Pendant des décennies, la Chine a cherché son influence culturelle dans les instituts Confucius, les studios de cinéma et les prêts d'infrastructures. En 2026, son instrument de « soft power » le plus efficace tient dans un fichier que n'importe qui, à Nairobi comme à São Paulo, peut télécharger gratuitement : un modèle d'intelligence artificielle. En diffusant des systèmes ouverts, performants et à bas coût, Pékin ne vend plus une image — il livre une brique technologique que le reste du monde installe chez lui. Et ce faisant, il réécrit le manuel de l'influence à l'âge des machines.
L'histoire a un point de bascule daté : janvier 2025. Ce mois-là, un laboratoire jusqu'alors discret de Hangzhou, DeepSeek, publie son modèle R1 sous licence MIT — l'une des plus permissives qui existent, autorisant sans contrepartie l'usage, la modification et la redistribution. Les performances rivalisent avec celles des modèles fermés américains ; le coût d'entraînement et d'usage, lui, est une fraction du leur. En quelques semaines, le « moment DeepSeek » fait vaciller les certitudes de la Silicon Valley et efface plusieurs centaines de milliards de dollars de capitalisation boursière outre-Atlantique. Mais l'onde de choc la plus durable n'est pas financière : elle est géopolitique.
D'une part de marché marginale à un tiers du monde
Les chiffres racontent une conquête express. Selon une étude publiée le 8 décembre 2025 par l'agrégateur de modèles OpenRouter et le fonds de capital-risque Andreessen Horowitz, portant sur cent mille milliards de « tokens » traités, la part des modèles chinois open source dans l'usage mondial de l'IA est passée d'à peine 1,2 % fin 2024 à près de 30 % en 2025 (South China Morning Post). Sur la même période, les requêtes rédigées en chinois sont devenues le deuxième volume mondial, derrière l'anglais.
Le mouvement dépasse largement DeepSeek. Derrière lui se sont engouffrés Alibaba avec sa famille Qwen, Moonshot AI et son modèle Kimi K2, MiniMax ou encore Z.ai. Qwen a franchi en mars 2026 le cap du milliard de téléchargements cumulés sur la plateforme Hugging Face, plus vite qu'aucune autre famille de modèles dans l'histoire, captant à ce moment plus de la moitié des téléchargements mondiaux de modèles ouverts. Un an après R1, les champions chinois dominent désormais l'écosystème open source, dépassant en volume le Llama de l'américain Meta (Usine Digitale).
DeepSeek a publié R1 sous licence MIT en janvier 2025 ; la rupture a été autant tarifaire que technique. Crédit : DeepSeek / Wikimedia Commons.
Le basculement se lit jusque sur les plateformes de partage de code. Fin 2025, les modèles ouverts d'origine chinoise représentaient 17,1 % des téléchargements sur Hugging Face, dépassant pour la première fois les modèles américains, retombés à 15,86 % (Next). Symboliquement, le vieux monde de l'open source — dominé hier par la Silicon Valley — a changé de capitale.
Une nuance s'impose pour ne pas surinterpréter : les modèles propriétaires occidentaux — GPT d'OpenAI en tête — conservent environ 70 % du marché global de l'usage. La bascule chinoise concerne d'abord le segment ouvert, celui que l'on télécharge et que l'on héberge soi-même. Mais c'est précisément ce segment qui compte pour l'influence : un modèle que l'on installe sur ses propres serveurs devient une dépendance structurelle bien plus profonde qu'un abonnement à une interface distante.
Un « cadeau au monde en développement »
C'est là que se joue la partie de « soft power » proprement dite. Pour une administration, une université ou une jeune pousse d'un pays à revenu intermédiaire, la différence est concrète : les modèles américains de pointe s'utilisent surtout via des interfaces payantes, facturées à l'usage et susceptibles d'être coupées ; les modèles chinois se téléchargent, s'installent et se modifient localement, sans facture récurrente ni autorisation à demander.
Stephen Minas, professeur à la School of Transnational Law de l'université de Pékin, a résumé l'affaire d'une formule qui a fait le tour des chancelleries : DeepSeek est « un cadeau au monde en développement » (South China Morning Post). L'argument est double. D'abord le coût : un modèle puissant, obtenu pour une dépense dérisoire, met l'IA à portée d'acteurs qui n'auraient jamais pu s'offrir les tarifs de la Silicon Valley. Ensuite l'ouverture : le code et les poids étant publics, les développeurs des pays du Sud peuvent apprendre, adapter et bâtir par-dessus, au lieu de rester spectateurs d'une boîte noire.
Le résultat se lit déjà sur le terrain. Des développeurs d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine ajustent quotidiennement des agents fondés sur DeepSeek ou Qwen (The Wire China). En Malaisie, un vice-ministre des communications a annoncé l'adoption des puces Ascend de Huawei et l'usage de DeepSeek comme « grand modèle de langage souverain open source » du pays (The China-Global South Project). Là est le nœud : beaucoup de pays à revenu intermédiaire rêvent d'une « IA souveraine », adaptée à leur langue, leur droit et leur contexte politique — et l'offre chinoise, ouverte et clés en main, épouse exactement ce désir.
En Amérique latine, l'arrivée de DeepSeek a été vécue comme un carrefour. La région se trouve tiraillée entre l'écosystème américain, familier mais coûteux et sujet aux aléas de Washington, et une offre chinoise qui promet l'autonomie technologique à prix cassé. Y jouer sa carte comporte autant de promesses que de risques, avertissent les analystes du continent : gagner en indépendance vis-à-vis des États-Unis pourrait signifier en céder une autre à Pékin (Americas Quarterly). Le dilemme, décliné d'un pays à l'autre, résume la nouvelle grammaire de l'influence : il ne s'agit plus de choisir un fournisseur, mais un camp technologique — et, avec lui, une manière d'être connecté au monde.
Qwen, d'Alibaba, a franchi le milliard de téléchargements cumulés plus vite que tout autre modèle ouvert. Crédit : Alibaba Cloud / Wikimedia Commons.
Quand la contrainte américaine devient un avantage chinois
Le plus grand paradoxe de cette histoire, c'est que Washington a en partie fabriqué le succès qu'il redoute. Les contrôles américains à l'exportation des semi-conducteurs les plus avancés, censés brider la Chine, ont eu un effet secondaire inattendu : privés des puces les plus puissantes, les laboratoires chinois ont été forcés d'optimiser. Ils ont appris à concevoir des modèles plus légers, plus efficaces, moins gourmands en calcul — donc moins chers à entraîner et surtout à faire tourner (Foreign Affairs).
Or ces modèles frugaux « voyagent » beaucoup mieux. Un système que l'on peut faire fonctionner sur du matériel modeste est précisément celui dont ont besoin les infrastructures des pays émergents. La contrainte imposée par l'export control s'est muée en argument commercial : là où la course américaine consiste à bâtir des modèles toujours plus massifs, adossés à des centres de données pharaoniques, la stratégie chinoise mise sur la diffusion, l'accessibilité et l'adaptation locale.
Un modèle frugal se déploie sur du matériel modeste : c'est exactement ce que recherchent les infrastructures du Sud global. Crédit : BalticServers.com / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).
Cette diffusion s'appuie sur des réseaux déjà tissés. En Afrique, où les nouvelles routes de la soie ont noué des accords avec l'écrasante majorité des États et l'Union africaine, l'IA chinoise avance dans le sillage des infrastructures numériques déjà posées par Huawei et consorts. Le président de Microsoft, Brad Smith, a lui-même reconnu la montée en puissance de la Chine sur des marchés comme l'Afrique, où l'offre occidentale peine à suivre (Foreign Policy). Des entreprises comme DeepSeek, Baidu ou Huawei proposent des solutions « clés en main » qui permettent à des gouvernements sans expertise interne d'adopter l'IA rapidement — au prix d'une dépendance nouvelle.
L'argument du « bouton d'arrêt »
Un événement récent a offert aux laboratoires chinois leur meilleur argument marketing — et il est venu de Washington. Le 12 juin 2026, le gouvernement américain a suspendu l'accès étranger aux modèles Fable et Mythos d'Anthropic, provoquant leur retrait pur et simple. L'onde de choc a été mondiale, et jusqu'en France, où l'épisode a soudé une classe politique jusque-là divisée autour de l'idée d'« IA souveraine » (voir notre article « Coupure d'Anthropic : comment Washington a uni la classe politique française »).
Pour les concurrents chinois, la leçon était limpide, et ils n'ont pas manqué de la marteler : au moins nos modèles, eux, ne comportent pas de « bouton d'arrêt » (kill switch). Un modèle à poids ouverts, une fois téléchargé, ne peut plus être débranché à distance par une capitale étrangère. Face à des gouvernements qui redoutent de bâtir leur avenir numérique sur une dépendance révocable du jour au lendemain, l'argument porte. « Si des entreprises étrangères pensent que l'accès aux modèles américains peut leur être retiré rapidement, certaines choisiront les modèles chinois à poids ouverts », résume l'analyse (The Neuron).
La souveraineté a toutefois son revers, et certains États l'ont éprouvé. En France, le Trésor a débranché un modèle chinois jugé « biaisé » pour lui préférer l'européen Mistral, rappelant qu'un modèle ouvert n'est pas neutre : il embarque les valeurs, les silences et les lignes rouges de qui l'a entraîné (voir « Le Trésor débranche un modèle chinois »). Adopter DeepSeek ou Qwen, c'est aussi importer, par défaut, une certaine manière de répondre — ou de ne pas répondre — aux questions sensibles.
Washington face à un dilemme
Aux États-Unis, la percée chinoise a rouvert un débat brûlant à l'été 2026. Les modèles librement téléchargeables les plus performants du moment viennent, pour l'essentiel, de Chine — un constat que l'administration Trump a jugé assez inquiétant pour envisager d'interdire les modèles chinois à poids ouverts, invoquant notamment des accusations de vol de propriété intellectuelle. La Maison-Blanche a ainsi reproché à Moonshot AI d'avoir « distillé » le modèle Fable d'Anthropic (TechCrunch).
Mais le camp américain est divisé. Fait notable, OpenAI et Anthropic — dont le modèle économique repose sur des systèmes fermés et payants — ont pressé le pouvoir d'agir contre ce qu'ils décrivent comme un pillage, tout en alertant sur les risques des modèles ouverts chinois (Axios). En face, une coalition de poids — Hugging Face, Meta, Microsoft, Mistral, Nvidia, Replit — a cosigné une lettre mettant en garde contre des restrictions trop larges, plaidant que la distillation est « une technique répandue d'amélioration des modèles » et qu'il faut des cadres juridiques ciblés plutôt qu'une interdiction générale. Le PDG de Replit, Amjad Masad, a tranché : « Interdire les modèles ouverts chinois, cela revient à interdire les modèles ouverts tout court. »
Le dilemme est réel. Fermer la porte aux modèles chinois, c'est risquer d'affaiblir tout l'écosystème ouvert mondial — dans lequel les acteurs américains eux-mêmes puisent. Certains ont d'ailleurs choisi de riposter sur le même terrain : des laboratoires occidentaux, à l'image de Thinking Machines et de son modèle Inkling à poids ouverts, tentent de reprendre pied dans la course à l'ouverture qu'ils avaient un temps délaissée. Car les restrictions d'accès, note l'analyse, ne fonctionnent que si les chemins de contournement se referment — or Singapour, la Malaisie, les monarchies du Golfe, l'Europe, le Japon ou la Corée du Sud gardent, eux, toutes les portes ouvertes.
Une bataille pour les standards, pas seulement pour les parts de marché
Réduire l'affaire à une guerre commerciale serait passer à côté de l'essentiel. Ce qui se joue, c'est la définition des standards qui structureront l'IA mondiale pour la décennie. Quand un développeur nigérian ou indonésien apprend son métier sur Qwen, quand une administration bâtit ses services publics sur DeepSeek, quand un écosystème entier de bibliothèques, de tutoriels et d'outils se forme autour des modèles chinois, c'est une infrastructure mentale et technique qui s'installe — bien plus contraignante, à terme, qu'un contrat de vente.
L'enjeu se double d'une dimension normative. Les modèles ne sont pas de simples outils : ils encodent des choix de langue, de valeurs, de sujets autorisés ou évités. En s'imposant comme la couche de base de l'IA du Sud global, les systèmes chinois diffusent aussi, en creux, une certaine conception de ce qu'une machine peut dire — et de ce qu'elle taira. Pékin l'a bien compris, qui articule désormais son offensive autour d'un programme baptisé « IA+ », visant à irriguer d'intelligence artificielle chaque secteur économique, chez lui comme à l'export. La générosité open source n'est pas un renoncement au contrôle : elle en est une forme plus subtile, qui troque la propriété exclusive contre l'omniprésence.
C'est la définition même du « soft power » telle que la théorisait le politologue Joseph Nye : non pas contraindre, mais rendre désirable ; non pas imposer, mais faire adopter volontairement. En offrant gratuitement ce que d'autres facturent au prix fort, la Chine ne cherche pas seulement un profit immédiat — elle cherche à devenir le socle par défaut sur lequel le reste du monde construira. Et un socle, une fois posé, ne se remplace pas d'un simple changement d'abonnement.
Reste une inconnue de taille : la générosité a un coût, et nul ne sait combien de temps les laboratoires chinois pourront distribuer à perte des modèles qui exigent des milliards en calcul. Mais pour l'heure, l'équation politique est claire. Là où les États-Unis vendent une puissance verrouillée, la Chine distribue une capacité appropriable. Le premier modèle rend dépendant ; le second rend redevable. À l'ère de l'IA, c'est peut-être la seconde monnaie qui achète le plus d'influence. ◆