Menus de restaurants, programmes de kermesses, annonces de concerts, promotions de commerces : les affiches générées par intelligence artificielle ont recouvert l'espace public français à l'été 2026. La contestation est partie des réseaux sociaux, portée d'abord par les graphistes professionnels, et gagne désormais des mairies qui reculent sur leurs propres visuels.
D'un mème américain à un phénomène de masse
Le terme est venu des États-Unis. Le 8 juillet 2026, le journaliste Jason Koebler, du site 404 Media, décrit une « pandémie de flyers ChatGPT », rapporte le média Mon Carnet. La même semaine, les exemples se multiplient hors de France : un bar de Dublin, le Thomas House Bar, des salles de concert à Toronto et Oakland, un fabricant d'autocollants du New Jersey.
En France, la vague touche des supports de proximité que peu de professionnels facturaient : affiches de fêtes de village, menus imprimés, tracts de braderies, campagnes de petits commerces, friperies associatives de la Manche. Le festival off d'Avignon, avec ses quelque 1 700 spectacles, en a été l'un des révélateurs, décrit le site Next. Quelques lignes de texte tapées dans ChatGPT, Midjourney ou une application concurrente suffisent à produire un visuel coloré, là où un devis d'illustrateur aurait supposé un budget que ces structures mobilisent rarement.
Le directeur créatif Jonathon Yule, qui travaille entre Toronto et Oakland, résume l'objection que partagent beaucoup de designers. Les vieilles affiches maladroites gardaient selon lui « une forme d'authenticité » ; les visuels IA offrent « une couche de vernis professionnel » sans transmettre d'intention ni d'émotion particulière.
Une signature visuelle qui trahit la machine
Ces affiches se ressemblent parce qu'elles sortent des mêmes modèles. Gros titres colorés sur fond sombre, listes à puces flanquées d'icônes interchangeables, flèches, mots soulignés, lumière dorée, personnages au visage neutre, typographies mal calées, le catalogue des tics est désormais familier aux professionnels. Les modèles génératifs restituent une moyenne statistique, donc l'image la plus probable, celle que tout le monde obtiendra, analyse le média spécialisé DeepDive. Le résultat est un visuel séduisant au premier coup d'œil, où l'information utile, l'heure et le lieu, ressort mal.
Pour les designers, la logique de coût abaisse leur métier au rang de « ligne budgétaire optionnelle », selon le même média. Un service de communication qui commande un prompt plutôt qu'un devis d'illustrateur cesse de financer la conception. Le citoyen retient alors « une affiche de mairie » sans la rattacher à sa commune, et l'identité locale patiemment construite se dissout dans un style optimisé par les mêmes outils, pour la plupart américains et propriétaires. Le magazine Next pointe aussi le coût énergétique de cette génération de masse, à rebours des engagements de sobriété numérique des collectivités.
Ce flot rejoint ce que les critiques appellent le « slop », ce contenu médiocre produit en masse par les IA qui sature les plateformes. Le 31 décembre 2025, le patron d'Instagram, Adam Mosseri, a reconnu le problème dans un texte intitulé « Authenticity after abundance », rappelle le magazine L'ADN. Il y promettait un étiquetage des contenus synthétiques et une mise en avant des créateurs « authentiques », réponse jugée hypocrite par une partie des observateurs, qui reprochent aux plateformes d'avoir laissé prospérer ce qu'elles disent vouloir combattre.
La riposte s'organise sur les réseaux
C'est en ligne que la contestation a d'abord pris forme. Des groupes Facebook comme « Affiches en IA claquées » ou « Affiches IA de merde » collectent et tournent en dérision ces productions, tandis que graphistes et illustrateurs documentent sur LinkedIn les commandes perdues et l'uniformisation qui gagne leurs villes. La bascule est double : chaque affiche générée est une prestation qui n'est plus payée, et une identité graphique locale qui se dilue. La fracture traverse aussi le tissu associatif, où les bénévoles qui composaient les visuels à la main se voient remplacés par un outil que d'autres membres jugent plus commode, faute de budget pour un professionnel.
Le cas de Rouen montre comment cette grogne s'est structurée. À l'automne 2025, une illustratrice repère les indices d'une génération par IA sur une affiche de la Ville. Autour d'elle se forme un collectif informel, Autrices & Auteurs Rouen, réunissant une quarantaine d'illustrateurs, graphistes, comédiens et réalisateurs, qui interpelle la municipalité. À Strasbourg, l'affiche du carnaval 2026 produite par IA a déclenché la même colère en mars : le directeur de l'association Central Vapeur, Fabien Teixier, y voit un « faux illustré », et un message de l'illustratrice Clémence Dupont sur LinkedIn a largement circulé. Le mouvement recoupe la prolifération déjà décrite dans les fêtes de village et les crispations survenues au festival d'animation d'Annecy, où les métiers du dessin redoutent la même substitution.
Des collectivités qui reculent, une question de droits en suspens
Plusieurs municipalités ont fait marche arrière. À Rouen, après deux rendez-vous avec le maire Nicolas Mayer-Rossignol, en février puis en juin 2026, la Ville et la Métropole ont travaillé à une charte interne écartant l'IA générative de leurs supports visuels. À Strasbourg, l'adjoint à la culture Pierre Jakubowicz a acté en mai 2026 un « refus de l'IA générative à la direction de la culture », quelques semaines après que la ville eut célébré ses Rencontres de l'illustration. À Agde, une campagne municipale contre les nuisances estivales, illustrée par IA, a été retirée après que SOS Racisme et d'autres associations l'eurent jugée raciste. À Avignon, des festivaliers ont barré au feutre noir les affiches du off d'un « Artist ? No AI ».
Reste la question juridique. Les images de sortie reproduisent des styles appris sur des œuvres existantes sans autorisation, ce que les auteurs contestent, et la traçabilité de ces contenus demeure faible. Rien n'oblige aujourd'hui une commune ou un commerçant à indiquer qu'une affiche a été générée par une machine, et rien ne garantit qu'un visuel produit à la volée ne reprend pas des éléments protégés. Le règlement européen sur l'IA impose des obligations de transparence sur les contenus synthétiques, et la charte pour un usage responsable recommande une vérification humaine au regard du droit d'auteur ainsi qu'une mention explicite du recours à l'IA. Le contexte économique alimente la bascule. Le cabinet Forrester estime que 15 % des emplois en agence publicitaire sont menacés dans le monde en 2026, quand une enquête HubSpot rapporte que 80 % des marketeurs déclarent utiliser l'IA pour produire du contenu.
La charte rouennaise écartant l'IA générative des supports de la Ville et de la Métropole a été finalisée à l'issue des rendez-vous de juin 2026. Aucune obligation de signalement des affiches générées ne s'applique encore aux collectivités qui continuent d'y recourir.