Ils sont 8 124. C'est le nombre de personnes mortes en excès pendant les vagues de chaleur qui ont frappé la France entre la fin mai et la fin août 2026, selon le bilan provisoire publié le 16 septembre par Santé publique France. Un chiffre qui referme l'été le plus chaud jamais mesuré dans le pays depuis 1900, et qui ne dit presque rien de ceux qu'il compte. Le Monde en a fait onze portraits ; les données de l'agence sanitaire dessinent des silhouettes : des personnes très âgées, des locataires de logements surchauffés, des travailleurs exposés, des vies déjà fragiles que la chaleur a fait basculer.
Un bilan à 8 124, en quatre vagues
Le total se répartit sur une saison à épisodes. Un premier coup de chaud, fin mai, avait déjà provoqué environ 300 décès de plus qu'attendu. La vague de la mi-juin, du 17 juin au 2 juillet, reste de loin la plus lourde, avec 5 764 décès en excès, soit 36 % de morts en plus par rapport à une année ordinaire à la même période. Un troisième épisode, du 3 au 22 juillet, a fait 1 243 morts supplémentaires. Le dernier, du 27 juillet au 20 août, le plus long jamais enregistré, en a ajouté 817. Additionnés, ces épisodes forment le bilan de saison à plus de 8 000 morts.
La vague de juin a concentré l'essentiel du drame. Elle a touché 92 départements, soit 98,5 % de la population métropolitaine. Les 24 et 25 juin ont été les journées les plus chaudes jamais relevées en France, avec une température moyenne sur vingt-quatre heures atteignant 30 °C pour la première fois. Paris a enregistré 40,1 °C, Bordeaux 42,5 °C. Plus de la moitié des décès en excès de cet épisode se sont produits sur trois jours seulement, du 25 au 27 juin.
Pour mémoire, la canicule d'août 2003 avait tué environ 15 000 personnes en quinze jours. L'été 2026 n'atteint pas ce niveau, mais il l'approche sur une durée bien plus longue, et il a fait 6,5 fois plus de morts que les accidents de la route sur la même période. Entre 2017 et 2025, Santé publique France a attribué 11 700 décès à l'exposition de la population à la chaleur pendant les vagues de chaleur. La seule saison 2026 équivaut à près des deux tiers de ces neuf années réunies.
Le chiffre de 8 124 reste une estimation. Il est appelé à évoluer, le temps que l'état civil se consolide, et il capte mal les morts survenues à domicile, celles qui remontent le plus tard.
Ce que le nombre recouvre vraiment
Le décompte ne repose pas sur des certificats mentionnant la chaleur comme cause. Il mesure une surmortalité, c'est-à-dire l'écart entre les décès observés et les décès attendus. Pour la seule vague de juin, Santé publique France attendait environ 15 910 morts dans les départements concernés ; elle en a compté 21 674. La différence, 5 764, forme l'excès. La méthode est rapide et sert d'alerte sanitaire, mais elle mesure une hausse « toutes causes » sans trier, mort par mort, la part qui revient au thermomètre.
C'est que la chaleur tue rarement seule. Elle aggrave des pathologies préexistantes, cardiovasculaires, respiratoires, rénales, précipite une déshydratation, provoque parfois un coup de chaleur, cette hyperthermie qui déborde les capacités de régulation du corps. Sur le certificat de décès, c'est souvent l'infarctus ou l'insuffisance rénale qui sera inscrit, pas la température extérieure. Comme le note le média spécialisé Bon Pote, « compter les morts est un acte politique », car la chaleur agit sur tant de maladies que sa responsabilité reste, dans les faits, statistiquement invisible.
L'estimation s'appuie sur les remontées d'environ 5 000 communes, qui couvrent 84 % de la mortalité nationale. Santé publique France affinera plus tard un second indicateur, la mortalité attribuable à la chaleur, qui met en relation, jour après jour et département par département, la mortalité observée et les températures relevées localement. C'est ce chiffre consolidé, disponible dans plusieurs mois, qui fera foi. En attendant, la surmortalité donne l'ordre de grandeur, et ce dernier est déjà considérable.
Comment la chaleur tue
Derrière le mot « canicule » se cache un mécanisme physiologique précis. Pour maintenir sa température autour de 37 °C, le corps transpire et dilate ses vaisseaux, ce qui sollicite le cœur et fait chuter la pression artérielle. Chez une personne âgée, un malade cardiaque ou quelqu'un sous traitement, cette compensation s'épuise vite. Quand elle lâche, la température interne grimpe, les organes souffrent, et le coup de chaleur peut survenir en quelques heures, avec confusion, perte de connaissance et défaillance en cascade. Sans prise en charge immédiate, il est souvent fatal.
La déshydratation aggrave le tableau. La sensation de soif s'émousse avec l'âge, si bien que les personnes les plus exposées boivent moins au moment où elles en auraient le plus besoin. Beaucoup de décès ne surviennent pas au plus fort de la vague, mais dans les deux ou trois jours qui suivent, quand l'organisme, éprouvé, cède sur une pathologie chronique. Cette latence explique pourquoi les courbes de mortalité continuent de monter après le pic de température, et pourquoi le bilan met des semaines à s'établir.
Les plus âgés, encore et toujours
Le premier visage de la victime type reste celui d'une personne très âgée. Pendant la vague de juin, les deux tiers des décès en excès concernaient des personnes de 75 ans et plus. En juillet, cette part montait aux trois quarts. Ce sont les mêmes profils qu'en août 2003, des organismes dont la thermorégulation est diminuée, souvent porteurs de plusieurs maladies chroniques, parfois sous des traitements diurétiques ou neuroleptiques qui altèrent la réaction à la chaleur.
La nuit joue un rôle sous-estimé. Quand la température ne redescend pas sous 20 °C, le corps ne récupère pas de la chaleur du jour, et l'accumulation finit par emporter les plus fragiles. L'été 2026 a battu des records de nuits tropicales, et cette chaleur de plateau, moins visible qu'un pic à 42 °C, a pesé lourd chez des patients déjà éprouvés par des semaines de canicule.
Une nouveauté marque toutefois l'été 2026. La surmortalité a touché toutes les tranches d'âge à partir de 15 ans, et non plus les seuls anciens. Santé publique France a relevé environ 100 décès en excès chez les 15-44 ans, une classe d'âge d'ordinaire épargnée. Chez les moins de 15 ans, aucun excès n'a été observé. La chaleur de 2026 a donc débordé le cercle habituel des victimes, un signal que les épidémiologistes surveillent de près.
La vulnérabilité ne tient pas qu'à l'âge. Derrière la statistique se cache une répartition sociale : l'isolement, la précarité, l'état de santé mentale et, plus que tout, le lieu où l'on habite. ZapNews avait déjà raconté, à travers les récits de Louisette, Ridvan et Patrick, quelques-unes de ces vies emportées en juin.
Le logement, dénominateur commun
Interrogé sur les causes profondes de la surmortalité, Basile Chaix, directeur de recherche à l'Inserm, chiffre à environ 70 % la part de la mortalité liée au logement, et estime que « les mesures prises restent insuffisantes ». Une chambre située sous les combles ou au dernier étage multiplie par quatre le risque de décès pendant une vague de chaleur. Un appartement mal isolé, sans volet ni ventilation traversante, planté dans un îlot de chaleur urbain, se transforme en fournaise dont les habitants les plus fragiles ne sortent pas vivants.
Ce facteur explique en partie la géographie du bilan. Pendant l'épisode de juin, l'Île-de-France a concentré près de 2 000 décès en excès, une surmortalité de plus de 80 %, loin devant le Grand Est (635 morts), les Pays de la Loire (553) et le Centre-Val de Loire (511). La densité, le bâti ancien, le béton qui restitue la nuit la chaleur emmagasinée le jour font que la ville tue davantage que la campagne. À l'inverse, la Corse, l'Occitanie et Provence-Alpes-Côte d'Azur, mieux habituées à la chaleur et moins exposées cette fois, ont été relativement épargnées.
Cet été-là, la France a aussi appris que ses immeubles pouvaient devenir des pièges. À Paris, la mort d'une locataire dans un « immeuble bouilloire » avait relancé la colère contre les logements surchauffés et la lenteur des rénovations. Le problème est d'autant plus tenace qu'il recoupe la pauvreté. Ce sont les ménages les plus modestes qui occupent les logements les moins isolés, faute de pouvoir choisir, et qui n'ont ni résidence secondaire ni moyen de fuir la ville quand la température grimpe.
Les personnes seules meurent davantage que les autres. Sans visite, sans voisin pour alerter, une déshydratation passe inaperçue jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Après 2003, chaque commune a été tenue de constituer un registre des personnes âgées ou handicapées isolées, à contacter en cas d'alerte. Le dispositif existe toujours, mais son efficacité dépend d'inscriptions volontaires et de moyens humains inégaux d'une mairie à l'autre.
Les travailleurs, l'autre population exposée
L'image d'Épinal de la canicule qui ne frappe que les retraités masque une autre réalité, celle du travail. Les ouvriers voient leur risque de décès pendant une vague de chaleur multiplié par 3,6. Maçons sur les échafaudages, ouvriers agricoles courbés dans les champs, caristes sous les toits de tôle des entrepôts, éboueurs, cantonniers, ces métiers imposent plusieurs heures d'effort par forte chaleur, sans toujours la possibilité de s'arrêter ni de s'hydrater à volonté.
Le droit français reste ici en retrait. Il n'existe pas de température maximale au-delà de laquelle un chantier doit fermer, seulement des obligations générales de l'employeur d'adapter le travail. Après l'été 2026, la CGT a réclamé une réforme d'urgence de la loi, quand le gouvernement plaidait pour des accords négociés métier par métier. Les décès de travailleurs sont, eux aussi, mal comptés, car un malaise mortel sur un chantier n'est pas systématiquement rattaché à la chaleur, et beaucoup surviennent dans les jours qui suivent l'exposition, une fois rentré chez soi.
Les manques d'une prévention en retard
L'ampleur du bilan a ravivé le procès de l'anticipation. Les campagnes de sensibilisation gouvernementales sont arrivées en mai, jugées tardives par plusieurs acteurs de santé, alors que la première vague a frappé dès la mi-juin. Surtout, les moyens de l'adaptation ont reculé au moment où ils auraient dû croître. Le Fonds vert, qui finance notamment la rénovation thermique et la végétalisation des collectivités, a été fortement réduit, et les crédits pour isoler les bâtiments publics, écoles et établissements pour personnes âgées demeurent, de l'avis des spécialistes, sous-dimensionnés. Dans les Ehpad, les dispositifs de rafraîchissement restent inégaux d'un établissement à l'autre.
Les leviers sont pourtant identifiés. Isoler les toitures et les derniers étages, poser des volets extérieurs, planter des arbres et créer des points d'eau pour rafraîchir les rues, ouvrir des lieux climatisés accessibles aux plus fragiles, adapter les horaires de travail : chacune de ces mesures réduit le risque, à condition d'être financée et déployée avant la vague, non après. Or l'été 2026 n'aura été ni le premier ni le dernier de cette intensité. Avec le réchauffement, ces épisodes se rapprochent et s'allongent, et une part croissante de la population vit désormais dans des logements et des villes conçus pour un climat qui n'existe plus.
Pour l'épidémiologiste Kévin Jean, le bilan de 2026 est « le résultat de réactions politiques trop lentes et d'un manque d'adaptation ». La critique vise moins la vigilance météorologique, qui a fonctionné, que la prévention structurelle : rénover le parc de logements, désimperméabiliser les villes, protéger les travailleurs. Autant de chantiers de long terme dont les retards se paient, chaque été, en vies humaines. Le plan national canicule, hérité de 2003, a montré ses limites. Il gère la crise quand elle survient, mais ne transforme pas les logements ni les villes qui la rendent meurtrière.
Robin Lagarrigue, de Santé publique France, situe le pic de la saison autour du 26 juin, lorsque la quasi-totalité du territoire cuisait sous la même masse d'air. Ce jour-là et les deux suivants ont concentré à eux seuls plus de la moitié des décès de la première vague. Le dernier bulletin de l'agence a clos la comptabilité de l'été ; le chiffre définitif de la mortalité attribuable à la chaleur, lui, ne sera connu que dans plusieurs mois. ◆