À Saint-Jean-de-Liversay, en Charente-Maritime, Dominique Tourneur a vendu une dizaine de bêtes et rempli sa cuve à lait aux trois quarts seulement. Comme lui, des milliers de paysans français sortent de l'été 2026 rongés par une question qui revient dans les permanences de la Mutualité sociale agricole : à quoi bon continuer ? Après une canicule et une sécheresse que Météo-France classe au sommet de ses archives, une enquête de chambre d'agriculture menée auprès de 1 400 exploitants dans l'ouest du pays chiffre l'ampleur du découragement : 91 % disent une souffrance psychologique, 64 % envisagent d'arrêter le métier. Chez ses assurés de 15 à 64 ans, la MSA mesure une mortalité par suicide supérieure de 46 % à celle des autres régimes.

Un été qui a vidé les cuves

Dominique Tourneur élève des vaches laitières à Saint-Jean-de-Liversay, au nord de La Rochelle. Cet été, il a fini par charger une dizaine de bêtes dans un camion pour les vendre, faute de pouvoir les nourrir. « On arrive toujours à avoir un peu d'eau durant l'été, mais cette année, il n'y a rien du tout, c'est sec au possible », dit-il à France 3 Nouvelle-Aquitaine. Sa cuve, prévue pour 12 000 litres, ne se remplit plus qu'aux trois quarts : les 40 °C ont fait chuter la production d'un quart. Privé d'eau d'irrigation, il n'a pas pu semer son sorgho et a dû acheter seize hectares de maïs pour tenir. « Je ne vois pas du tout comment sera notre avenir, et c'est cela qui m'inquiète beaucoup. »

Son fils Baptiste, qui doit reprendre l'exploitation, regarde les fermes voisines fermer une à une. La ferme des Tourneur n'a rien d'un cas isolé. L'été 2026 a aligné cinq vagues de chaleur en deux mois, avec une anomalie de +3,8 °C en juin et juillet selon Météo-France, relevée par Pleinchamp. Les sols se sont transformés en croûte, l'herbe a jauni, les haies ont commencé à mourir. Côté récoltes, le maïs grain est attendu au plus bas depuis 1980, en recul d'environ 35 % sur un an, et la pousse de l'herbe des prairies a été quasi nulle sur juin et juillet.

La saignée touche presque toutes les productions d'été. Bon Pote recense un recul d'environ un tiers sur le maïs, de 36 % sur l'orge de printemps, de 26 % sur le fourrage, et des pertes allant jusqu'à la moitié du tonnage sur certains lots de légumes. Seules les céréales d'hiver, moissonnées avant les grosses chaleurs, s'en tirent avec 4 % de baisse. Pour les éleveurs, le déficit de fourrage est le plus dur à absorber : il faut acheter du maïs ou du foin pour passer l'hiver, quand la trésorerie est déjà exsangue.

Les éleveurs butent sur la répétition. « Plusieurs canicules répétitives au cours d'une même année, on n'a jamais connu cela », explique la chercheuse Carina Furusho-Percot, citée par Bon Pote. Les modèles agronomiques n'ont pas de précédent où puiser. Sur le terrain, cela signifie des champs grillés en quelques jours, des légumes cuits sur pied, des semis d'été qui ne lèveront jamais.

« Le moral est au fond des baskets »

Les acteurs de la prévention voient monter la détresse. Patrice Brachet, sentinelle de la MSA en Dordogne, résume l'ambiance à La France agricole : « Le moral est au fond des baskets. » Cet été, dit-il, a aggravé une situation déjà mauvaise, et il en prévoit des conséquences économiques sur plusieurs années. Le signe qui l'inquiète le plus est concret : les camions de bétail qui quittent les fermes. La décapitalisation, ce moment où un éleveur vend son cheptel pour survivre, se lit dans le paysage.

Philippe Grégoire, agriculteur en Maine-et-Loire et coprésident du Samu social agricole, fait le même constat. « Il y en a de plus en plus qui veulent tout arrêter, car ils ne peuvent plus continuer », dit-il. Le climat n'explique pas tout. S'y ajoute le sentiment d'un métier mal payé, où le paysan touche une part minime du prix que le consommateur laisse en caisse. À ce découragement s'ajoute une défiance envers les solutions politiques, que beaucoup ne croient plus capables de changer leur situation.

Les chiffres donnent une échelle à cette impression. Dans l'ouest du pays, la chambre d'agriculture de Charente-Maritime et des Deux-Sèvres a interrogé 1 400 exploitants sur les 8 000 de son territoire. Les résultats sont sombres : 76 % déclarent une difficulté économique sévère, 91 % une souffrance psychologique et un fort découragement, 64 % envisagent d'abandonner leur activité. Ce sont ces proportions, remontées de permanence en permanence, qui alarment les réseaux d'écoute.

Ces réseaux reposent en partie sur les paysans eux-mêmes. La MSA anime un maillage de « sentinelles », agriculteurs, salariés ou élus locaux formés à repérer un collègue qui décroche et à l'orienter vers un accompagnement. Patrice Brachet est l'une d'elles en Dordogne. Le Samu social agricole, association que coprésident des exploitants comme Philippe Grégoire, intervient sur le même terrain, quand une exploitation bascule et qu'il faut, parfois en urgence, soulager la personne des travaux et prévenir le pire. Ces acteurs décrivent une détresse qui s'est aggravée avec l'été.

Un surrisque de suicide que la MSA mesure

Derrière le mal-être, il y a une statistique que la Mutualité sociale agricole publie depuis des années et qui ne cède pas. Sur la période 2019-2022, le risque de décès par suicide chez les assurés agricoles de 15 à 64 ans reste supérieur de 46 % à celui des autres régimes, et l'écart grimpe à 52 % après 65 ans, selon l'étude relayée par La France agricole. Le surrisque est le plus lourd chez les non-salariés, ces chefs d'exploitation qui portent seuls le poids d'une ferme. En 2015, la MSA recensait 372 suicides parmi les chefs d'exploitation et 233 parmi les salariés agricoles, soit plus de 600 décès sur l'année parmi ses assurés, rappelle Terre-net.

Ces morts arrivent souvent sans passage repéré par le système de soins. Parmi les 15-64 ans décédés par suicide, 79 % n'avaient pas consulté pour un motif psychologique dans l'année précédente, note la même étude. Le monde agricole cumule les facteurs de risque que la littérature sur la santé mentale documente : isolement, précarité économique, difficulté d'accès aux services, poids d'un patrimoine familial qu'on ne veut pas être celui qui perd.

Face à cela, deux numéros existent, gratuits et ouverts en continu : Agri'écoute, la ligne de la MSA au 09 69 39 29 19, et le 3114, le numéro national de prévention du suicide. Le plan de soutien présenté début septembre par le gouvernement prévoit d'ailleurs un renforcement du suivi social et psychologique des exploitants, à côté des aides financières.

La crise de sens derrière la crise climatique

Ce qui a changé, en 2026, dépasse le bilan comptable d'une mauvaise année. « Le monde paysan a peur », dit Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne, à Bon Pote, décrivant des réunions qui se terminent en larmes. La question qui monte a changé de nature. Elle porte sur l'utilité même du métier : à quoi sert un travail dont les récoltes peuvent partir en fumée en une semaine, et dont la société semble se désintéresser ?

Cette crise de sens se traduit par des gestes très concrets. Dans le Sud-Ouest, des irrigants renoncent à arroser, non par manque d'eau mais par déficit comptable : le coût de l'irrigation dépasse ce que la culture rapportera. Certains évoquent une « grève des semis », c'est-à-dire ne pas remettre en terre des cultures condamnées d'avance. En Haute-Garonne, décrite par Pleinchamp comme « symptomatique du trauma ambiant », des exploitants envisagent de ne pas renouveler leurs fermages, avec un risque d'enfrichement et de déprise. La hausse moyenne des fermages de 3,23 % pour la campagne, un cas de +20 % sur cinq ans documenté dans le département, achève de dissuader.

Certains cherchent une porte de sortie plutôt qu'un abandon pur. Pleinchamp évoque un intérêt croissant pour la « luzernisation », le passage à la luzerne, plante pérenne qu'on sème tous les quatre ou cinq ans, sans produit phytosanitaire ni gazole. L'institut technique Arvalis a même dû « démystifier la jachère » auprès d'exploitants tentés de laisser des terres au repos. Ces arbitrages disent une lassitude qui cherche à réduire la voilure avant de tout arrêter.

Le débat de fond porte sur l'eau, et il n'offre pas de solution simple. L'agronome Christian Huygue calcule, selon Bon Pote, que doubler la capacité des retenues d'eau ne permettrait d'irriguer que 200 à 300 hectares de maïs supplémentaires, une goutte au regard d'une crise à l'échelle du continent. Le stockage ne remplacera pas une transformation plus profonde du modèle vers des cultures moins gourmandes en eau, un chantier autrement plus long que les aides d'urgence.

L'agriculture a longtemps été présentée comme un « métier passion », capable de tenir malgré les contraintes. Emmanuel Macron l'avait redit en 2022. Quatre ans plus tard, la corde de la passion n'a jamais paru aussi près de rompre, quand des paysans en viennent à douter qu'on veuille encore d'eux.

Un métier qui se vide plus vite qu'il ne se remplit

Le découragement de 2026 vient percuter une démographie déjà fragile. Depuis 2015, la France compte environ 20 000 cessations d'activité agricole par an pour seulement 14 000 installations, selon un calcul de la Cour des comptes cité par Paysans.fr. Le solde manque environ 6 000 fermes chaque année. Le recensement agricole de 2020 dénombrait près de 389 000 exploitations en France métropolitaine, contre environ 1,2 million en 1980.

Le choc générationnel qui s'annonce aggrave le tableau. La moitié des exploitations métropolitaines sont dirigées par au moins un chef âgé de 55 ans ou plus, appelé à partir en retraite d'ici 2030, toujours selon le recensement 2020. Rien ne garantit que tous seront remplacés. Chaque ferme qui ferme sans repreneur agrandit un peu plus les voisines et éloigne le modèle familial que ces territoires ont connu.

Une année comme 2026 agit alors comme un accélérateur. Elle ne crée pas la spirale de départs, elle la précipite, en donnant à des exploitants qui hésitaient déjà une raison de plus de raccrocher. Les réseaux d'écoute redoutent que les décisions d'arrêt prises cet hiver, une fois soldés les comptes de la sécheresse, se traduisent dans les chiffres d'installations des années suivantes.

Le milliard de l'État, et le reproche du « compte n'y est pas »

La réponse publique est arrivée le 4 septembre 2026, avec le plan de soutien de plus d'un milliard d'euros présenté par la ministre de l'Agriculture Annie Genevard. Baptisé CASI, il vise d'abord à éviter les faillites, en indemnisant les pertes et en soutenant la trésorerie, et prévoit un volet social et psychologique. Le Premier ministre Sébastien Lecornu en avait fait le « dossier numéro un » de la rentrée.

Les syndicats jugent l'enveloppe très en deçà des besoins. La FNSEA résume sa position d'une formule : « le compte n'y est pas », et réclame au moins 2 milliards d'euros, quand ses associations d'éleveurs évaluent à plus de 5 milliards le seul surcoût du déficit de fourrage. La Confédération paysanne estime le dispositif mal ciblé et plaide pour une aide directe de 5 000 euros par exploitation, de l'ordre de 2 milliards, afin qu'aucune ferme ne disparaisse. Au-delà du montant, le reproche porte sur l'absence d'un vrai plan d'adaptation à des étés appelés à se répéter, renvoyé à un second volet promis « dans les prochaines semaines ».

L'ambiance a changé depuis l'hiver 2024. La « colère paysanne » avait alors sorti les tracteurs sur les routes et bloqué les autoroutes, portée par une révolte contre les normes et les prix. Deux ans après, la sécheresse a laissé un monde agricole moins prompt à manifester qu'épuisé, dont une partie ne croit plus qu'une mobilisation change quoi que ce soit.

Les premiers versements de l'indemnisation de solidarité nationale sont attendus en octobre. Ceux qui doutent de rester peuvent composer le 09 69 39 29 19 d'Agri'écoute ou le 3114, ouverts jour et nuit.

Où trouver de l'aide

Si vous êtes agriculteur ou proche d'un agriculteur en difficulté : Agri'écoute, le service d'écoute de la MSA, est joignable 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 au 09 69 39 29 19. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond gratuitement et en permanence à toute personne en souffrance ou inquiète pour un proche.