Édition spéciale 28 juillet 2026

ZapNews

IA

La course des labos, le « grand rétropédalage » des entreprises qui ré-embauchent des humains, le ver qui piège les agents de codage, la « guerre » de la souveraineté : le dossier vivant de ZapNews sur l'intelligence artificielle — le plus fourni du journal.

153 articles · 6 rubriques
L’édito 27 juillet 2026

L'algorithme te regarde

Après des mois passés à suivre la course des laboratoires, le dossier se retourne cette semaine vers l'autre bout de la chaîne : nous, et ce que les machines savent de nous.

Côté grand public, ChatGPT et Gemini en savent long — bien plus qu'on ne le croit. Mémoire des conversations, compte Google, historique d'activité : nos assistants se construisent un profil dont il suffit de quelques requêtes bien tournées pour découvrir l'étendue, parfois troublante. Savoir l'interroger, et savoir l'effacer, devient un réflexe d'hygiène numérique.

Côté services publics, l'asymétrie pèse plus lourd encore. Le podcast « Le code a changé » rappelle que derrière Parcoursup ou les contrôles de la CAF opèrent des algorithmes qui décident, trient, suspectent — sans que l'usager en connaisse toujours les règles. La dématérialisation promettait de simplifier ; elle a aussi durci le rapport à l'État pour ceux qui maîtrisent le moins l'outil.

Deux échelles, une même question : quand la machine sait tout de nous et décide pour nous, qui garde la main ? Le fil de la semaine n'est pas la puissance des modèles, mais le rééquilibrage — savoir ce qu'ils voient, exiger de comprendre ce qu'ils tranchent.

Rubrique 50 articles

La course des labos

Meta accusé d'avoir torrenté du porno pour entraîner ses IA

28 juillet 2026 · 6 min · ia · meta · droit-auteur · justice page seule ↗

Un studio pornographique tient peut-être l'affaire qui fera plier la Silicon Valley sur ses pratiques de collecte de données. Vixen, l'un des labels du groupe Strike 3 Holdings, accuse Meta d'avoir aspiré sur BitTorrent près de 2 400 de ses films pour nourrir ses modèles d'intelligence artificielle. Le groupe de Mark Zuckerberg dément et invoque un « usage personnel », mais la juge fédérale californienne n'a pas été convaincue : elle a refusé, mi-juin, de classer l'affaire, qui file désormais vers l'instruction. Et son raisonnement pourrait faire jurisprudence bien au-delà du cinéma pour adultes.

Une plainte à 359 millions de dollars

Derrière la plainte, deux sociétés américaines : Strike 3 Holdings, qui exploite des marques comme Vixen, Blacked, Tushy ou Deeper, et sa partenaire Counterlife Media. Déposée à l'été 2025 devant le tribunal fédéral du district nord de Californie, l'action reproche à Meta d'avoir téléchargé sans autorisation au moins 2 396 films protégés depuis 2018, souvent le jour même de leur sortie.

Le chiffre paraît modeste, mais l'addition monte vite. Le droit américain prévoit jusqu'à 150 000 dollars de dommages-intérêts par œuvre en cas de contrefaçon « volontaire ». Bout à bout, les plaignantes réclament jusqu'à 359 millions de dollars. Elles ajoutent que, parmi les fichiers récupérés via le même dispositif, figurent aussi d'autres contenus copyrightés ou de provenance douteuse, signe selon elles d'une collecte massive et indifférenciée plutôt que d'un usage ciblé.

Pour étayer leurs accusations, les producteurs disent avoir identifié 47 adresses IP appartenant à Meta (via la base de géolocalisation MaxMind), doublées d'un réseau de serveurs « off-infra » — des machines hébergées hors de l'infrastructure officielle du groupe, censées masquer l'activité. Les schémas de téléchargement, trop réguliers et trop synchronisés pour être humains, trahiraient une automatisation. Objectif présumé : alimenter les modèles maison de Meta, du grand modèle de langage Llama au générateur de vidéos MovieGen, avec le risque, à terme, de produire à bas coût des contenus concurrents de ceux des plaignantes.

Le nerf de l'affaire : « seeding » contre « leeching »

Le cœur technique du dossier tient à un détail du fonctionnement de BitTorrent. Sur ce protocole, on ne fait pas que télécharger (le « leeching ») : dès qu'on récupère des morceaux d'un fichier, on les repartage automatiquement aux autres utilisateurs (le « seeding »). Le mécanisme du « tit for tat » récompense d'ailleurs par de meilleures vitesses ceux qui redistribuent le plus. Autrement dit, quiconque télécharge via BitTorrent devient, dans le même mouvement, un diffuseur.

C'est ce point qui rend la position de Meta délicate. Car en droit d'auteur américain, reproduire une œuvre pour un usage interne est une chose ; en distribuer des copies complètes au public en est une autre, bien plus difficile à défendre. La plainte reproche donc à Meta non seulement d'avoir siphonné les films, mais d'avoir « continuellement distribué » le contenu des plaignantes à des inconnus, le temps des téléchargements.

Meta plaide l'« usage personnel »

Le groupe conteste vigoureusement. Dans sa demande de classement déposée fin octobre 2025, Meta a qualifié de « dénuées de sens » les accusations liées à l'IA et avancé une thèse simple : une adresse IP ne désigne pas son utilisateur. Employés, sous-traitants ou visiteurs auraient pu télécharger ces films pour un usage personnel, sans lien avec l'entreprise. Le volume — environ 22 films par an — serait par ailleurs dérisoire pour entraîner une IA, et une partie de ces téléchargements précéderait les efforts du groupe en la matière.

« Nous ne voulons pas de ce type de contenu et nous prenons des mesures délibérées pour éviter de nous entraîner sur ce genre de matériel », a fait valoir un porte-parole. L'argument, toutefois, s'inscrit dans un passé chargé : Meta a déjà reconnu, dans une autre procédure, avoir utilisé BitTorrent pour aspirer LibGen, une bibliothèque clandestine de livres, afin d'alimenter ses modèles. De quoi nourrir la suspicion.

La juge laisse l'affaire prospérer

Le 11 juin 2026, la juge fédérale Eumi K. Lee a rejeté la demande de classement de Meta sur le volet contrefaçon. Sa décision ne tranche pas la culpabilité du groupe : elle autorise simplement la poursuite de la procédure. Mais son raisonnement est notable. Pour la juge, les plaignantes n'ont pas besoin de prouver que leurs films ont effectivement servi à entraîner une IA : la violation est constituée dès l'instant où Meta a téléchargé et redistribué ces œuvres sans droit. Elle a estimé que la construction d'un dispositif dédié — algorithme de collecte et serveurs cloud privés configurés pour torrenter — était « taillée » pour l'infraction et suffisait à retenir une responsabilité, au moins au stade de la recevabilité.

Ce déplacement du curseur, de l'entraînement vers l'acquisition des données, est ce que retiennent les juristes. Comme le résume une analyse spécialisée, « ce n'est pas l'entraînement, c'est le torrenting ». La suite passera par la phase d'instruction (discovery), une médiation attendue d'ici l'été et un procès devant jury envisagé à horizon 2028.

Pourquoi cette affaire dépasse le porno

L'enjeu déborde très largement le cinéma pour adultes. Depuis deux ans, les grands laboratoires ont plutôt eu gain de cause sur le terrain qui les inquiétait le plus : dans les affaires Bartz v. Anthropic et Kadrey v. Meta, des juges californiens ont admis que l'entraînement d'un modèle sur des œuvres protégées pouvait relever du fair use, l'exception d'usage loyal du droit américain, au motif qu'il s'agit d'un usage transformatif. Une victoire de principe pour l'industrie de l'IA.

Sauf que ces mêmes décisions ont soigneusement distingué l'entraînement de la manière d'obtenir les données. Le juge Alsup avait ainsi jugé que télécharger et stocker des copies piratées depuis des bibliothèques clandestines n'était, lui, pas couvert par le fair use. C'est exactement la brèche qu'exploite la plainte Vixen : peu importe que l'entraînement soit légal si les données ont été acquises — et surtout redistribuées — de façon illicite. La distribution de copies complètes au public reste l'un des comportements les plus difficiles à justifier au titre de l'usage loyal.

Le paradoxe est savoureux : c'est un studio pornographique, habitué des contentieux de masse sur le piratage, qui offre peut-être aux ayants droit l'angle d'attaque le plus solide contre les géants de l'IA. Un précédent qui résonne avec le débat européen sur la traçabilité des corpus d'entraînement — au cœur du rapport parlementaire français sur l'IA et la culture, de l'examen d'une loi facilitant la preuve de l'usage d'œuvres protégées et des alertes du Syndicat national de l'édition sur la contrefaçon. Meta avait déjà perdu une première manche dans ce dossier ; la question de fond — jusqu'où peut aller la collecte de données, et qui paie quand la ligne est franchie — reste, elle, entièrement ouverte. ◆

Meta vend une IA optimiste sur fond de défiance

27 juillet 2026 · 2 min · ia · meta · communication page seule ↗

« Appelez-nous optimistes, appelez-nous rêveurs, appelez-nous comme vous voulez, mais nous, nous parions sur les gens. » Le 23 juillet 2026, Mark Zuckerberg a dévoilé une campagne publicitaire censée réenchanter l'intelligence artificielle. Un spot d'une minute, baptisé « The Future Is for Everyone », qui promet un futur où l'IA rapproche les humains. Problème : le décalage avec l'ambiance du moment est saisissant.

Une promesse floue, un climat hostile

La vidéo enchaîne concerts, enfants qui rient et couples qui dansent, entrecoupés de brèves apparitions d'Instagram, WhatsApp, Facebook et des lunettes Ray-Ban Meta. On y aperçoit « Muse Spark », le dernier modèle maison, et Meta AI sur un écran. Mais comme le relève la presse spécialisée, le message reste « flou » : la pub ne montre presque rien de ce que ces outils font concrètement, ni pourquoi l'utilisateur devrait s'en soucier. Une promesse très large, sans démonstration qui marque.

Ce vernis optimiste se heurte à une défiance devenue structurelle. Un mouvement de rejet de l'IA générative prend forme un peu partout, nourri par les inquiétudes sur la santé mentale des adolescents, la disparition d'emplois et le pillage des œuvres protégées. En février, des centaines de personnes ont défilé devant les sièges londoniens d'OpenAI, Google DeepMind et Meta, l'une des plus grosses manifestations anti-IA à ce jour.

Meta, alimenteuse de sa propre défiance

Le paradoxe est que Meta figure parmi les principaux artisans de cette hostilité. Le groupe a récemment justifié 8 000 licenciements par des gains de productivité liés à l'IA ; des salariés l'attaquent en justice, l'accusant d'avoir visé de façon disproportionnée des employés en arrêt maladie ou en congé parental. Côté produits, Instagram a dû retirer une fonction permettant de modifier par IA les photos de comptes publics, sans prévenir les personnes concernées. Et la politique de 2026 sur l'exploitation des conversations avec ses chatbots pour affiner le ciblage publicitaire a ravivé la colère autour des données personnelles.

Les experts jugent la stratégie inopérante. Pour Mara Einstein, professeure de médias à la CUNY, le spot esquive la vraie question — « comment l'IA va-t-elle m'affecter, moi ? ». Ana Babic Rosario (université de Denver) note que Meta invite le public à juger l'IA à l'aune de son identité d'origine, connecter les gens, plutôt que de sa réputation actuelle. Un ressort nostalgique qui ne répond pas au fond.

Le tout sur fond de dépenses vertigineuses : Meta anticipe entre 115 et 135 milliards de dollars d'investissements en 2026 pour sa « superintelligence personnelle ». Dans le même temps, les discours des géants de la tech sur la conscience prêtée aux machines entretiennent une confusion qui sert leur communication. Reste que la publicité, aussi soignée soit-elle, peine à combler un fossé que Meta continue lui-même de creuser. ◆

Intelligence artificielle : le jour où Google a dépensé plus qu'il n'a gagné

26 juillet 2026 · 6 min · ia · google · economie page seule ↗

Pour la première fois depuis son entrée en Bourse en 2004, Alphabet, la maison mère de Google, a dépensé plus d'argent qu'il n'en a produit sur un trimestre. En cause : la facture vertigineuse des data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Le géant qui incarnait la machine à cash la plus régulière de la tech vient de basculer en flux de trésorerie négatif — un symptôme, parmi d'autres, d'une industrie qui joue son avenir sur une course au gigantisme. Reste une question que personne ne tranche vraiment : cette dépense colossale prépare-t-elle une révolution rentable, ou gonfle-t-elle une bulle qui finira par éclater ?

Un basculement historique pour Google

Les chiffres du deuxième trimestre 2026 d'Alphabet ont de quoi surprendre, car l'entreprise se porte, en apparence, très bien. Le chiffre d'affaires atteint 119,8 milliards de dollars, en hausse de 24 % sur un an, avec une marge opérationnelle de 34 % et un Google Cloud en croissance de 82 % (Yahoo Finance). Sur le papier, c'est un trimestre record.

Et pourtant, le marché a sanctionné l'action d'environ 7 % (Seeking Alpha). Ce qui a effrayé les investisseurs tient dans une seule ligne comptable : les dépenses d'investissement (le capex) ont doublé sur un an pour atteindre 44,9 milliards de dollars sur le seul trimestre, dépassant les 39,1 milliards de trésorerie générés par l'activité. Résultat, un flux de trésorerie libre (free cash flow) négatif de 5,9 milliards de dollars — du jamais-vu depuis l'introduction en Bourse de Google il y a vingt-deux ans (Moneywise, Semafor).

L'entreprise a par ailleurs suspendu ses rachats d'actions pour le deuxième trimestre consécutif et levé plusieurs dizaines de milliards de dollars de dette et de capitaux frais pour financer sa course à l'infrastructure (FourWeekMBA). Autrement dit, l'une des rares entreprises assez riches pour s'autofinancer se met à emprunter. Et la direction a relevé sa prévision de capex pour 2026 à une fourchette de 195 à 205 milliards de dollars, contre 180 à 190 milliards annoncés plus tôt (Investing.com). La directrice financière, Anat Ashkenazi, a prévenu que ces dépenses continueraient de « peser » sur les profits.

La course au gigantisme, chiffrée

Google n'est pas un cas isolé : c'est toute la poignée d'acteurs qui bâtit l'infrastructure de l'IA — les hyperscalers — qui accélère au même rythme. Additionnées, les dépenses d'investissement d'Alphabet, d'Amazon, de Microsoft et de Meta ont été multipliées par trois en deux ans.

Diagramme en barres : le capex cumulé d'Alphabet, Amazon, Microsoft et Meta passe de 226 milliards de dollars en 2024 à 410 en 2025, puis 725 prévus en 2026.

De 226 milliards de dollars en 2024, l'enveloppe cumulée est passée à environ 410 milliards en 2025, et les guidances annoncées pour 2026 pointent vers 650 à 725 milliards, en hausse de plus de 75 % sur un an (Statista, ValueAdd VC). Pour 2026, Amazon vise à lui seul près de 200 milliards de dollars, Alphabet 185, Meta autour de 125 et Microsoft plus de 120 (CNBC). L'essentiel part dans les mêmes postes : puces (les GPU de Nvidia et les silicium maison de type TPU ou Trainium), serveurs, et surtout béton, réseau et électricité pour des data centers toujours plus grands.

Cette débauche a un coût qui ne se lit pas seulement dans les bilans : la construction et le fonctionnement de ces installations pèsent lourd sur les réseaux électriques et les ressources en eau, un sujet que nous avons détaillé à propos du coût écologique des data centers géants.

Pourquoi parler de « bulle » ?

Le mot revient avec insistance, mais il faut le manier avec prudence : dire qu'il y a une bulle, c'est formuler un pari sur l'avenir, pas constater un fait établi. Les arguments des sceptiques reposent néanmoins sur un déséquilibre réel entre la dépense et les revenus qu'elle génère aujourd'hui.

Le premier argument est celui de l'écart entre l'investissement et l'usage. Une étude de l'initiative NANDA du MIT, très commentée, a estimé que 95 % des projets pilotes d'IA générative en entreprise ne produisaient encore aucun effet mesurable sur les comptes (Fortune, The Hill). Le chiffre est contesté — le critère retenu, un retour sur investissement mesuré dans les six mois, est étroit — mais il nourrit une inquiétude de fond : la demande finale suit-elle vraiment la démesure de l'offre ?

Le deuxième argument porte sur les montages financiers. Plusieurs analystes s'alarment d'un « financement circulaire » : des fournisseurs de puces ou de cloud investissent dans leurs propres clients (comme dans les tours de table géants d'OpenAI ou d'autres laboratoires), lesquels utilisent ensuite cet argent pour acheter… leurs produits. Le risque est de fabriquer une illusion de demande et d'amplifier les pertes si la demande réelle déçoit (Global Finance, Business Standard). L'investisseur Michael Burry, rendu célèbre par son pari contre les subprimes en 2008, va jusqu'à comparer certaines de ces pratiques à celles d'Enron et parie ouvertement contre le secteur (Yahoo Finance).

L'autre lecture : un pari assumé

Face à ces alertes, les dirigeants des hyperscalers défendent une logique opposée : mieux vaut surinvestir et se retrouver avec des capacités en trop que sous-investir et rater le train de ce qu'ils présentent comme une rupture technologique majeure. La croissance à 82 % de Google Cloud, tirée par la demande en calcul pour l'IA, leur sert d'argument : la dépense, disent-ils, répond à une demande bien réelle, quitte à comprimer les marges le temps que les data centers se remplissent.

La différence avec la bulle Internet des années 2000 est aussi mise en avant : ce ne sont pas des start-up sans revenus qui brûlent du capital-risque, mais les entreprises les plus rentables du monde qui financent l'essentiel sur leurs propres bénéfices. C'est vrai — mais le trimestre d'Alphabet montre justement que cette limite est en train d'être franchie, puisque le groupe a dû recourir à l'endettement.

Ce qu'il faut surveiller

Le vrai risque n'est peut-être pas que l'IA « ne serve à rien » — elle est déjà largement diffusée — mais que le rythme de la dépense soit calibré pour un futur qui mettra plus de temps que prévu à arriver. Les data centers s'amortissent sur plusieurs années ; si les revenus tardent, la charge comptable, elle, tombera tout de suite. Des signaux de prudence apparaissent déjà en aval, certaines banques commençant à rationner leurs propres budgets IA faute de retours tangibles.

Trois indicateurs méritent d'être suivis dans les prochains trimestres : la trajectoire du flux de trésorerie libre des hyperscalers (le point de bascule de Google est un précédent, pas forcément une exception) ; le taux de remplissage réel des nouvelles capacités de cloud ; et la solidité des montages financiers croisés entre fournisseurs et clients, dont dépendent aussi les projets d'introduction en Bourse des grands laboratoires d'IA.

Pour l'heure, personne ne peut dire si l'on assiste à la phase d'investissement massif d'une transformation durable, ou au sommet d'un cycle spéculatif. Le trimestre d'Alphabet ne tranche pas le débat. Mais il envoie un signal clair : même le plus solide des géants ne peut plus faire semblant que cette course est gratuite. ◆

Rubrique 37 articles

L'IA au travail

Quels métiers l'IA menace-t-elle vraiment ? Ce que disent les études

28 juillet 2026 · 7 min · ia · emploi · travail page seule ↗

À chaque nouvelle étude, la même petite musique : l'intelligence artificielle générative va « menacer » des dizaines de millions d'emplois. Mais que mesurent réellement ces travaux ? En recoupant les grands rapports récents — FMI, Organisation internationale du travail, Goldman Sachs, indices d'usage publiés par les fabricants d'IA —, un constat s'impose : les métiers les plus exposés sont désormais les emplois qualifiés de bureau, et non plus les tâches manuelles. Mais « exposition » ne veut pas dire « destruction », et l'écart entre les deux est tout l'enjeu.

Des chiffres spectaculaires, mais qui ne disent pas la même chose

Les grandes estimations donnent le vertige, à condition de lire ce qu'elles comptent. En janvier 2024, le Fonds monétaire international estimait que près de 40 % de l'emploi mondial est « exposé » à l'IA — une part qui grimpe à 60 % dans les économies avancées, contre 40 % dans les pays émergents et 26 % dans les pays à faible revenu (FMI). Sa directrice générale, Kristalina Georgieva, prévenait toutefois que cette exposition est à double tranchant : environ la moitié des emplois exposés dans les pays riches pourraient bénéficier d'un gain de productivité, l'autre moitié voir des tâches automatisées.

Goldman Sachs, dans un rapport de mars 2023 régulièrement cité, chiffrait de son côté à 300 millions d'emplois à temps plein la quantité de travail « exposée à une forme d'automatisation » dans le monde, en estimant qu'aux États-Unis l'IA pourrait automatiser des tâches représentant 25 % des heures travaillées (Goldman Sachs). Enfin, l'Organisation internationale du travail (OIT), dans son indice mondial actualisé en mai 2025, retient une formule plus prudente : un emploi sur quatre dans le monde présente « une certaine exposition » à l'IA générative, et seulement 3,3 % de l'emploi mondial tombe dans la catégorie la plus fortement exposée (OIT).

Trois chiffres, trois méthodes, un même mot piégeux : exposition. Aucune de ces études ne prédit un nombre d'emplois supprimés. Elles mesurent la part de tâches qu'un modèle pourrait prendre en charge — pas ce que feront réellement les employeurs, les régulateurs et les salariés.

En tête de liste : les cols blancs, plus les cols bleus

Le renversement le plus net que révèlent ces travaux est celui de la cible. Les vagues d'automatisation précédentes frappaient l'usine et la manutention ; l'IA générative, elle, excelle sur le texte, le code et l'analyse — c'est-à-dire sur le travail de bureau qualifié.

Classement des familles de métiers par part des heures de travail exposées à l'automatisation par l'IA aux États-Unis, selon Goldman Sachs (2023) : les métiers de bureau et administratifs arrivent en tête (46 %), les métiers manuels ferment la marche (1 à 9 %).

Dans l'estimation de Goldman Sachs, les métiers de bureau et administratifs arrivent largement en tête (46 % des heures automatisables), suivis du juridique (44 %), de l'architecture et l'ingénierie (37 %) et de la finance et gestion (35 %). À l'autre bout, les métiers physiques sont presque épargnés : nettoyage et entretien (1 %), maintenance et réparation (4 %), construction (6 %). Un ménage, un plombier ou un couvreur sont aujourd'hui bien moins « exposés » qu'un juriste ou un comptable.

L'OIT converge : ce sont les professions administratives — secrétaires, agents de saisie, employés de back-office, aides-comptables, standardistes — qui affichent l'exposition la plus forte, parce que leurs tâches sont « fortement textuelles, régies par des règles et répétitives ». Les études d'usage vont dans le même sens. L'Anthropic Economic Index, qui observe l'usage réel de l'assistant Claude, montre que l'IA se concentre sur les tâches informatiques et mathématiques — environ un tiers des conversations grand public et près de la moitié du trafic professionnel —, sur du travail réclamant en moyenne 14,4 années d'études, soit au-dessus de la moyenne de l'économie (Anthropic). Autrement dit, l'IA s'attaque d'abord au travail cognitif diplômé. Côté secteurs, l'étude d'OpenAI et de l'université de Pennsylvanie citée par Futura pointe le marketing, les médias, la finance, le service client, le juridique et la tech — les domaines les plus riches en tâches d'écriture et d'analyse.

Exposition n'est pas destruction

C'est le point que toutes les études répètent et que les gros titres oublient : une tâche exposée peut être augmentée plutôt que remplacée. Le FMI a d'ailleurs ajouté à son cadre un « indice de complémentarité » pour distinguer les emplois où l'IA seconde le travailleur de ceux où elle s'y substitue. L'OIT est catégorique : parce que la plupart des métiers restent faits de tâches qui exigent un jugement humain, « la transformation des emplois est l'issue la plus probable », pas leur disparition.

L'usage réel confirme cette ambiguïté. L'Anthropic Economic Index relève que, début 2025, l'IA était mobilisée pour au moins un quart des tâches dans 36 % des métiers de son échantillon — une part montée à 49 % en cumulant les vagues d'observation —, mais dans un mélange d'automatisation et d'assistance. Surtout, le classement change dès qu'on tient compte de la fiabilité : certains postes très cités en apparence (développeurs, enseignants) reculent une fois pris en compte le taux d'erreur et la durée des tâches, tandis que d'autres, comme les opérateurs de saisie, ressortent nettement plus exposés. La liste des « métiers menacés » n'est donc pas gravée dans le marbre : elle dépend autant de ce que l'IA sait faire de manière fiable que de ce qu'elle pourrait faire en théorie.

Cette zone grise se joue déjà sur le terrain. Chez l'éditeur juridique Dalloz, les syndicats redoutent que l'IA fragilise l'emploi et la fiabilité de la documentation ; à Annecy, la profession de l'animation a fait de la peur du remplacement un mot d'ordre. À l'inverse, certains décrivent une recomposition plus qu'une éradication : le créateur de Claude Code théorise ainsi cinq archétypes du travail qui survivent à l'automatisation en se déplaçant vers la supervision et l'orchestration.

Les limites qu'aucune étude ne cache

Ces travaux méritent d'être lus avec leurs propres réserves. Ils reposent le plus souvent sur une décomposition théorique des métiers en tâches (via des bases comme O*NET), puis sur un jugement — humain ou algorithmique — de la « faisabilité » de chaque tâche par l'IA. Rien n'y intègre le coût de déploiement, l'acceptabilité sociale, la réglementation ou la simple inertie des organisations. Les méthodologies divergent assez pour produire des écarts du simple au double, et les projections de créations d'emplois sont encore plus incertaines : le Forum économique mondial anticipe par exemple un solde net positif à l'horizon 2030 (davantage d'emplois créés que détruits), mais avec une marge d'erreur considérable et de fortes disparités selon les métiers.

En France, le débat suit la même ligne de crête. L'Observatoire des emplois menacés et émergents estimait récemment qu'environ 16 % des tâches sont aujourd'hui exposées à l'automatisation, soit jusqu'à cinq millions de postes concernés — tout en précisant que l'indicateur « reflète l'exposition des tâches, et non leur destruction » (Centre Inffo). Dans le même temps, plus de 166 000 offres d'emploi liées à l'IA ont été publiées dans le pays en 2024, signe que la technologie détruit d'un côté ce qu'elle fait émerger de l'autre. France Stratégie, qui étudie ces transformations, insiste sur le même paradoxe : les métiers les plus recherchés à moyen terme — soin, bâtiment, transport, hôtellerie-restauration, services à la personne — sont précisément ceux que l'IA sait le moins automatiser.

Le message des études les plus récentes n'est donc pas « tel métier va disparaître », mais : le travail cognitif et de bureau entre pour la première fois dans le viseur de l'automatisation, alors que le travail manuel et relationnel s'y dérobe. Reste la question que ces rapports laissent ouverte, et qui décidera de tout : entre la tâche qu'une IA peut faire et l'emploi qu'une entreprise choisira de supprimer, il y a un monde de décisions humaines. ◆

Veolia : 2 000 agents IA en production, doctrine en 3 règles

28 juillet 2026 · 6 min · ia · entreprise · travail · economie page seule ↗

Le groupe Veolia revendique 2 000 agents d'intelligence artificielle « en production » et 37 500 salariés formés à l'IA générative depuis fin 2023. Derrière ces chiffres, sa responsable de plateforme agentique, Noémie Sayada, met en avant une doctrine tenant en trois mots — formation, hybridation, tokenisation — et une gouvernance qui cherche à éviter que ces agents ne partent en vrille. Décryptage d'un des déploiements d'IA d'entreprise les plus avancés de France, et de ses zones d'ombre.

Diagramme éditorial de la doctrine IA de Veolia : une plateforme agentique maison (60 000 utilisateurs, ~2 000 agents, 12+ modèles) tenue par trois règles — former, hybrider, tokeniser — et une boucle de gouvernance continue.

Une plateforme maison, de l'assistant à l'agent

Tout commence en septembre 2023 avec Secure GPT, un ChatGPT interne ouvert à 2 000 utilisateurs pour offrir un accès encadré aux grands modèles de langage. Trois ans plus tard, l'outil est devenu une plateforme agentique développée en interne, hébergée sur les environnements sécurisés du groupe et sur AWS et Google Cloud, autour des briques open source LangChain et LangGraph (La Revue du Digital ; LeMagIT).

La plateforme fonctionne comme un « marché » d'assistants et d'agents, avec trois niveaux de complexité : l'assistant piloté par un simple prompt, l'assistant enrichi par une base de connaissances (RAG), puis l'agent capable d'appeler des API et d'interroger des données structurées via SQL. Depuis 2024, des « flux multi-agents » orchestrent des agents spécialisés sous la houlette d'un modèle superviseur qui route les requêtes ou délègue. Veolia y accède à plus de douze modèles — OpenAI, Google Gemini, Anthropic Claude, Mistral Large, Amazon Nova, Meta Llama — via Amazon Bedrock, Azure OpenAI et Vertex AI (LeMagIT).

Selon les chiffres présentés le 30 juin lors de l'événement Souveraineté numérique, la plateforme réunit désormais de l'ordre de 60 000 utilisateurs répartis dans une quarantaine de business units, chacune dotée de sa propre équipe informatique (La Revue du Digital).

Règle n°1 : former avant de déployer

Pour Noémie Sayada, l'adoption à grande échelle passe d'abord par l'acculturation, côté IT comme côté métiers. Le groupe revendique 37 500 personnes formées à l'IA générative depuis fin 2023, et surtout un réseau de 1 500 « champions IA » essaimés dans les pays, métiers et business units. Ces relais de terrain forment eux-mêmes leurs collègues : dès l'automne 2023, quelque 400 champions répartis dans 57 pays avaient déjà formé plus de 13 000 salariés (LeMagIT).

Cette logique de démultiplication par des pairs, plutôt que par une formation descendante, est la condition pour qu'un groupe de 215 000 salariés répartis sur des dizaines de métiers s'approprie l'outil. Elle rejoint un constat désormais partagé : la compétence IA devient un actif rémunéré en tant que tel, comme le montre la prime salariale attachée aux compétences IA en Allemagne.

Règle n°2 : hybrider sans dépendre

Deuxième principe, l'hybridation : utiliser efficacement les capacités externes — les modèles des grands fournisseurs américains et de Mistral en France — sans se rendre dépendant d'un seul. D'où l'architecture multicloud et le portefeuille de plus d'une douzaine de modèles interchangeables. L'orchestration privilégie l'efficience : Veolia favorise les petits modèles (SLM) partout où ils suffisent, au motif, dit Sayada, que « l'efficience économique rejoint la durabilité et la réduction de l'empreinte environnementale » (La Revue du Digital).

Le groupe a par ailleurs fait un choix assumé : ne pas fine-tuner les modèles. Son pari est que les LLM récents, correctement configurés en RAG, donnent des résultats comparables à des modèles ré-entraînés, tout en simplifiant la maintenance en production. Pour les environnements sensibles, de petits modèles sont déployés localement, au plus près des installations industrielles.

Règle n°3 : tokeniser pour garder la main

La tokenisation — le mot est employé au sens de facturation à l'usage, au token consommé — sert un objectif de contrôle : éviter le lock-in fournisseur et garder la maîtrise des coûts. En raisonnant à la consommation et non par abonnement propriétaire, Veolia peut arbitrer modèle par modèle et cas d'usage par cas d'usage. « L'efficience par cas d'usage » est, selon Sayada, le mot-clé des entreprises matures : chaque déploiement doit dégager un retour sur investissement mesurable, plutôt que de généraliser aveuglément.

C'est aussi une réponse implicite aux craintes de surchauffe des dépenses d'IA, alors que les hyperscalers engloutissent des sommes colossales dans leurs centres de données. Facturer au token, c'est refuser de signer un chèque en blanc.

Des agents sous surveillance

Le point le plus intéressant tient à la gouvernance, car un agent laissé sans contrôle peut halluciner ou dériver. Veolia sépare strictement le développement et la publication : un développeur peut créer et tester un agent, mais ne peut pas le publier sans la validation de l'équipe IT locale — un garde-fou contre le shadow IT (La Revue du Digital).

Chaque agent déployé s'appuie ensuite sur un golden dataset : un jeu de référence de questions, d'interactions et de résultats attendus, qui fixe la ligne de base. Des évaluations récurrentes détectent les régressions et les réponses non conformes, avec notamment la technique du « LLM as a judge » — un modèle chargé de noter les réponses d'un autre au regard de critères définis. L'ensemble reste délibérément adaptable, chaque usine ayant ses procédures, mais sous observabilité centralisée.

Ce que « 2 000 agents » veut dire — et ne dit pas

Les cas d'usage sont concrets et industriels. À l'usine de dessalement d'Oman, un « compagnon IA » surveille les actifs critiques (pompes, membranes) et Veolia revendique 10 % d'énergie et 5 % de produits chimiques en moins. À l'incinérateur de Rouen, l'optimisation de la production de vapeur aurait rapporté 200 000 euros sur le seul site. Le programme phare, « Talk to my plant », vise à assister les opérateurs des 7 000 sites du groupe, dans le cadre de la stratégie GreenUp 2024-2027. Au global, Veolia attribue au numérique et à l'IA environ 23 % de ses gains d'efficience, soit de l'ordre de 60 millions d'euros en 2025 (La Revue du Digital).

Reste à lire le chiffre de 2 000 agents avec prudence. Le mot « agent » recouvre un continuum très large, du simple assistant prompté au flux multi-agents connecté à des API — la plupart de ces 2 000 briques sont plus proches du copilote encadré que du système autonome opérant sans supervision. Le compte a d'ailleurs bondi : la plateforme n'affichait que 214 agents en avril 2025 (LeMagIT). Une telle croissance traduit autant la facilité de créer un agent que sa criticité réelle.

Le contexte invite au même recul. Selon IDC France, 71 % des grandes entreprises françaises avaient déployé au moins un cas d'usage d'IA générative en production fin 2025 (contre 28 % en 2023), mais moins de 30 % de ces déploiements sont réellement industrialisés — intégrés au SI, gouvernés et mesurés. La force de Veolia est justement d'avoir posé, tôt, une doctrine et une gouvernance : former par les pairs, hybrider sans se lier, facturer à l'usage, et surveiller chaque agent avec un golden dataset et un LLM-juge. C'est moins la promesse de 2 000 agents que cette discipline qui distingue un déploiement mûr d'une simple vitrine. ◆

Enterprise agentic AI : le ROI se mesure en impact financier direct

27 juillet 2026 · 3 min · ia · entreprise · economie page seule ↗

Les entreprises ne se contentent plus de « gagner du temps » avec l'IA : elles exigent désormais un effet visible sur le chiffre d'affaires et les marges. C'est le principal enseignement d'une enquête du cabinet américain Futurum Group menée auprès de 830 décideurs informatiques au premier semestre 2026. L'« impact financier direct » y devient la métrique reine du retour sur investissement, tandis que l'IA agentique — des logiciels capables d'agir de façon autonome — s'impose comme la première priorité technologique.

La productivité n'est plus le juge de paix

Pendant la phase d'expérimentation de l'IA générative, les entreprises évaluaient surtout leurs déploiements à l'aune des gains de productivité : lignes de code produites plus vite, tickets traités en plus grand nombre. Cette métrique s'efface. Selon le rapport de Futurum (« 1H 2026 Enterprise Software Decision Maker Survey »), la productivité comme critère numéro un du ROI recule de 23,8 % à 18,0 % des réponses.

À sa place monte l'« impact financier direct », qui regroupe croissance du chiffre d'affaires (10,6 %) et rentabilité (11,1 %), soit 21,7 % des réponses au total — une part qui a quasiment doublé en un an. L'efficacité opérationnelle (19,2 %) et l'expérience client (8,2 %, en repli) complètent le tableau. Autrement dit, le centre de gravité se déplace vers des résultats mesurables au compte de résultat plutôt que vers des économies de temps.

Keith Kirkpatrick, vice-président et directeur de la recherche chez Futurum, résume la bascule : « L'acheteur de 2026 est nettement plus averti que celui de 2025. L'argument de la productivité était le bon indicateur pour la phase pilote de l'IA générative, mais le marché a mûri. Les entreprises exigent désormais que chaque capacité d'IA soit reliée à la croissance du revenu ou à l'amélioration des marges. » Et de prévenir les fournisseurs : vendre un outil sur la promesse de « gagner quatre heures par semaine », c'est « entamer une conversation perdue d'avance ».

L'IA agentique, priorité qui bondit

Deuxième signal fort : les agents autonomes et l'IA agentique deviennent la première priorité technologique déclarée, citée par 17,1 % des répondants contre 13,0 % un an plus tôt, soit une hausse de 31,5 % en glissement annuel. Dans le même mouvement, 38,8 % des acheteurs s'attendent à consommer l'IA générative « principalement via des agents », et 45,7 % en font leur premier critère de sélection d'un logiciel. Pour Futurum, le message est clair : la phase pilote de l'IA en entreprise est terminée.

Cette maturité affichée ne gomme pas les difficultés. L'enquête relève que 43 % des entreprises peinent encore à mesurer la valeur business de leur IA — près de la moitié du marché ne dispose donc pas de l'instrumentation nécessaire pour rattacher l'activité des modèles à des résultats financiers. L'exigence de « P&L » précède, pour beaucoup, les moyens de la satisfaire.

À prendre avec précaution

Ces chiffres émanent d'un cabinet d'analystes qui vend rapports et tableaux de bord aux grands comptes ; ils reposent sur des réponses déclaratives de décideurs, non sur des résultats financiers audités. La distinction entre « priorité affichée » et ROI réellement constaté reste donc à faire. L'enquête, en revanche, converge avec un discours de plus en plus répandu : après l'euphorie des projets pilotes, les directions financières veulent des preuves chiffrées, et les agents autonomes sont sommés de les fournir. ◆

Rubrique 17 articles

Sécurité, risques, régulation

Attaquée par un agent IA autonome, Hugging Face a analysé les traces avec un LLM local

21 juillet 2026 · 6 min · ia · cybersecurite · agents-ia page seule ↗

Le 16 juillet 2026, Hugging Face a publié une divulgation d'incident au sujet d'une intrusion dans une partie de son infrastructure de production. La plateforme, devenue le principal dépôt mondial de modèles et de jeux de données d'intelligence artificielle, décrit une opération qui présente une caractéristique inédite : elle aurait été pilotée de bout en bout par un système d'agent IA autonome, sans intervention humaine action par action. Pour reconstituer ce qui s'était passé, l'entreprise a fini par analyser les traces de l'attaque avec un modèle de langage exécuté localement, faute de pouvoir soumettre ces données aux API commerciales.

Une intrusion entrée par un jeu de données piégé

D'après la divulgation de Hugging Face, l'attaque a commencé par un vecteur cohérent avec le cœur de métier de la plateforme : un jeu de données malveillant téléversé sur le service. Ce dataset exploitait deux failles d'exécution de code distant dans le pipeline de traitement des données — un chargeur de dataset exécutant du code distant et une injection de gabarit (« template injection ») dans la configuration d'un jeu de données. La combinaison a permis d'exécuter du code sur les machines de traitement (« workers ») chargées d'ingérer les datasets soumis par les utilisateurs.

À partir de ce point d'entrée, l'attaquant a élevé ses privilèges jusqu'à un accès au niveau des nœuds, récupéré des identifiants cloud et de cluster, puis s'est déplacé latéralement dans plusieurs clusters internes au cours d'un week-end. Selon l'entreprise, l'opération a exécuté « plusieurs milliers d'actions individuelles à travers un essaim de bacs à sable éphémères », l'ensemble étant orchestré par un cadre d'agent autonome opérant « à la vitesse des machines ». Le journal d'actions reconstitué compte plus de 17 000 événements attribués à l'attaquant.

Ce qui a été touché, ce qui a tenu

Hugging Face insiste sur le périmètre limité de la compromission, et il convient de ne pas surinterpréter la gravité de l'incident à ce stade. Ont été concernés :

  • un accès non autorisé à un ensemble restreint de jeux de données internes ;
  • plusieurs identifiants de services (credentials cloud et cluster).

En revanche, l'entreprise dit n'avoir trouvé aucune preuve d'altération des modèles, jeux de données ou Spaces publics destinés aux utilisateurs, ni de compromission de la chaîne d'approvisionnement logicielle (« software supply chain »). Autrement dit, l'atteinte reste, selon Hugging Face, cantonnée à l'infrastructure interne, sans contamination des artefacts publics que des millions de développeurs téléchargent quotidiennement. La plateforme indique avoir engagé des spécialistes forensiques externes, alerté les autorités et procédé à une rotation des identifiants exposés.

Ce cantonnement est un point important : une compromission des modèles publics aurait ouvert un scénario de type attaque sur la chaîne d'approvisionnement, dont on a vu la portée dans d'autres affaires récentes comme l'attaque supply chain visant l'écosystème Salesforce/Klue. Ici, la barrière entre l'interne et le public semble avoir tenu.

Le caractère inédit : une attaque conduite par un agent

L'élément que Hugging Face met en avant n'est pas tant la sophistication technique de chaque étape — les vecteurs (dataset piégé, exécution de code, mouvement latéral) sont classiques — que le degré d'autonomie de l'assaillant. L'entreprise décrit une campagne menée par un système d'agent IA qui enchaîne reconnaissance, exploitation, escalade et exfiltration en générant lui-même ses décisions et ses commandes, réparties sur une nuée de bacs à sable jetables et une infrastructure de commande-et-contrôle (C2) hébergée sur des services publics.

Ce que l'incident illustre, c'est le passage d'un usage de l'IA comme simple assistant de l'attaquant à un usage où l'agent conduit l'opération. Cette bascule était largement anticipée : des éditeurs ont documenté l'emploi de modèles pour appuyer des opérations offensives, comme dans la poursuite lancée par Google contre un réseau cybercriminel s'appuyant sur Gemini. Le cas Hugging Face en constituerait, si les conclusions se confirment, l'une des premières illustrations publiques d'une intrusion en production pilotée de bout en bout par une telle chaîne agentique. Le volume — 17 000 actions sur un week-end — donne une idée de la cadence qu'un défenseur humain seul ne peut pas suivre.

La riposte : un LLM exécuté en local

C'est le second enseignement, et le plus contre-intuitif : pour analyser l'attaque, Hugging Face a eu recours à l'IA de son côté. L'entreprise dit avoir d'abord repéré l'intrusion via un pipeline de détection d'anomalies s'appuyant sur des modèles de langage pour trier sa télémétrie de sécurité. Puis, pour donner du sens aux plus de 17 000 événements, elle a déployé des agents d'analyse chargés de reconstituer la chronologie, d'extraire les indicateurs de compromission et de distinguer les dégâts réels des manœuvres de diversion. Un travail qui aurait normalement pris des jours a, dit-elle, été abattu en quelques heures.

Mais l'entreprise raconte surtout une difficulté révélatrice. Lorsque son équipe a voulu soumettre les journaux aux modèles de pointe accessibles via API commerciales, les requêtes ont été bloquées par les garde-fous de sécurité des fournisseurs : l'analyse imposait d'envoyer de grands volumes de commandes d'attaque réelles, de charges d'exploitation et d'artefacts de C2, et les filtres n'étaient pas en mesure de distinguer un répondeur d'incident d'un attaquant. L'équipe s'est alors tournée vers un modèle à poids ouverts exécuté sur sa propre infrastructure, GLM-5.2 (développé par la startup chinoise Z.ai), pour mener l'analyse forensique.

Le choix du local répond ainsi à deux contraintes. D'une part, garder des données sensibles — identifiants exposés, payloads, artefacts d'attaque — à l'intérieur de son propre périmètre plutôt que de les transmettre à un tiers en plein incident. D'autre part, échapper à une asymétrie que Hugging Face juge préoccupante : les protections destinées à empêcher les usages malveillants d'un modèle finissent aussi par entraver le défenseur légitime, tandis que l'attaquant, lui, opère sans ces contraintes. Cette tension autour du réglage des garde-fous fait écho aux débats sur la standardisation de la sévérité des jailbreaks portée par Anthropic : trop lâche, un filtre laisse passer l'abus ; trop strict, il bloque des usages défensifs parfaitement légitimes.

Les enseignements pour la sécurité à l'ère des agents

Hugging Face tire de l'épisode quelques recommandations concrètes. La plus saillante : disposer, avant un incident, d'un modèle capable, vérifié et prêt à tourner sur sa propre infrastructure, précisément pour ne pas dépendre de fournisseurs dont les garde-fous pourraient bloquer une analyse d'urgence. L'entreprise appelle aussi à traiter les données et les modèles comme des surfaces d'attaque à part entière — ce que rappelle le vecteur d'entrée, un simple jeu de données téléversé — et à préparer la rotation rapide des jetons d'accès.

Au-delà du cas particulier, l'incident dessine une double leçon. Côté offensif, un agent autonome abaisse le coût et augmente la cadence d'une campagne multi-étapes, ce qui élargit le spectre des acteurs capables de la mener. Côté défensif, les mêmes outils deviennent nécessaires pour absorber ce volume d'événements — à condition que leurs conditions d'usage laissent la place au travail des équipes de sécurité. Reste que ce récit repose pour l'essentiel sur la version de l'entreprise ; les détails techniques précis du « framework agentique » incriminé, comme l'identité de l'assaillant, ne sont pas publiquement établis, et il convient d'attendre d'éventuelles confirmations indépendantes. ◆

Sources

L'IA, alliée ou ennemie de l'information ?

20 juillet 2026 · 5 min · ia · medias · desinformation · information page seule ↗

L'intelligence artificielle générative est entrée dans le quotidien des rédactions comme dans celui du public. Elle promet d'accélérer le travail des journalistes, mais brouille dans le même mouvement la frontière entre le vrai et le faux. Outil d'un côté, machine à confusion de l'autre : l'IA est aujourd'hui le double tranchant le plus discuté de la profession, comme l'a montré le Festival international de journalisme.

Le débat n'oppose plus les partisans et les adversaires de la technologie. Il porte désormais sur une réalité installée. En 2026, 79 % des journalistes déclarent utiliser des outils d'IA générative, contre 53 % un an plus tôt, selon une enquête rapportée par l'OJIM. Côté public, la même bascule s'observe : l'usage hebdomadaire des chatbots pour s'informer est passé de 7 % à 10 % à l'échelle mondiale, d'après le Digital News Report 2026 du Reuters Institute. La question n'est donc plus de savoir si l'IA transforme l'information, mais de mesurer ce qu'elle fait à la fois à sa fabrique et à sa réception.

Un copilote dans les rédactions

Dans les salles de rédaction, l'IA générative s'est d'abord imposée comme un assistant. Les journalistes s'en servent pour trouver des angles (48 %), pour la recherche et la vérification (43 %) ou pour transcrire et résumer des entretiens (41 %), tandis que la production de contenu proprement dite reste minoritaire, à 27 % des usages. Autrement dit, l'outil fait office de copilote plus que de plume : il accélère des tâches existantes plutôt qu'il ne réécrit le métier.

Ce diagnostic recoupe celui dressé au Festival international de journalisme de Pérouse. Selon la synthèse du Reuters Institute, l'IA générative n'a pas, jusqu'ici, bouleversé la finalité du journalisme : elle rend surtout les pratiques plus efficaces. Certaines rédactions en tirent des applications concrètes, comme l'outil « Dewey » du Philadelphia Inquirer, capable de résumer plus de 350 000 archives avec citations transparentes. Mais les intervenants insistent sur une exigence : « tout un processus éditorial doit être codifié dans un système d'IA » qui, prévient un responsable du New York Times, reste par nature imprévisible.

L'efficacité a d'ailleurs un revers économique. Si l'IA soulage des rédactions exsangues — le secteur de la presse écrite a perdu des milliers de postes en quinze ans —, elle ne comble pas le vide qu'elle est censée réduire. Loin d'être un pur destructeur d'emplois, elle redistribue les tâches : une étude récente observe même une hausse des effectifs dans certains métiers de l'information, signe que l'automatisation crée autant qu'elle supprime.

La confusion gagne le public

Là où le versant lumineux s'assombrit, c'est du côté de la réception. L'IA générative produit désormais des images réalistes, des voix imitées ou des articles parfaitement rédigés mais entièrement fictifs en quelques secondes. Le public peine à distinguer le vrai du faux, et cette confusion nourrit une défiance déjà profonde. La confiance dans l'information est tombée à 37 % en 2026, son plus bas niveau mesuré depuis 2015 par le Reuters Institute ; elle chute à 20 % pour l'information passant par les chatbots.

Le danger ne tient pas seulement à la fabrication de faux. Les deepfakes ont franchi un seuil : accessibles à quiconque possède un smartphone, ils imitent voix, expressions et attitudes avec une précision troublante, souligne l'UNESCO. L'effet le plus corrosif est peut-être le « liar's dividend », cette prime au menteur qui permet désormais de disqualifier un enregistrement authentique en le décrétant « probablement truqué ». Quand tout peut être faux, plus rien n'est tenu pour vrai : ni la croyance ni le doute ne trouvent d'ancrage.

Cette érosion se joue aussi sur le terrain politique. Comme l'a analysé le Forum économique mondial, l'IA n'a pas inventé la désinformation : elle la rend plus rapide, plus massive et surtout plus difficile à détecter. En France, à l'approche des municipales de 2026, des observateurs relèvent que les images générées et les deepfakes peuvent techniquement être utilisés par des candidats sans enfreindre la lettre du droit électoral. La bascule est également sanitaire : les IA conversationnelles diffusent des contenus de santé erronés avec l'assurance d'un expert, et alimentent, comme sur les réseaux sociaux, une fabrique de l'opinion où l'artificiel se fond dans le flux.

Le « slop » et l'effondrement de la valeur

Entre la fabrication délibérée de faux et le travail journalistique subsiste une zone grise en pleine expansion : le slop, ce contenu de synthèse produit en masse, sans intention de tromper mais sans valeur informative réelle. À mesure que la presse régionale se fragilise sous la pression des pertes publicitaires, de faux sites d'actualité prennent sa place dans les fils, et l'IA prospère dans le vide laissé par l'affaiblissement du journalisme de proximité. Le tri devient plus coûteux qu'il ne l'a jamais été, pour le lecteur comme pour les moteurs qui indexent le web.

Ce brouillage a un coût direct pour les producteurs d'information. Les chatbots répondent de plus en plus souvent à la place des sites qu'ils pillent, captant l'attention sans renvoyer le lecteur vers la source. Le phénomène est déjà mesurable : le trafic de Wikipédia recule sous l'effet de l'IA générative, et plusieurs éditeurs de presse envisagent de quitter les produits d'IA de Google pour préserver leur audience. La désintermédiation menace le modèle économique qui finance, en amont, la production même de l'information fiable.

La confiance, dernier capital

Face à ce double mouvement, le milieu s'accorde sur un point : la confiance reste le capital le plus précieux du journalisme, précisément parce que l'IA la fragilise. Les principaux risques identifiés par les journalistes eux-mêmes — l'exactitude et la désinformation (50 %), le manque de moyens (49 %), l'impact de l'IA sur le métier (43 %) — dessinent la même ligne de crête : produire vite sans produire faux.

Les pistes avancées à Pérouse tiennent moins à la technologie qu'à la méthode : fixer des standards non négociables d'exactitude et d'indépendance, rendre les usages transparents, ancrer les initiatives d'IA dans la liberté d'expression et la diversité de l'accès à l'information. Le paradoxe reste entier. Le public se tourne de plus en plus vers des canaux qu'il juge lui-même peu fiables — réseaux sociaux à 22 % de confiance, chatbots à 20 % —, tout en se disant lassé et méfiant à l'égard de l'actualité. Alliée ou ennemie, l'IA n'est ni l'une ni l'autre en soi : elle amplifie ce que les rédactions et les plateformes en font. Reste à savoir laquelle, de l'efficacité ou de la confusion, l'emportera. ◆

Grok Build passe en open source : ce que le code révèle sur les entrailles d'un agent de codage

20 juillet 2026 · 6 min · ia · xai · open-source · cybersecurite page seule ↗

xAI a publié sous licence Apache 2.0 le code source complet de Grok Build, son agent de codage en ligne de commande. La démarche n'a rien d'un geste militant : elle intervient après la découverte, par un chercheur du collectif Cereblab, que l'outil transférait des dépôts Git entiers vers un bucket Google Cloud de xAI. Le code désormais public offre une occasion rare de disséquer le fonctionnement interne d'un agent de codage — de sa boucle de raisonnement à ses outils, en passant par son interface terminal — tout en éclairant, en creux, le problème de confiance qui a précédé son ouverture.

De la fuite à l'ouverture du code

L'affaire commence à la mi-juillet 2026. Un chercheur publiant sous le pseudonyme Cereblab intercepte le trafic réseau de Grok Build (aussi appelé Grok CLI ou Grok Code) à l'aide de mitmproxy, en routant la version 0.2.93 du client à travers un proxy muni d'un certificat de confiance. L'analyse au niveau du fil, sur macOS, révèle deux canaux distincts vers xAI : les échanges « vivants » avec le modèle via POST /v1/responses, et un canal d'archivage moins documenté via POST /v1/storage.

Le constat est brutal. L'outil ne remonte pas seulement les fichiers que l'agent lit réellement : il téléverse le dépôt Git dans son intégralité. Sur un projet de 12 Go, le chercheur mesure environ 5,1 Gio expédiés en 73 morceaux d'environ 75 Mo, quand le modèle n'a traité que 192 Ko — un écart d'un facteur d'environ 27 800. Pour le prouver, il plante un fichier canari, src/_probe/never_read_canary.txt, explicitement jamais ouvert par l'agent, et le récupère intact dans un bundle Git capturé. Pire : des fichiers .env contenant clés d'API et mots de passe de base de données apparaissent en clair dans les corps de requêtes, non expurgés. La destination est un bucket Google Cloud Storage nommé grok-code-session-traces, l'analyse binaire faisant même remonter des chaînes du type « Uploading bytes to GCS via proxy ». On retrouve tous les détails de cette exfiltration dans notre article dédié.

xAI a réagi par un kill switch côté serveur, sans mise à jour du client : dès le 13 juillet, les réponses serveur basculent sur disable_codebase_upload: true et trace_upload_enabled: false, et l'outil cesse d'émettre des requêtes de stockage. Elon Musk a promis que les données déjà téléversées seraient « complètement et totalement supprimées », et annoncé l'open-sourcing du projet après un audit de sécurité, selon The Hacker News. Le chercheur relève toutefois une faille de conception dans les contrôles utilisateur : le bouton « Improve the model » ne gouvernait que l'entraînement, pas la transmission du dépôt — deux mécanismes séparés dont un seul était exposé.

Une architecture Rust en monorepo

Le dépôt officiel xai-org/grok-build, publié sous licence Apache 2.0, contient environ 844 000 lignes de Rust, d'après DevOps.com. Le projet n'est pas un dépôt communautaire au sens classique : xAI précise qu'il est synchronisé périodiquement depuis son monorepo interne, qu'un fichier SOURCE_REV enregistre le SHA du commit correspondant, et que les contributions externes ne sont pas acceptées.

Le binaire, nommé en interne xai-grok-pager mais distribué sous la commande grok, s'articule autour de plusieurs crates du workspace, organisées sous crates/codegen/. La séparation des responsabilités y est nette :

  • xai-grok-pager : l'implémentation de la TUI (rendu, scrollback, modales, saisie).
  • xai-grok-shell : le runtime de l'agent et ses points d'entrée — mode leader, stdio et headless.
  • xai-grok-tools : l'implémentation des outils (édition de fichiers, terminal, recherche).
  • xai-grok-workspace : la couche système de fichiers, VCS, exécution et checkpoints.

Le Cargo.toml racine est généré et en lecture seule, et la chaîne d'outils est figée via rust-toolchain.toml. Le support vise macOS et Linux, Windows restant « best-effort ».

La boucle de l'agent : contexte, parsing, routage

Le cœur du système est une boucle interactive qui enchaîne trois opérations, celles que l'on retrouve dans tout agent de codage moderne. D'abord la constitution du contexte : l'agent agrège l'état du workspace — arborescence, fichiers pertinents, historique VCS — pour composer l'invite envoyée au modèle. Ensuite le parsing des réponses : la sortie du modèle est interprétée pour en extraire les actions à mener, notamment les appels d'outils. Enfin le routage des appels : chaque appel est dispatché vers l'implémentation adéquate dans xai-grok-tools, dont le résultat est réinjecté dans le contexte au tour suivant.

C'est précisément à ce niveau que se logeait le problème de confiance. La boucle qui remonte le contexte au modèle est une chose ; le canal d'archivage session_state, qui empaquetait et expédiait le dépôt entier vers GCS, en était une autre, largement invisible pour l'utilisateur. Lire le code, c'est pouvoir vérifier ce qui, dans le contexte assemblé, part réellement sur le réseau — l'argument de transparence que xAI met désormais en avant.

Les outils : lire, éditer, chercher, exécuter

L'agent dispose d'un jeu d'outils classique pour un assistant de codage : lecture, édition et recherche dans le code, ainsi qu'exécution de commandes shell. La crate xai-grok-workspace encapsule les accès disque, le contrôle de version et l'exécution, avec un système de checkpoints permettant de matérialiser et, au besoin, d'annuler les modifications. S'y ajoutent des outils tournés vers le temps réel : search_web et search_x interrogent respectivement le web et les publications de la plateforme X, tandis que des outils generate_image et generate_video ouvrent la porte à des flux texte-vers-image et texte-vers-vidéo directement depuis l'agent.

Cette conception modulaire — chaque capacité isolée dans une fonction outil au contrat explicite — est la norme des agents actuels. Elle facilite l'audit : c'est en inspectant l'outil de lecture de fichiers, et en constatant l'écart entre ce qu'il traite et ce qui sort de la machine, que Cereblab a pu chiffrer l'anomalie.

L'interface terminal : rendu, saisie, révision des plans

La couche xai-grok-pager fournit une TUI plein écran, interactive à la souris et scriptable. Elle gère le rendu du scrollback, les boîtes de dialogue modales, les raccourcis clavier et les commandes slash, ainsi qu'un flux de révision des plans : avant d'appliquer une série d'actions, l'agent peut soumettre son plan à la validation de l'utilisateur. Au-delà du mode interactif, deux autres régimes coexistent — un mode headless pour l'automatisation et l'intégration continue, et une prise en charge du protocole Agent Client Protocol (ACP) pour l'embarquer dans des éditeurs.

Ce point de contrôle humain — la révision des plans — est central dans le débat de confiance ouvert par l'affaire. Un agent peut demander l'aval de l'utilisateur avant d'éditer ou d'exécuter, mais rien de tel n'encadrait le téléversement silencieux du dépôt : l'action invisible échappait, par construction, au consentement affiché à l'écran.

Un précédent qui dépasse Grok

L'épisode illustre une tension propre à la génération actuelle d'agents de codage : pour être utiles, ils réclament un accès très large au poste de travail — code, secrets, historique — et la frontière entre « contexte envoyé au modèle » et « données archivées côté fournisseur » reste opaque pour l'utilisateur final. Publier le code ne répare pas rétroactivement la fuite, mais il transforme une promesse (« nous avons tout supprimé ») en quelque chose de vérifiable, du moins pour la partie cliente.

L'ironie n'échappera à personne alors que Musk vante régulièrement la supériorité de ses modèles, y compris en interne chez Tesla et SpaceX : la confiance dans un agent de codage ne se décrète pas depuis un compte X, elle se lit dans le code. Grok Build vient d'en administrer la démonstration, à ses dépens. ◆

Rubrique 19 articles

Comprendre la machine

Comment la Chine réécrit le manuel du « soft power » à l'ère de l'IA

26 juillet 2026 · 11 min · ia · chine · geopolitique · open-source page seule ↗

Pendant des décennies, la Chine a cherché son influence culturelle dans les instituts Confucius, les studios de cinéma et les prêts d'infrastructures. En 2026, son instrument de « soft power » le plus efficace tient dans un fichier que n'importe qui, à Nairobi comme à São Paulo, peut télécharger gratuitement : un modèle d'intelligence artificielle. En diffusant des systèmes ouverts, performants et à bas coût, Pékin ne vend plus une image — il livre une brique technologique que le reste du monde installe chez lui. Et ce faisant, il réécrit le manuel de l'influence à l'âge des machines.

L'histoire a un point de bascule daté : janvier 2025. Ce mois-là, un laboratoire jusqu'alors discret de Hangzhou, DeepSeek, publie son modèle R1 sous licence MIT — l'une des plus permissives qui existent, autorisant sans contrepartie l'usage, la modification et la redistribution. Les performances rivalisent avec celles des modèles fermés américains ; le coût d'entraînement et d'usage, lui, est une fraction du leur. En quelques semaines, le « moment DeepSeek » fait vaciller les certitudes de la Silicon Valley et efface plusieurs centaines de milliards de dollars de capitalisation boursière outre-Atlantique. Mais l'onde de choc la plus durable n'est pas financière : elle est géopolitique.

D'une part de marché marginale à un tiers du monde

Les chiffres racontent une conquête express. Selon une étude publiée le 8 décembre 2025 par l'agrégateur de modèles OpenRouter et le fonds de capital-risque Andreessen Horowitz, portant sur cent mille milliards de « tokens » traités, la part des modèles chinois open source dans l'usage mondial de l'IA est passée d'à peine 1,2 % fin 2024 à près de 30 % en 2025 (South China Morning Post). Sur la même période, les requêtes rédigées en chinois sont devenues le deuxième volume mondial, derrière l'anglais.

Le mouvement dépasse largement DeepSeek. Derrière lui se sont engouffrés Alibaba avec sa famille Qwen, Moonshot AI et son modèle Kimi K2, MiniMax ou encore Z.ai. Qwen a franchi en mars 2026 le cap du milliard de téléchargements cumulés sur la plateforme Hugging Face, plus vite qu'aucune autre famille de modèles dans l'histoire, captant à ce moment plus de la moitié des téléchargements mondiaux de modèles ouverts. Un an après R1, les champions chinois dominent désormais l'écosystème open source, dépassant en volume le Llama de l'américain Meta (Usine Digitale).

Logo textuel de DeepSeek DeepSeek a publié R1 sous licence MIT en janvier 2025 ; la rupture a été autant tarifaire que technique. Crédit : DeepSeek / Wikimedia Commons.

Le basculement se lit jusque sur les plateformes de partage de code. Fin 2025, les modèles ouverts d'origine chinoise représentaient 17,1 % des téléchargements sur Hugging Face, dépassant pour la première fois les modèles américains, retombés à 15,86 % (Next). Symboliquement, le vieux monde de l'open source — dominé hier par la Silicon Valley — a changé de capitale.

Une nuance s'impose pour ne pas surinterpréter : les modèles propriétaires occidentaux — GPT d'OpenAI en tête — conservent environ 70 % du marché global de l'usage. La bascule chinoise concerne d'abord le segment ouvert, celui que l'on télécharge et que l'on héberge soi-même. Mais c'est précisément ce segment qui compte pour l'influence : un modèle que l'on installe sur ses propres serveurs devient une dépendance structurelle bien plus profonde qu'un abonnement à une interface distante.

Un « cadeau au monde en développement »

C'est là que se joue la partie de « soft power » proprement dite. Pour une administration, une université ou une jeune pousse d'un pays à revenu intermédiaire, la différence est concrète : les modèles américains de pointe s'utilisent surtout via des interfaces payantes, facturées à l'usage et susceptibles d'être coupées ; les modèles chinois se téléchargent, s'installent et se modifient localement, sans facture récurrente ni autorisation à demander.

Stephen Minas, professeur à la School of Transnational Law de l'université de Pékin, a résumé l'affaire d'une formule qui a fait le tour des chancelleries : DeepSeek est « un cadeau au monde en développement » (South China Morning Post). L'argument est double. D'abord le coût : un modèle puissant, obtenu pour une dépense dérisoire, met l'IA à portée d'acteurs qui n'auraient jamais pu s'offrir les tarifs de la Silicon Valley. Ensuite l'ouverture : le code et les poids étant publics, les développeurs des pays du Sud peuvent apprendre, adapter et bâtir par-dessus, au lieu de rester spectateurs d'une boîte noire.

Le résultat se lit déjà sur le terrain. Des développeurs d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine ajustent quotidiennement des agents fondés sur DeepSeek ou Qwen (The Wire China). En Malaisie, un vice-ministre des communications a annoncé l'adoption des puces Ascend de Huawei et l'usage de DeepSeek comme « grand modèle de langage souverain open source » du pays (The China-Global South Project). Là est le nœud : beaucoup de pays à revenu intermédiaire rêvent d'une « IA souveraine », adaptée à leur langue, leur droit et leur contexte politique — et l'offre chinoise, ouverte et clés en main, épouse exactement ce désir.

En Amérique latine, l'arrivée de DeepSeek a été vécue comme un carrefour. La région se trouve tiraillée entre l'écosystème américain, familier mais coûteux et sujet aux aléas de Washington, et une offre chinoise qui promet l'autonomie technologique à prix cassé. Y jouer sa carte comporte autant de promesses que de risques, avertissent les analystes du continent : gagner en indépendance vis-à-vis des États-Unis pourrait signifier en céder une autre à Pékin (Americas Quarterly). Le dilemme, décliné d'un pays à l'autre, résume la nouvelle grammaire de l'influence : il ne s'agit plus de choisir un fournisseur, mais un camp technologique — et, avec lui, une manière d'être connecté au monde.

Logo de Qwen d'Alibaba Qwen, d'Alibaba, a franchi le milliard de téléchargements cumulés plus vite que tout autre modèle ouvert. Crédit : Alibaba Cloud / Wikimedia Commons.

Quand la contrainte américaine devient un avantage chinois

Le plus grand paradoxe de cette histoire, c'est que Washington a en partie fabriqué le succès qu'il redoute. Les contrôles américains à l'exportation des semi-conducteurs les plus avancés, censés brider la Chine, ont eu un effet secondaire inattendu : privés des puces les plus puissantes, les laboratoires chinois ont été forcés d'optimiser. Ils ont appris à concevoir des modèles plus légers, plus efficaces, moins gourmands en calcul — donc moins chers à entraîner et surtout à faire tourner (Foreign Affairs).

Or ces modèles frugaux « voyagent » beaucoup mieux. Un système que l'on peut faire fonctionner sur du matériel modeste est précisément celui dont ont besoin les infrastructures des pays émergents. La contrainte imposée par l'export control s'est muée en argument commercial : là où la course américaine consiste à bâtir des modèles toujours plus massifs, adossés à des centres de données pharaoniques, la stratégie chinoise mise sur la diffusion, l'accessibilité et l'adaptation locale.

Rangées de serveurs dans un centre de données Un modèle frugal se déploie sur du matériel modeste : c'est exactement ce que recherchent les infrastructures du Sud global. Crédit : BalticServers.com / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Cette diffusion s'appuie sur des réseaux déjà tissés. En Afrique, où les nouvelles routes de la soie ont noué des accords avec l'écrasante majorité des États et l'Union africaine, l'IA chinoise avance dans le sillage des infrastructures numériques déjà posées par Huawei et consorts. Le président de Microsoft, Brad Smith, a lui-même reconnu la montée en puissance de la Chine sur des marchés comme l'Afrique, où l'offre occidentale peine à suivre (Foreign Policy). Des entreprises comme DeepSeek, Baidu ou Huawei proposent des solutions « clés en main » qui permettent à des gouvernements sans expertise interne d'adopter l'IA rapidement — au prix d'une dépendance nouvelle.

L'argument du « bouton d'arrêt »

Un événement récent a offert aux laboratoires chinois leur meilleur argument marketing — et il est venu de Washington. Le 12 juin 2026, le gouvernement américain a suspendu l'accès étranger aux modèles Fable et Mythos d'Anthropic, provoquant leur retrait pur et simple. L'onde de choc a été mondiale, et jusqu'en France, où l'épisode a soudé une classe politique jusque-là divisée autour de l'idée d'« IA souveraine » (voir notre article « Coupure d'Anthropic : comment Washington a uni la classe politique française »).

Pour les concurrents chinois, la leçon était limpide, et ils n'ont pas manqué de la marteler : au moins nos modèles, eux, ne comportent pas de « bouton d'arrêt » (kill switch). Un modèle à poids ouverts, une fois téléchargé, ne peut plus être débranché à distance par une capitale étrangère. Face à des gouvernements qui redoutent de bâtir leur avenir numérique sur une dépendance révocable du jour au lendemain, l'argument porte. « Si des entreprises étrangères pensent que l'accès aux modèles américains peut leur être retiré rapidement, certaines choisiront les modèles chinois à poids ouverts », résume l'analyse (The Neuron).

La souveraineté a toutefois son revers, et certains États l'ont éprouvé. En France, le Trésor a débranché un modèle chinois jugé « biaisé » pour lui préférer l'européen Mistral, rappelant qu'un modèle ouvert n'est pas neutre : il embarque les valeurs, les silences et les lignes rouges de qui l'a entraîné (voir « Le Trésor débranche un modèle chinois »). Adopter DeepSeek ou Qwen, c'est aussi importer, par défaut, une certaine manière de répondre — ou de ne pas répondre — aux questions sensibles.

Washington face à un dilemme

Aux États-Unis, la percée chinoise a rouvert un débat brûlant à l'été 2026. Les modèles librement téléchargeables les plus performants du moment viennent, pour l'essentiel, de Chine — un constat que l'administration Trump a jugé assez inquiétant pour envisager d'interdire les modèles chinois à poids ouverts, invoquant notamment des accusations de vol de propriété intellectuelle. La Maison-Blanche a ainsi reproché à Moonshot AI d'avoir « distillé » le modèle Fable d'Anthropic (TechCrunch).

Mais le camp américain est divisé. Fait notable, OpenAI et Anthropic — dont le modèle économique repose sur des systèmes fermés et payants — ont pressé le pouvoir d'agir contre ce qu'ils décrivent comme un pillage, tout en alertant sur les risques des modèles ouverts chinois (Axios). En face, une coalition de poids — Hugging Face, Meta, Microsoft, Mistral, Nvidia, Replit — a cosigné une lettre mettant en garde contre des restrictions trop larges, plaidant que la distillation est « une technique répandue d'amélioration des modèles » et qu'il faut des cadres juridiques ciblés plutôt qu'une interdiction générale. Le PDG de Replit, Amjad Masad, a tranché : « Interdire les modèles ouverts chinois, cela revient à interdire les modèles ouverts tout court. »

Le dilemme est réel. Fermer la porte aux modèles chinois, c'est risquer d'affaiblir tout l'écosystème ouvert mondial — dans lequel les acteurs américains eux-mêmes puisent. Certains ont d'ailleurs choisi de riposter sur le même terrain : des laboratoires occidentaux, à l'image de Thinking Machines et de son modèle Inkling à poids ouverts, tentent de reprendre pied dans la course à l'ouverture qu'ils avaient un temps délaissée. Car les restrictions d'accès, note l'analyse, ne fonctionnent que si les chemins de contournement se referment — or Singapour, la Malaisie, les monarchies du Golfe, l'Europe, le Japon ou la Corée du Sud gardent, eux, toutes les portes ouvertes.

Une bataille pour les standards, pas seulement pour les parts de marché

Réduire l'affaire à une guerre commerciale serait passer à côté de l'essentiel. Ce qui se joue, c'est la définition des standards qui structureront l'IA mondiale pour la décennie. Quand un développeur nigérian ou indonésien apprend son métier sur Qwen, quand une administration bâtit ses services publics sur DeepSeek, quand un écosystème entier de bibliothèques, de tutoriels et d'outils se forme autour des modèles chinois, c'est une infrastructure mentale et technique qui s'installe — bien plus contraignante, à terme, qu'un contrat de vente.

L'enjeu se double d'une dimension normative. Les modèles ne sont pas de simples outils : ils encodent des choix de langue, de valeurs, de sujets autorisés ou évités. En s'imposant comme la couche de base de l'IA du Sud global, les systèmes chinois diffusent aussi, en creux, une certaine conception de ce qu'une machine peut dire — et de ce qu'elle taira. Pékin l'a bien compris, qui articule désormais son offensive autour d'un programme baptisé « IA+ », visant à irriguer d'intelligence artificielle chaque secteur économique, chez lui comme à l'export. La générosité open source n'est pas un renoncement au contrôle : elle en est une forme plus subtile, qui troque la propriété exclusive contre l'omniprésence.

C'est la définition même du « soft power » telle que la théorisait le politologue Joseph Nye : non pas contraindre, mais rendre désirable ; non pas imposer, mais faire adopter volontairement. En offrant gratuitement ce que d'autres facturent au prix fort, la Chine ne cherche pas seulement un profit immédiat — elle cherche à devenir le socle par défaut sur lequel le reste du monde construira. Et un socle, une fois posé, ne se remplace pas d'un simple changement d'abonnement.

Reste une inconnue de taille : la générosité a un coût, et nul ne sait combien de temps les laboratoires chinois pourront distribuer à perte des modèles qui exigent des milliards en calcul. Mais pour l'heure, l'équation politique est claire. Là où les États-Unis vendent une puissance verrouillée, la Chine distribue une capacité appropriable. Le premier modèle rend dépendant ; le second rend redevable. À l'ère de l'IA, c'est peut-être la seconde monnaie qui achète le plus d'influence. ◆

HAS-Bench, la mesure de la juste place de l'humain dans les agents IA

23 juillet 2026 · 7 min · ia · agents-ia · recherche page seule ↗

« Garder un humain dans la boucle » est devenu le réflexe de sécurité de toute l'industrie des agents IA. Mais une équipe de chercheurs de l'Université de Tokyo, de l'Université de l'Illinois à Chicago et de plusieurs autres laboratoires vient rappeler que la formule est trop vague pour être utile. Dans un article déposé sur arXiv le 5 juillet 2026, ils présentent HAS-Bench (« évaluation des systèmes humain-agent sous participation humaine configurable »), le premier banc d'essai qui ne demande pas seulement si l'humain intervient, mais quand, comment et par qui. Leur conclusion tient en une phrase : ajouter un humain aide souvent, mais les gains dépendent entièrement de ces trois paramètres — et une intervention mal placée peut casser une tâche que l'agent aurait réussie seul.

Le problème : les benchmarks existants ignorent l'humain

Les bancs d'essai classiques pour agents traitent l'utilisateur comme un fournisseur passif de consignes : on donne une tâche, l'agent se débrouille, on note le résultat. À l'autre extrémité, les benchmarks multi-agents étudient la coordination entre IA, mais modélisent rarement l'humain comme un participant à part entière, doté de droits, de responsabilités et de canaux d'intervention. Entre les deux, la collaboration réelle — celle où un humain clarifie une consigne ambiguë, corrige une sortie intermédiaire ou autorise une action risquée — restait un angle mort.

Pour le combler, les auteurs proposent d'abord HAS-Framework, une représentation en graphe où humains et agents sont des nœuds de même statut, chacun avec des rôles, des permissions, des chemins de communication et une autorité d'action explicites. HAS-Bench en est la déclinaison mesurable : 397 tâches réparties sur six domaines — service client (Retail, Telecom, Airline), expertise ouverte (code et recherche) et négociation (Bargaining) — chacune jouable sous des réglages de participation humaine variables.

Ce que le benchmark fait varier

Deux axes structurent chaque scénario. Le premier est le niveau d'agentivité humaine, sur une échelle de cinq crans : A1 (automatisation totale, aucun humain), A2 (l'humain confirme les étapes clés), A3 (partenariat égal, va-et-vient — le réglage par défaut), A4 (l'humain mène, l'agent assiste) et A5 (piloté par l'humain, l'agent en renfort). Le second axe distingue trois canaux d'interaction :

  • la clarification, pour lever une ambiguïté avant que l'agent ne s'engage dans un plan ou un appel d'outil ;
  • le retour (feedback), pour évaluer ou corriger une sortie intermédiaire pendant l'exécution ;
  • le contrôle, pour autoriser, opposer un veto ou annuler une action risquée ou irréversible avant qu'elle ne s'exécute.

Chaque canal peut être ouvert à la demande de l'agent ou à l'initiative de l'humain. Surtout, HAS-Bench ne se contente pas de compter les réussites : il mesure aussi la qualité du processus via des métriques de trace — pertinence des clarifications, taux d'utilisation des retours, justification des demandes de contrôle, sûreté des actions, répartition de l'initiative, et un « taux d'intervention humaine » (HIR) — plus le coût de la collaboration en tours de dialogue, appels d'outils et jetons consommés.

Les modèles testés couvrent un large spectre : GPT-4.1, GPT-4.1-mini, Claude Sonnet 4, DeepSeek-V3 et Llama 3.1 8B servent de cerveaux d'agent. L'humain, lui, est simulé par GPT-4.1, qui joue aussi le rôle de juge — un choix méthodologique sur lequel on reviendra.

« Quand » : le bon niveau d'intervention, au bon moment

Premier résultat, le plus attendu : le partenariat égal (A3) fait mieux que l'automatisation seule (A1). En moyenne sur les six domaines, il gagne +8,4 points de réussite (Pass@1) et +11,5 points de score de tâche. Sur les tâches sensibles nécessitant une autorisation, le taux de sûreté grimpe de +26,9 points. Et l'humain « rattrape » une partie des échecs de l'agent solitaire : GPT-4.1 récupère ainsi 28,1 % des tâches qu'il échouait en autonomie, GPT-4.1-mini 22,5 %.

Mais pousser l'agentivité plus loin ne paie pas toujours. En passant de A3 à A4 (initiative humaine proactive), la réussite en code monte encore, de 52,2 à 63,5 %, et en recherche de 66,7 à 70,0 % — un gain réel mais décroissant. Surtout, l'effet n'est plus uniforme : le réglage A4 sauve 27 tâches mais en casse 13 qui passaient sous A3. L'analyse des échecs les impute à des « interventions prématurées » ou à des apports « redondants ou distrayants ». La leçon des auteurs : « le vrai enjeu n'est pas d'accorder plus d'agentivité à l'humain, mais d'exercer cette agentivité au bon moment et sous la bonne forme ».

« Comment » : chaque type de problème appelle son canal

C'est peut-être le résultat le plus opérationnel. En isolant les canaux, l'équipe montre qu'aucun n'est universel. La clarification domine sur les problèmes d'asymétrie d'information et de contraintes cachées : il faut faire remonter les faits manquants avant que l'agent ne s'engage. Le retour l'emporte quand il s'agit de réparer une sortie intermédiaire — spécifications multi-parties, vérification itérative, révision de l'objectif en cours de route. Et pour les actions sensibles, seul le contrôle fonctionne : il atteint 100 % de sûreté là où ni la clarification ni le retour ne dépassent la moitié. Autoriser explicitement une action irréversible ne se délègue pas à un autre canal.

Contre-intuitif : ouvrir les trois canaux à la fois n'est pas optimal. Dans cinq des six familles de problèmes, le meilleur canal unique bat la configuration complète. Trop d'interaction introduit de la redondance, du bruit et un coût de coordination — un argument de plus pour calibrer plutôt qu'empiler.

« Par qui » : le style de l'humain change tout

Dernier axe, les personas. À tâche, modèle et niveau d'agentivité identiques, l'équipe fait varier uniquement la manière dont l'humain simulé interagit (trois profils par domaine). L'effet est spectaculaire là où le comportement humain façonne la trajectoire : en négociation, l'écart de réussite entre personas atteint 63 points ; en recherche, 33 points. Fait notable, les personas ne changent presque pas le volume d'intervention humaine (HIR quasi stable), mais bien la façon dont l'échange se déroule et son coût — nombre de questions posées, longueur des dialogues. Autrement dit, un même agent peut se révéler économe ou bavard selon l'interlocuteur, un effet totalement invisible si l'on ne regarde que le score final.

Une capacité de l'agent, pas un interrupteur magique

Le contrepoint honnête du papier : la participation humaine n'aide que si l'agent sait s'en servir. Llama 3.1 8B ne gagne quasiment rien du passage à A3 (−0,2 point, 0,5 % de rattrapage) : sans un socle de compétence, l'aide humaine ne compense pas. À l'inverse, Claude Sonnet 4 en recherche livre une réponse sur 86,7 % des tâches mais sollicite très peu l'humain (11 % d'interventions) — un schéma d'« auto-complétion prématurée » où l'agent tranche seul et rate la cible. Savoir quand demander est donc une compétence à part entière, ni garantie par la puissance brute, ni activable par un simple réglage. C'est exactement l'enjeu que soulèvent les modèles taillés pour l'usage agentique et les travaux sur la robustesse face aux contournements : l'autonomie ne dispense pas de bornes de supervision, elle les rend plus difficiles à placer.

Portée et limites

Pour qui construit des agents, HAS-Bench propose une grille concrète : cesser de traiter « l'humain dans la boucle » comme une case à cocher, et concevoir des politiques d'intervention conditionnelles — quel canal ouvrir selon le type de problème, à quel moment, avec quelle marge d'initiative. Le débat plus large sur le degré de discernement et de supervision à confier aux systèmes IA y gagne un vocabulaire mesurable.

Reste les réserves méthodologiques, que les auteurs ne masquent pas. L'« humain » du benchmark est simulé par un modèle de langage (GPT-4.1), qui sert aussi de juge : la validité repose sur une vérification humaine par échantillons et des barèmes fixes, mais un utilisateur simulé n'est pas un vrai collaborateur, avec ses hésitations et ses angles morts. L'évaluation se fait en un seul tirage, à température nulle. Et deux crans de l'échelle d'agentivité (A2 et A5) ont été écartés des expériences principales. HAS-Bench mesure donc admirablement la structure de la collaboration humain-agent ; il faudra des humains réels pour en confirmer la texture. ◆

Kimi K3 : la Chine lance le plus gros modèle d'IA ouvert et défie ChatGPT et Claude

23 juillet 2026 · 3 min · ia · open-source · chine page seule ↗

Le 16 juillet 2026, la start-up chinoise Moonshot AI a dévoilé Kimi K3, un modèle de langage de 2 800 milliards de paramètres qu'elle présente comme le plus grand modèle « à poids ouverts » jamais publié. L'entreprise revendique des performances au coude-à-coude avec les meilleurs systèmes d'OpenAI et d'Anthropic. Un an et demi après l'électrochoc DeepSeek, la Chine confirme qu'elle compte peser dans la course, sur le terrain de l'ouverture.

Un mastodonte pensé pour être partagé

Kimi K3 repose sur une architecture de type « mélange d'experts » (Mixture-of-Experts) : sur ses 896 experts, le modèle n'en active que 16 par requête, soit moins de 2 % du total, ce qui rend ses 2 800 milliards de paramètres exploitables à coût raisonnable. Moonshot met en avant deux briques maison, l'attention linéaire hybride « KDA » (Kimi Delta Attention) et des « résidus d'attention » censés fiabiliser le traitement des très longues séquences. La fenêtre de contexte atteint un million de tokens, et le modèle vise en priorité le code et les tâches « agentiques » de longue haleine.

Surtout, Moonshot a promis de publier les poids du modèle sous une licence dérivée de MIT à l'échéance du 27 juillet 2026 : chacun pourra alors l'inspecter, le modifier et l'héberger lui-même. C'est cette philosophie ouverte, déjà défendue par DeepSeek, qui distingue les laboratoires chinois de la plupart de leurs rivaux américains, dont les modèles restent fermés.

Des benchmarks à prendre avec prudence

Le titre « dépasse ChatGPT et Claude » mérite d'être nuancé. Les classements avancés proviennent pour l'essentiel de tests où Kimi K3 fait bonne figure sans dominer partout, et où les comparaisons restent fragiles — les modèles y sont souvent évalués via des harnais logiciels différents. Selon les mesures relayées par la presse spécialisée (VentureBeat, Tom's Hardware, DataCamp), K3 arriverait premier sur le classement de code frontend de l'arène LMArena, devant le Claude Fable 5 d'Anthropic, et en tête de plusieurs bancs d'essai d'automatisation comme BrowseComp. Mais sur d'autres épreuves de programmation, il reste derrière Fable 5 ou le GPT-5.6 d'OpenAI ; sur le benchmark composite GDPval, il pointerait au troisième rang, derrière les modèles d'Anthropic et d'OpenAI.

Autrement dit : Kimi K3 se hisse dans le peloton de tête sur certains tests précis, sans qu'un classement général incontesté ne le sacre « numéro un ». Ces chiffres émanent en grande partie de Moonshot ou de bancs d'essai encore jeunes, et demandent confirmation par des évaluations indépendantes.

La Chine passe à l'offensive

Le calendrier est éloquent. Trois jours après Kimi K3, Alibaba ripostait avec Qwen 3.8 et ses 2 400 milliards de paramètres ; en quelques mois, DeepSeek V4, GLM-5.2 de Zhipu, puis ces deux modèles ont tous été ouverts. Chacun se spécialise — DeepSeek sur le raisonnement et les coûts, Qwen sur le multimodal, Kimi sur le contexte long et le code. Fait notable, Moonshot facture désormais son API à des tarifs « frontière », rompant avec la stratégie du moins-disant. Signe que les laboratoires chinois ne cherchent plus seulement à rattraper, mais à imposer leur modèle économique et technique. ◆

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Souveraineté

Wikimédia France veut faire des communs numériques la « feuille de route » de 2035

28 juillet 2026 · 5 min · wikipedia · communs-numeriques · souverainete-numerique · ia page seule ↗

Pour les 25 ans de Wikipédia, célébrés à Paris devant 1 200 personnes venues du monde entier, Wikimédia France a profité de la scène pour sortir du seul registre de l'anniversaire. L'association a présenté, le 21 juillet 2026 aux Archives nationales, un livre blanc intitulé « Vers une société des communs numériques » : six « priorités » déclinées en 28 « recommandations concrètes », qu'elle qualifie de « véritable feuille de route politique et législative pour bâtir un écosystème numérique transparent et pluraliste ». Objectif affiché : faire des biens communs numériques, à l'horizon 2035, non plus une exception alternative mais « l'architecture de référence » des services publics et de l'économie de l'innovation.

Un anniversaire transformé en tribune politique

L'encyclopédie collaborative fêtait un quart de siècle. Portée par ses 67 millions d'articles dans plus de 300 langues et quelque 250 000 contributeurs bénévoles chaque mois, elle accueillait pour la première fois en France l'édition annuelle de la conférence Wikimania, du 21 au 25 juillet, sous le mot d'ordre « Liberté, Équité, Fiabilité ». La directrice générale de la Wikimedia Foundation, Bernadette Meehan, y a résumé l'enjeu du moment : « L'intelligence artificielle transforme la manière dont les gens découvrent et consomment l'information, ce qui rend la collaboration humaine plus essentielle que jamais. »

C'est dans ce contexte que Wikimédia France a choisi de dépasser la célébration. Le lieu retenu pour dévoiler son livre blanc — les Archives nationales, gardiennes d'un patrimoine partagé — était en soi un message. L'association, active depuis 2004, entend capitaliser sur son expérience pour peser sur le débat public, à un moment où trois dynamiques convergentes menacent selon elle l'accès libre au savoir : l'essor des IA génératives, la saturation du web par des contenus invérifiables et la privatisation croissante de la connaissance.

Les communs numériques comme « troisième voie »

Le fil conducteur du document est la notion de communs numériques : des ressources produites, gouvernées et entretenues collectivement, ni tout à fait publiques ni marchandes. Wikimédia France les présente comme une « troisième voie » entre le monopole des grandes plateformes et une intervention purement étatique. L'ambition est frontale : d'ici 2035, les communs ne devraient plus être une exception que l'on tolère, mais l'infrastructure par défaut sur laquelle s'appuient services publics et innovation.

Cette vision rejoint un débat qui monte en France et en Europe. L'État a confié à l'Inria la mission de développer un ensemble de communs numériques souverains pour l'IA, et la Commission européenne a lancé début 2026 une consultation devant nourrir une future « stratégie européenne pour un écosystème numérique ouvert ». L'argument est autant industriel que civique : miser sur l'ouvert, c'est réduire les dépendances aux géants technologiques et regagner de la souveraineté numérique.

Six priorités, vingt-huit recommandations

Selon next.ink, la feuille de route s'organise autour de six piliers :

  • préserver l'intégrité de l'information face à la désinformation et à la prolifération de contenus non fiables ;
  • rééquilibrer la relation entre l'IA et les producteurs de savoir, pour que les modèles ne puisent pas dans les communs sans contrepartie ;
  • faire de l'éducation aux médias un ressort de résilience démocratique ;
  • rééquilibrer le droit d'auteur, en protégeant la création tout en fluidifiant la circulation des connaissances ;
  • garantir des environnements numériques respectueux des libertés fondamentales ;
  • reconnaître les communs numériques comme une infrastructure stratégique, au service de la souveraineté.

Ces priorités se traduisent en 28 recommandations très concrètes, dont l'association détaille plusieurs. Parmi les plus marquantes : un « test Wikipédia », soit un réflexe législatif consistant à vérifier que toute future loi sur le numérique ne pénalise pas involontairement les plateformes collaboratives non commerciales, souvent rédigées en pensant aux seuls géants marchands. L'association réclame aussi une campagne nationale d'éducation aux médias, pensée sur le modèle des grandes campagnes de santé publique, pour outiller les citoyens face à la manipulation.

Le livre blanc défend par ailleurs un « droit à la contribution », qu'il érige en pilier de l'engagement citoyen du XXIᵉ siècle, une protection renforcée du domaine public contre les tentatives d'« enclosure » — la revendication de droits exclusifs sur des œuvres pourtant libres de droits — et des garanties de pseudonymat pour protéger contributeurs et lanceurs d'alerte du harcèlement.

L'IA, ligne de fracture centrale

C'est sans doute sur l'intelligence artificielle que la feuille de route est la plus offensive. Wikimédia France plaide pour une obligation de transparence des modèles génératifs : traçabilité des sources et divulgation de l'origine des données d'entraînement. Surtout, l'association imagine un régime de réciprocité obligatoire, inspiré des licences open source, où les systèmes d'IA cesseraient d'aspirer les contenus ouverts de façon opaque pour rendre, en retour, une contribution aux communs dont ils tirent leur valeur.

L'enjeu est vital pour l'encyclopédie elle-même. Wikipédia est massivement mobilisée pour entraîner les grands modèles de langage, sans que cette exploitation nourrisse en retour la communauté qui la fait vivre. L'essor des réponses générées par IA capte par ailleurs une part de l'audience : le trafic vers l'encyclopédie recule, fragilisant le cercle vertueux entre lecteurs et contributeurs. Face à cette pression, la communauté a fait le choix de la prudence, refusant par exemple de confier l'édition de ses articles à des IA pour préserver la fiabilité qui fonde sa crédibilité. La feuille de route prolonge cette ligne sur le terrain réglementaire : plutôt que de subir l'IA, en encadrer les usages pour qu'ils servent le savoir partagé.

Un calendrier politique assumé

Wikimédia France ne cache pas l'horizon de son plaidoyer. L'association entend porter ses propositions auprès des parlementaires en vue des élections sénatoriales de septembre 2026, puis de la présidentielle de 2027. Le livre blanc se veut ainsi un socle de mobilisation, dans un moment où la souveraineté numérique s'invite dans le débat électoral français.

La formule que retient l'association résume l'esprit du texte : « choisir les communs numériques aujourd'hui, c'est refuser la fatalité du monopole technologique pour construire une autonomie numérique ouverte, humaine et durable ». Reste, comme souvent, à transformer une déclaration d'intention en droit positif. Entre un « test Wikipédia » qui suppose de revoir la fabrique de la loi numérique et un régime de réciprocité qui heurterait frontalement le modèle économique des grands laboratoires d'IA, la feuille de route trace un cap ambitieux — dont la mise en œuvre dépendra désormais moins de Wikimédia France que des arbitrages politiques des prochaines années. ◆

IA souveraine : le Trésor débranche un modèle chinois jugé « biaisé » et bascule sur Mistral

27 juin 2026 · 2 min · intelligence-artificielle · souverainete · etat page seule ↗

La direction générale du Trésor a interrompu, le 23 juin, l'expérimentation d'un assistant d'intelligence artificielle adossé à un modèle chinois, après que plusieurs agents eurent signalé des « réponses orientées ou biaisées » sur des sujets touchant la Chine. Dès le lendemain, l'outil — baptisé HéphAIstos — a été rebasculé sur un modèle de la start-up française Mistral AI. L'épisode illustre crûment le dilemme de la souveraineté numérique de l'État.

Un modèle open source choisi pour rester « maison »

HéphAIstos, déployé depuis le début de juin, associait un agent conversationnel destiné à assister les hauts fonctionnaires dans leurs tâches quotidiennes — y compris le traitement de données confidentielles — à une application de transcription multilingue. Près de 100 des 1 300 agents du Trésor l'utilisaient quotidiennement, selon Clubic.

Le moteur retenu était Qwen, le modèle développé par le groupe chinois Alibaba. Un choix paradoxal en apparence, mais assumé pour des raisons techniques : Qwen est entièrement open source dans ses versions publiques, ce qui permettait un déploiement local, sans accès à Internet ni transfert de données vers les serveurs du groupe chinois, détaille moncarnet.com. Sur le papier, l'option garantissait donc la confidentialité des données sensibles manipulées à Bercy.

Des biais documentés, un revirement express

Le problème ne tenait pas à une fuite de données, mais au contenu même des réponses. Plusieurs utilisateurs ont constaté des prises de position orientées sur des questions chinoises. Des tests indépendants ont établi de longue date que Qwen qualifie Taïwan d'« élément inaliénable de la Chine » et renvoie une erreur de sécurité lorsqu'on l'interroge sur les événements de la place Tiananmen du 3 juin 1989. Un rapport de l'Australian Strategic Policy Institute avait par ailleurs relevé d'importantes divergences entre les versions chinoise et anglaise du modèle sur le génocide ouïghour ou l'indépendance tibétaine.

Bercy a confirmé à l'AFP avoir « interrompu rapidement l'expérimentation après ces alertes ». Le 24 juin, un modèle de Mistral AI prenait le relais. Le timing n'a rien d'anodin : le basculement coïncide avec le plan gouvernemental qui prévoit de généraliser un assistant conversationnel fondé sur Mistral auprès d'environ un million d'agents publics, pour un budget initial de 700 000 euros en 2026, et un coût annuel additionnel estimé entre 2 et 4 millions d'euros selon les usages, rapporte Traders Union.

L'affaire condense les tensions de la stratégie française, déjà visibles dans la généralisation de l'« IA dans l'État » ou le déploiement de Mistral chez CMA CGM : un modèle techniquement souverain — déployable localement, auditable — peut rester politiquement « importé ». La souveraineté ne se réduit pas à la maîtrise de l'infrastructure ; elle s'étend aux valeurs encodées dans le modèle lui-même, enjeu déjà soulevé par les débats sur une IA « bien commun » et par l'épisode de la coupure d'une IA dite souveraine. ◆

VivaTech : Édouard Philippe veut investir « massivement » dans l'IA et en fait un test pour 2027

20 juin 2026 · 6 min · presidentielle-2027 · ia · souverainete · horizons page seule ↗

À VivaTech, le 17 juin, Édouard Philippe a posé l'intelligence artificielle au centre de sa campagne pour la présidentielle de 2027. Le candidat Horizons promet d'investir « massivement », mais surtout d'organiser ce financement à l'échelle européenne : mobilisation de l'épargne, union des marchés de capitaux, commande publique offensive et modernisation de l'État. Une plateforme qui rejoint le diagnostic du gouvernement sortant tout en cherchant à s'en distinguer par l'ampleur et la cohérence.

Un discours qui assume l'enjeu de pouvoir

L'ancien Premier ministre a choisi la dixième édition de VivaTech, le grand salon technologique parisien tenu du 17 au 20 juin, pour détailler une offre programmatique sur l'IA. Le ton tranche avec le registre habituel des grands-messes de start-up : pour Édouard Philippe, l'intelligence artificielle n'est plus une affaire de spécialistes. « L'IA n'est plus un sujet de spécialistes, c'est une question de pouvoir, de prospérité et de liberté », résume-t-il dans une tribune publiée en marge de l'événement (Maddyness).

Le candidat assume une posture de non-expert revendiquée. Interrogé sur son propre usage de ces outils, il répond pragmatiquement : « J'utilise l'IA comme les Français. Je prompte, je tâtonne. » Le propos vise moins à démontrer une maîtrise technique qu'à camper l'IA comme un sujet éminemment politique, susceptible de redistribuer le pouvoir entre puissances, entreprises et citoyens. C'est aussi un message adressé à l'écosystème tech, que le discours cherche explicitement à rassurer sur les intentions d'un éventuel exécutif Horizons.

Trois leviers : capitaux, commande publique, État

Le cœur de la proposition tient en une question : avec quel argent investir « massivement » sans creuser davantage la dette publique française ? La réponse d'Édouard Philippe est de déplacer la focale du budget national vers l'épargne européenne, qu'il estime considérable — de l'ordre de plusieurs dizaines de milliers de milliards d'euros — mais mal orientée, drainée en grande partie vers les marchés américains.

Premier levier, le financement. Il défend une véritable « union des marchés de capitaux à l'échelle européenne », serpent de mer bruxellois censé permettre aux entreprises du continent de lever des fonds aussi facilement qu'outre-Atlantique. Pour capter l'épargne des particuliers, il avance l'idée d'un « livret capital France » fléché vers l'innovation nationale, et n'écarte pas l'usage de fonds de pension profonds, qu'il relie à une future réforme des retraites pensée aussi comme un outil de financement de long terme. L'objectif affiché est de réduire la dépendance aux financeurs étrangers qui dominent aujourd'hui les tours de table des champions européens.

Deuxième levier, la commande publique. Édouard Philippe veut faire des achats de l'État et des collectivités un instrument de soutien direct aux acteurs européens, Mistral AI en tête. Il reprend à son compte l'idée d'un « Buy European Tech Act » et de marchés technologiques groupés à l'échelle du continent — l'équivalent d'une préférence européenne assumée pour les produits numériques souverains. La logique est connue des États-Unis, où les commandes fédérales ont historiquement servi de tremplin à des pans entiers de l'industrie technologique.

Troisième levier, la transformation de l'État. Le candidat propose la création d'un « CTO public », sorte de directeur technique de l'État chargé de l'architecture numérique globale et de la cohérence des acquisitions technologiques de la puissance publique. À cela s'ajoutent un plan de modernisation des services publics et un volet capital humain : porter la production d'ingénieurs d'environ 40 000 à 100 000 par an et instaurer un « droit à la reconversion » pour amortir les effets de l'IA sur l'emploi.

La souveraineté contre la « vassalisation »

Derrière l'argumentaire économique, c'est une thèse de souveraineté qui structure le discours. Édouard Philippe martèle que l'Europe doit disposer de son propre accès aux modèles d'IA de frontière et à des capacités de calcul indépendantes. Il fixe un cap chiffré : doubler la capacité de calcul du continent en cinq ans.

Le danger qu'il identifie est celui d'une dépendance critique. « Une infrastructure que d'autres peuvent débrancher » constituerait, selon lui, une menace directe pour la liberté collective. Il cite volontiers l'épisode Starlink en Ukraine comme illustration de ce que peut produire la concentration d'un service stratégique entre les mains d'un acteur privé — en l'occurrence Elon Musk — et agite le risque de « vassalisation » technologique. Le message est clair : quand des individus ou des États acquièrent un monopole sur les formes avancées d'IA, « notre liberté et nos valeurs sont en jeu », et il dit refuser tout compromis sur ce terrain.

Cette grammaire de la souveraineté n'est pas neuve dans le débat français : elle irrigue déjà largement la campagne, au point que la « guerre de l'IA » s'est invitée dans la course présidentielle. La singularité de Philippe est d'en tirer une feuille de route institutionnelle plutôt qu'un slogan.

Réguler moins, innover plus

Le candidat ne ménage pas les critiques à l'égard du cadre réglementaire européen. Il reconnaît sans détour que l'Europe « régule plus vite qu'elle n'innove » et juge que l'empilement de textes — AI Act, DSA, DMA — a produit un environnement fragmenté qui favorise les géants déjà installés, capables d'absorber les coûts de conformité, au détriment des jeunes pousses. Sans réclamer un démantèlement de ce corpus, il plaide pour une simplification et une réorientation qui privilégieraient la capacité d'exécution sur la production normative.

C'est l'un des points où son positionnement cherche à se démarquer : non pas un discours anti-régulation à l'américaine, mais une critique de la lenteur et de la complexité, assortie de propositions d'investissement censées rééquilibrer la balance entre protection et puissance.

Un terrain politique déjà encombré

Le diagnostic d'Édouard Philippe recoupe largement celui de l'exécutif. La veille de son intervention, le 16 juin, le gouvernement de Sébastien Lecornu annonçait 655 millions d'euros supplémentaires pour le développement de l'IA. Le candidat Horizons ne conteste pas la direction, mais déplace l'accent vers les infrastructures et le financement européens, jugeant les montants nationaux insuffisants face à l'échelle des investissements américains et chinois.

Le sujet est aussi un terrain disputé entre prétendants. Gabriel Attal occupe un espace voisin, avec une insistance plus marquée sur l'accélération, tandis que la souveraineté numérique traverse les programmes de la quasi-totalité des candidats déclarés. Dans une campagne marquée par une multiplication des candidatures, l'IA devient un marqueur de crédibilité : montrer que l'on a une stratégie cohérente, et pas seulement des intentions, sur ce qui s'impose comme l'enjeu industriel de la décennie.

Ce qu'il reste à démontrer

L'offre d'Édouard Philippe a le mérite de la cohérence : financement, débouchés via la commande publique et pilotage par l'État forment un triptyque articulé. Reste que ses leviers les plus puissants — l'union des marchés de capitaux et un « Buy European Tech Act » — dépendent moins de l'Élysée que d'un accord à vingt-sept, notoirement difficile à arracher. De même, adosser le financement de l'IA à une réforme des retraites expose le candidat à un débat politique inflammable, où l'argument technologique risque d'être noyé.

À dix-huit mois du scrutin, le discours de VivaTech vaut donc surtout comme déclaration d'intention structurée. Il fixe un cap — souveraineté, investissement massif, simplification réglementaire — dont la faisabilité se jugera, le moment venu, à l'aune des compromis européens qu'un futur président serait réellement capable d'obtenir.

Sources : Le Monde (titre et chapeau), Maddyness, Ecostylia. ◆

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Le reste du fil

Ce que ChatGPT et Gemini savent de vous, et comment le découvrir

27 juillet 2026 · 7 min · ia · vie-privee · donnees-personnelles · chatgpt page seule ↗

À force de leur parler, on oublie qu'ils prennent des notes. ChatGPT et Gemini se sont mis, chacun à sa manière, à mémoriser qui vous êtes : vos projets, vos habitudes, votre entourage, parfois des détails que vous ne pensiez pas avoir livrés. La bonne nouvelle, c'est qu'on peut leur demander de tout recracher, puis décider quoi effacer. Mode d'emploi 2026.

Deux assistants, deux façons de vous connaître. ChatGPT construit sa connaissance de vous à partir de ce que vous lui dites, conversation après conversation. Gemini, lui, part d'un avantage de terrain : il est adossé à votre compte Google, c'est-à-dire à votre nom, à votre historique de recherche et, si vous l'y autorisez, à vos autres applications Google. Comprendre ces deux mécaniques, c'est comprendre pourquoi l'un peut vous surprendre en citant un voyage que vous préparez, et l'autre en connaissant votre prénom dès le premier message.

ChatGPT : une mémoire à deux étages

Depuis les évolutions successives de sa fonction « mémoire », ChatGPT combine deux couches distinctes, et la distinction est cruciale pour la vie privée.

La première, ce sont les souvenirs enregistrés (« saved memories ») : une liste explicite de faits que le modèle a décidé de retenir — votre métier, vos centres d'intérêt, le prénom de vos enfants, le fait que vous êtes végétarien ou que vous apprenez le portugais. Cette liste est consultable et modifiable ligne par ligne. C'est la seule partie de sa connaissance que vous voyez telle quelle.

La seconde couche est plus insidieuse : la référence à l'historique des conversations. Là, aucune liste. Le modèle relit vos échanges passés en arrière-plan et en tire un portrait de vous « au fil de l'eau », qui n'est jamais figé ni affiché. Une refonte déployée en 2026 (baptisée en interne « dreaming » par OpenAI) a poussé cette logique plus loin encore : le système révise vos anciennes conversations en tâche de fond, en extrait ce qui compte et met à jour un portrait de qui vous êtes « maintenant ». Pratique, mais cela signifie qu'une part de ce que ChatGPT sait de vous n'apparaît nulle part sous forme de fiche.

Le faire parler

Le test le plus simple tient en une phrase. Ouvrez une conversation et tapez, en français, quelque chose comme :

« Que sais-tu de moi ? Fais la liste de tout ce dont tu te souviens à mon sujet. »

Ou, pour viser la couche implicite :

« À partir de nos conversations passées, dresse mon profil : mes habitudes, mes préférences, ce que tu supposes de ma vie. »

Le résultat est souvent troublant de justesse — et parfois faux, ce qui est un problème d'un autre ordre. Attention toutefois : ce que le modèle « avoue » n'est pas exhaustif ni parfaitement fiable, c'est une reformulation, pas un export brut. Pour la vérité de référence, il faut aller dans les réglages.

Voir, corriger, effacer

Sur ordinateur, le chemin est : avatar de profil → Réglages → Personnalisation → Gérer les souvenirs. S'affiche alors la liste complète des souvenirs enregistrés, chacun daté. Sur mobile : menu → votre nom → Personnalisation → Gérer la mémoire.

De là, tout est possible :

  • Supprimer un souvenir précis : survolez la ligne, cliquez sur l'icône corbeille (la suppression est immédiate et sans annulation).
  • Tout effacer : en bas du panneau, « Effacer la mémoire de ChatGPT » remet le compteur à zéro.
  • Corriger une erreur : le plus propre est de supprimer la ligne fautive, puis de dicter la bonne information (« Retiens que… »).
  • Couper la mémoire : le même écran Personnalisation propose un interrupteur pour désactiver la mémoire ; les deux couches (souvenirs et historique) se coupent indépendamment.

Deux gestes complémentaires valent d'être connus. Pour un échange ponctuel sans laisser de trace, utilisez une conversation temporaire (qui n'alimente ni la mémoire ni l'historique). Et dans Réglages → Contrôles des données, désactivez « Améliorer le modèle pour tout le monde » si vous ne voulez pas que vos échanges servent à l'entraînement.

Gemini : ce que votre compte Google raconte déjà

Avec Gemini, la surprise vient souvent en sens inverse. Beaucoup d'utilisateurs découvrent qu'il connaît leur prénom dès le premier message : rien de magique, il lit simplement le profil du compte Google avec lequel vous êtes connecté. C'est le socle de base, présent même sans réglage particulier.

Au-delà, Google a ouvert la personnalisation : Gemini peut s'appuyer sur votre historique de recherche (Web & App Activity) pour affiner ses réponses, puis, à mesure que la fonctionnalité s'étend, se connecter à d'autres applications Google — Search, et progressivement Photos, YouTube et d'autres services. L'assistant décide, requête par requête, si aller piocher dans ces données améliorerait sa réponse. D'où l'impression, parfois, qu'il « en sait trop » sur vos préférences ou vos projets.

Le faire parler, là aussi

Les mêmes questions fonctionnent :

« Sur quelles données de mon compte Google t'appuies-tu pour me répondre ? »

« Que sais-tu de moi, et d'où vient cette information ? »

Gemini a tendance à être explicite sur ses sources (profil du compte, historique de recherche, applications connectées), ce qui aide à cartographier ce qui est branché.

Reprendre la main

La connaissance de Gemini se règle à deux endroits.

Côté Gemini d'abord : dans les paramètres de l'application, la section Personnalisation / applications connectées (« Personal Intelligence » selon les versions) liste ce qui est relié et permet de tout déconnecter. Google impose trois conditions cumulatives pour la personnalisation par la recherche : la fonction activée, votre autorisation explicite, et l'activité Web & App activée — couper l'une des trois suffit. Comme ChatGPT, Gemini propose des conversations temporaires, non enregistrées et non utilisées pour la personnalisation.

Côté compte Google ensuite, c'est là que se trouve la matière première. Sur myactivity.google.com, vous consultez et effacez votre activité sur le Web et les applications, votre historique de recherche, celui de YouTube, et vous pouvez programmer une suppression automatique (3, 18 ou 36 mois). Tarir cette source, c'est réduire d'autant ce que Gemini peut apprendre de vous.

L'angle vie privée : ce que dit le RGPD

Ces mémoires ne sont pas un simple confort : elles traitent des données personnelles, et le RGPD s'applique pleinement aux IA génératives déployées en Europe, sans exception, rappelle la logique posée par la CNIL dans ses recommandations IA. Vous disposez donc, en principe, des droits d'accès, de rectification, d'opposition et d'effacement.

En pratique, ces droits butent sur une difficulté technique bien réelle. Effacer un souvenir enregistré ou votre historique, oui, c'est immédiat. Mais faire disparaître une information vous concernant qui aurait servi à entraîner le modèle est une autre affaire : les données d'entraînement n'y sont pas rangées dans des cases identifiables, et un réentraînement complet du modèle à la demande d'une personne n'est pas réaliste. Ce qu'une demande d'effacement obtient concrètement, c'est le plus souvent un filtrage des sorties — empêcher le modèle de générer du contenu à votre sujet — plutôt qu'une véritable amputation de sa mémoire profonde.

D'où quelques réflexes de bon sens qui valent mieux qu'un recours a posteriori :

  • Ne confiez pas à un chatbot ce que vous ne voudriez pas voir ressortir (données de santé, situation financière, informations sur des tiers).
  • Faites le ménage régulièrement : un passage par la liste des souvenirs et par votre activité Google toutes les quelques semaines suffit à éviter la dérive.
  • Utilisez les modes temporaires pour les sujets sensibles.
  • Coupez la contribution à l'entraînement dès que la case existe.

En un test

Le plus parlant reste de le faire vous-même, ce soir : ouvrez ChatGPT, demandez-lui ce qu'il sait de vous, puis ouvrez la page « Gérer les souvenirs » pour comparer avec la liste officielle. Recommencez avec Gemini en lui demandant sur quelles données Google il s'appuie. En dix minutes, vous saurez précisément ce que ces deux assistants ont retenu — et vous aurez, entre vos mains, tous les boutons pour décider ce qu'ils gardent. ◆

L'IA fait exploser le bilan carbone des géants de la tech, et leurs promesses « zéro carbone » avec

26 juillet 2026 · 6 min · ia · environnement · energie · data-centers page seule ↗

Google, Microsoft, Amazon, Meta : tous avaient promis d'effacer leur empreinte carbone d'ici la fin de la décennie. Tous voient aujourd'hui leurs émissions grimper, tirées par la construction frénétique de data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Les rapports environnementaux publiés au premier semestre 2026 racontent la même histoire embarrassante : la course à l'IA se paie en gaz à effet de serre, et elle éloigne les géants du numérique de leurs propres objectifs « net zero ».

Des courbes qui montent quand elles devaient descendre

Le constat est têtu. Dans son rapport environnemental 2025, Google reconnaît que son bilan carbone total a progressé de 18 % sur un an, et qu'il est désormais 81 % supérieur à son niveau de 2019, l'année de référence choisie pour mesurer ses efforts. Or l'entreprise s'est engagée à diviser par deux ces mêmes émissions d'ici 2030. Elle marche pour l'instant dans la direction opposée.

Microsoft est logé à la même enseigne. Le groupe a déclaré environ 20 millions de tonnes équivalent CO₂ sur son exercice 2025, soit une hausse de 25 % en un an et d'à peu près un quart depuis 2020, date de sa promesse de devenir « carbone négatif » en 2030. Interrogée, la directrice du développement durable de Microsoft a refusé de réaffirmer clairement que cet objectif restait tenable. Chez Amazon, le bilan 2024 s'établit à 68,25 millions de tonnes, en hausse de 6 %, l'entreprise renvoyant sa neutralité à 2040 plutôt qu'à 2030.

Lollipop de la hausse des émissions déclarées par Microsoft, Google et Amazon sur leur dernière année de reporting

Dans chaque rapport, la cause désignée est la même : l'expansion des centres de données. Amazon attribue explicitement sa hausse « principalement à la construction de data centers ». Microsoft pointe l'extension de son parc et l'arrêt d'achats de certificats verts qu'il jugeait peu crédibles. Google, lui, voit ses émissions dites de « scope 3 » — celles de sa chaîne d'approvisionnement, qui pèsent 80 % de son total — bondir de 25 %, sous l'effet du béton, de l'acier et des puces nécessaires à ses nouveaux bâtiments.

Le cas Meta, ou les limites de la comptabilité verte

Meta occupe une place à part, révélatrice d'un tour de passe-passe comptable répandu dans le secteur. L'entreprise affirme avoir atteint la neutralité carbone pour ses opérations depuis 2020 et couvrir 100 % de la consommation électrique de ses data centers par de l'énergie renouvelable. Le mécanisme : acheter, ailleurs sur le réseau, des certificats d'électricité verte pour « compenser » un courant qui, physiquement, reste largement fossile là où tournent les serveurs.

La réalité brute est moins flatteuse. Les émissions de scope 3 de Meta ont augmenté d'environ un million de tonnes en 2024, et le groupe reconnaît lui-même que « l'IA stimule la croissance de l'entreprise, ce qui accroît la demande d'énergie et d'eau ». Autrement dit, la neutralité affichée tient à un artifice de compensation, pas à une baisse réelle de la consommation. C'est précisément ce décalage entre les tonnes déclarées et les tonnes réellement rejetées qui nourrit les accusations d'écoblanchiment, et que nous avions déjà documenté à propos des calculs d'empreinte des data centers.

L'IA, une soif d'électricité sans précédent

Derrière ces bilans, il y a une demande énergétique qui change d'échelle. Selon le rapport « Energy and AI » de l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique mondiale des centres de données devrait doubler d'ici 2030 pour atteindre environ 945 térawattheures — soit un peu plus que toute l'électricité consommée aujourd'hui par le Japon, et près de 3 % de la demande mondiale. L'IA est le premier moteur de cette envolée : sa part dans la consommation des data centers pourrait passer d'environ 5-15 % aujourd'hui à 35-50 % en 2030.

La dynamique est particulièrement brutale aux États-Unis, où les data centers représenteront près de la moitié de la croissance de la demande électrique d'ici la fin de la décennie. Un chiffre parle de lui-même dans les comptes de Microsoft : ses émissions liées à l'électricité achetée ont bondi de 945 % entre 2024 et 2025, l'entreprise ayant cessé de masquer sa consommation réelle derrière des certificats qu'elle juge désormais non additionnels. Cette même consommation explosive se lit à l'échelle d'un seul produit : chez Google, le déploiement de l'assistant Gemini a fait gonfler la facture d'électricité et d'eau des services concernés.

Des parades réelles, mais qui ne suffisent pas

Les géants ne restent pas inertes. Microsoft a contractualisé 19 gigawatts de nouvelles capacités renouvelables en 2024 et acheté près de 22 millions de tonnes de crédits de retrait de carbone. Meta soutient plus de 15 gigawatts de projets éolien et solaire, et pousse le rendement de ses data centers (indicateur PUE de 1,08, proche de l'optimum théorique). Amazon met en avant l'électrification de ses flottes de livraison. Tous investissent aussi massivement dans le nucléaire et, pour certains, dans le gaz — l'AIE prévoit d'ailleurs que le gaz naturel fournira 175 TWh supplémentaires pour alimenter les serveurs américains.

Google, de son côté, met en avant un objectif plus exigeant que la simple compensation : faire tourner l'ensemble de ses opérations sur une électricité « sans carbone 24 heures sur 24 » d'ici 2030, c'est-à-dire décarbonée à chaque instant et sur chaque réseau, sans passer par la moyenne annuelle qui autorise les artifices. Le groupe en est aujourd'hui à 65 % en moyenne — un progrès réel, mais un objectif d'autant plus dur à tenir que la demande, elle, ne cesse d'enfler : sa charge électrique a crû de 37 % en un an.

Le problème est arithmétique : ces gains sont pulvérisés par le rythme de construction. Améliorer l'efficacité d'un data center de quelques pourcents ne compense pas le doublement du parc. Et l'appétit énergétique des serveurs a des effets locaux tangibles, du bruit permanent qui rend malades les riverains à la pression sur les réseaux électriques et l'eau de refroidissement.

Une transparence sous surveillance

Reste une inconnue de taille : la fiabilité des chiffres. Les méthodologies varient d'un groupe à l'autre — scopes retenus, périmètre, recours aux certificats verts —, ce qui rend les comparaisons directes hasardeuses et gonfle ou dégonfle les bilans selon les conventions choisies. C'est ce flou que dénonçait récemment le secrétaire général de l'ONU, qui a réclamé « toute la vérité » sur le coût climatique de l'IA et une transparence bien plus grande des acteurs du numérique.

En attendant, le message des rapports 2025-2026 est sans ambiguïté. Les entreprises qui vantent l'IA comme un outil au service de la transition écologique sont aussi celles dont l'empreinte carbone recommence à grimper à cause d'elle. Le « rêve zéro carbone » n'est pas mort, mais il recule à mesure que se construisent les cathédrales de silicium censées faire tourner la révolution. ◆

En Allemagne, l'IA générative alourdit les violences sexuelles faites aux enfants

24 juillet 2026 · 6 min · ia · allemagne · protection-enfance · justice page seule ↗

L'Office fédéral de police criminelle allemand (Bundeskriminalamt, BKA) a présenté le 21 juillet 2026 son bilan annuel sur les violences sexuelles visant les mineurs. Le tableau qu'il dresse est stable dans sa gravité : plus de 20 000 victimes recensées en 2025, des chiffres qui restent, selon la formule officielle, « toujours préoccupants ». Un déplacement de fond structure désormais ce constat : la délinquance « se déplace de plus en plus vers l'espace numérique », et l'intelligence artificielle générative y ouvre, selon le rapport, de « nouvelles possibilités » de passage à l'acte. Cet article s'en tient à une lecture factuelle du phénomène, de sa mesure statistique et de la réponse institutionnelle qu'il appelle, sans aucun détail opérationnel.

Ce que disent les chiffres du rapport

Le Bundeslagebild consacré aux infractions sexuelles au préjudice des enfants et des adolescents recense pour 2025 un total supérieur à 20 000 victimes mineures (BKA). Le principal poste, les abus sexuels sur enfants, s'établit à 17 126 cas, soit 772 de plus qu'en 2024 — une hausse de 4,7 %, l'ordre de grandeur repris par Le Figaro et l'AFP. Les abus visant des adolescents progressent dans des proportions comparables (1 239 cas, +4,0 %).

Le rapport distingue nettement les atteintes physiques du volet documentaire, c'est-à-dire la production et la diffusion d'images. Sur ce terrain, deux tendances se croisent. Le nombre de cas liés à du matériel pédocriminel mettant en scène des enfants recule légèrement, à 41 677 (-2,7 %), tout en demeurant à un niveau très élevé. À l'inverse, les affaires portant sur du matériel impliquant des adolescents atteignent un record, 11 515 cas (+19,9 %). Cette distinction compte : une part de ces contenus n'implique pas de contact physique direct, catégorie précisément en forte hausse (4 861 cas, +16,5 %).

Les autorités insistent enfin sur une limite intrinsèque de ces statistiques. Le ministre de l'Intérieur Alexander Dobrindt a rappelé que ces chiffres « terriblement élevés » ne rendent pas compte d'un « chiffre noir » important — l'ensemble des faits qui échappent à tout signalement. La mesure statistique reflète donc autant l'activité policière et la propension à dénoncer que l'ampleur réelle du phénomène.

Le basculement numérique et le rôle de l'IA générative

Le fil rouge du rapport est le déplacement des faits vers l'espace en ligne. Deux mécanismes reviennent : le cybergrooming, par lequel un adulte gagne la confiance d'un mineur pour l'amener à des actes à caractère sexuel, et le visionnage en direct (livestreaming) d'abus commis à l'étranger. La déléguée fédérale à l'enfance, Kerstin Claus, souligne que le cybergrooming touche désormais près d'un adolescent de 14 à 17 ans sur trois. C'est ce basculement, plus qu'une flambée soudaine des faits « hors ligne », qui tire les statistiques vers le haut.

C'est dans ce contexte que le BKA situe l'intelligence artificielle. Le rapport ne lui attribue pas de chiffre isolé, mais décrit une « poursuite du développement » des outils qui offre « des possibilités de passage à l'acte nouvelles ou facilitées » : des contenus réels peuvent être altérés sans compétence technique particulière, et des contenus entièrement synthétiques peuvent être générés. Le BKA formule un pronostic explicite : rien n'indique que le nombre de victimes diminuera même si une part croissante des images est produite artificiellement.

Il faut ici tenir une distinction que le débat public confond souvent : les images synthétiques ou retouchées par IA d'un côté, les abus réels documentés de l'autre. Les deux ne se recouvrent pas — mais ils ne sont pas non plus étanches. La Internet Watch Foundation (IWF) britannique, qui traque ces contenus, a recensé 245 signalements confirmés de matériel pédocriminel généré par IA en 2024, contre 64 en 2023, soit une hausse de 380 % (IWF). L'organisation relève deux effets qui brouillent la frontière : une part de ces contenus réutilise des images d'abus réels pour entraîner les modèles — « réanimant » de fait des victimes existantes —, et 40 % des contenus IA examinés relèvent des catégories les plus graves, contre 21 % pour le matériel classique. L'artefact n'est donc pas un simple substitut « sans victime ».

La réponse juridique : Allemagne et projet de règlement européen

En droit allemand, la production, la détention et la diffusion de représentations pédopornographiques sont déjà réprimées, que le contenu soit authentique ou fabriqué : le code pénal vise notamment les représentations à l'apparence réaliste, ce qui englobe une large part des productions par IA. L'enjeu porté par le BKA n'est donc pas d'abord législatif mais opérationnel — moyens d'enquête, coopération internationale, formation face à des volumes croissants.

À l'échelle de l'Union européenne, deux chantiers avancent en parallèle. Le premier, la directive relative à la lutte contre les abus sexuels sur enfants, est en cours de révision. Les défenseurs de l'enfance, IWF en tête, y dénoncent une faille : la position générale du Conseil laisserait subsister une exception permettant la détention de matériel généré par IA pour un « usage personnel ». Le Parlement européen, lui, plaide pour criminaliser ces contenus en toutes circonstances et écarter cette dérogation (IWF).

Le second chantier, plus disputé, est le projet de règlement dit CSAM — surnommé « Chat Control » par ses détracteurs. Dans sa version transitoire, il autorise les messageries à détecter volontairement des contenus pédocriminels ; cette dérogation, arrivée à échéance début 2026, a été prolongée jusqu'en avril 2028 à l'issue d'un vote serré du Parlement en juillet 2026, où la motion de rejet a manqué la majorité requise (The Register). Le volet permanent et beaucoup plus contesté — qui pourrait imposer une détection systématique, y compris dans des échanges chiffrés — reste, lui, en négociation en trilogue et n'est pas adopté (Wikipédia — Regulation to Prevent and Combat Child Sexual Abuse).

Détection, chiffrement, faux positifs : les débats ouverts

La montée des contenus synthétiques déplace aussi le débat technique. Pour les services d'enquête, la génération d'images inédites complique le tri : les bases de signatures (empreintes numériques de contenus déjà connus) reposent sur la reconnaissance de fichiers identifiés, alors qu'un contenu neuf y échappe par construction. La détection doit alors s'appuyer sur des classifieurs, avec un risque assumé de faux positifs et un besoin de vérification humaine accru.

En miroir, les projets de détection généralisée dans les messageries suscitent l'opposition d'experts de la cybersécurité et de défenseurs des libertés, pour qui l'analyse de contenus chiffrés reviendrait à affaiblir le chiffrement pour tous les utilisateurs, sans garantie d'efficacité proportionnée (cybernews). La difficulté est double : élargir la surface de détection sans généraliser une surveillance des communications privées, et distinguer, dans le flux, l'illégal de l'anodin. Aucun de ces arbitrages n'est tranché.

Reste le socle rappelé par le BKA : derrière l'essor des outils, la finalité de prévention demeure inchangée. Ce constat rejoint d'autres travaux sur les mécanismes de passage à l'acte (abus sexuels sur enfants : ce que disent les agresseurs) et sur les dispositifs de protection de l'enfance (le « fichier d'interdit d'école »), tandis que la fabrication de fausses identités et d'images synthétiques prolonge la question, plus large, de la confiance à l'ère de l'IA générative (l'IA, alliée ou ennemie de l'information ?).

Sources : BKA — communiqué du 21 juillet 2026 ; Le Figaro ; Internet Watch Foundation ; The Register ; Wikipédia — CSA Regulation. ◆