâce, précisément, à ces évacuations massives et anticipées.

Sur le terrain, les responsables du service départemental d'incendie et de secours (SDIS 33) ont longtemps refusé le mot de « maîtrise ». Même après cinq jours de lutte et l'annonce d'une accalmie, ils constataient moins de foyers actifs sans se dire pour autant « maîtres du feu » — une prudence de sémantique qui en disait long sur l'épuisement des équipes et sur la capacité d'un tel massif à couver sous la cendre. Cette lutte a d'ailleurs ravivé le souvenir de 2022, quand la Gironde avait déjà connu des incendies hors norme autour de La Teste-de-Buch et de Landiras. Quatre ans plus tard, l'échelle a changé de dimension : le feu ne menace plus seulement des campings et des villages, il vient frôler la deuxième couronne d'une métropole.

Emmanuel Macron a réuni une cellule interministérielle de crise le lundi 27 juillet, qualifiant la situation de la plus difficile depuis l'après-guerre. La référence n'est pas fortuite : elle renvoie au terrible incendie de 1949, resté le plus meurtrier de l'histoire des feux de forêt français, que nous avons raconté dans notre histoire longue des grands incendies hexagonaux. Au-delà du seul foyer girondin, le ministre de l'Intérieur a livré un bilan national alarmant : environ 115 000 hectares parcourus par les flammes depuis janvier, un chiffre qui pulvérise les moyennes et que nous suivons dans notre décompte des surfaces brûlées en 2026.

Carte des zones brûlées en Gironde au 29 juillet 2026 produite par le système européen EFFIS : le périmètre incendié forme une vaste tache s'étendant des portes de Bordeaux vers le littoral atlantique.

Le retour, sur le fil du rasoir

Après quatre jours d'attente, le soulagement est venu par étapes. Le mardi 28 juillet au soir, la préfète de la Gironde a autorisé quelque 60 000 habitants du Haillan, de Mérignac hors rocade et d'Eysines hors rocade — évacués dans la nuit du 24 au 25 juillet — à regagner leur logement, comme l'a rapporté la radio publique locale ICI (ex-France Bleu Gironde). Sur le papier, la ville morte devait se rallumer.

Dans les faits, le retour s'est fait au compte-gouttes, comme si personne n'osait tout à fait croire à la fin de l'alerte. Reportage à l'appui, franceinfo a recueilli au Haillan la parole d'habitants suspendus au moindre panache. Thomas, croisé en tenue de jogging, résume l'état d'esprit : « On est venus voir si ça sentait, si on voyait les fumées. On a laissé les sacs faits, on n'a rien déballé parce qu'on sait que, s'il y a une nouvelle évacuation, on est prêts à partir. » Un peu plus loin, Isabelle, qui promène son chien, dit tout haut le malaise que beaucoup ressentent : « Je suis restée là, je ne voulais pas partir dans le bazar, la panique, et pour rien. Et puis là, on revient alors que les conditions sont toujours les mêmes. » Elle ajoute, presque incrédule : « Au moment où il y a eu l'annonce, le nuage est revenu alors que ça faisait deux jours qu'il n'y avait plus de fumée. »

À Eysines aussi, certains n'avaient pas attendu le feu vert officiel. Dès les premiers jours, quelques habitants avaient bravé les interdictions préfectorales pour venir vérifier l'état de leur maison, arroser un jardin, récupérer un animal ou des papiers oubliés dans la précipitation du départ nocturne. Un geste compréhensible, mais que les autorités jugeaient dangereux tant que les reprises de feu et les allées et venues des secours rendaient les zones instables. La municipalité, de son côté, a multiplié les points d'information pour tenter de canaliser l'angoisse et l'impatience de résidents ballottés entre l'ordre de partir et l'incertitude du retour.

Une agglomération face à sa nouvelle géographie du risque

Ce qui frappe, dans l'épisode eysinais, c'est moins le nombre d'hectares — considérable — que le franchissement d'une frontière symbolique. Jusqu'ici, le grand public associait les mégafeux girondins aux stations balnéaires et aux forêts du bassin d'Arcachon, comme lors des incendies de 2022. En 2026, la menace a remonté les pinèdes jusqu'à lécher la rocade d'une métropole de plus de 800 000 habitants. Évacuer une partie de l'agglomération bordelaise pour cause de feu de forêt n'a plus rien d'un scénario théorique : c'est devenu une opération réelle, exécutée en une nuit.

Cet été-là restera d'ailleurs celui d'un déplacement de population inédit à cette échelle. Les 220 000 personnes chassées de la vingtaine de communes girondines s'inscrivent dans ce que nous avons décrit comme un exode climatique premier du genre en France, où le feu, et non plus seulement l'eau ou la tempête, devient un motif d'évacuation de masse. La ceinture verte d'Eysines, ses maraîchages et ses pins, longtemps vus comme un atout de qualité de vie, apparaissent soudain comme une interface inflammable entre la ville et la forêt — ce que les spécialistes nomment l'interface habitat-forêt, terrain de prédilection des catastrophes à venir.

Reste, une fois la fumée dissipée, une question qui déborde largement Eysines : comment habiter durablement en lisière d'un massif devenu, sous l'effet de la chaleur et de la sécheresse, structurellement inflammable ? La commune girondine, momentanément rendue à sa vie ordinaire, offre un avant-goût de ce que pourraient devenir bien des périphéries urbaines françaises — des villes qui, le temps d'un été, apprennent à faire leurs valises et à guetter le ciel. « La première fois que je vois la ville morte comme ça », disait cet habitant. Rien ne garantit que ce sera la dernière. ◆