Cinq minutes de squelettes dansant sur du Chostakovitch, mille personnes dans la salle, et un doigt d'honneur du réalisateur en réponse aux huées. La projection de « Danse macabre », court métrage du Néerlandais Hisko Hulsing, restera comme l'un des moments les plus électriques du Festival international du film d'animation d'Annecy 2026. En cause : le soupçon d'un recours à l'intelligence artificielle. Le délégué artistique du festival, Marcel Jean, a dénoncé une « chasse aux sorcières ». Derrière l'incident, c'est toute une profession qui exprime sa peur d'être remplacée — et qui s'interroge sur la ligne, de plus en plus floue, entre l'outil et la menace.

Une projection qui dérape

La scène a tout d'un symbole. Lundi, dans une salle d'Annecy pleine à craquer, le générique de « Danse macabre » s'achève à peine que les huées montent. Selon le récit qu'en fait le média spécialisé Cartoon Brew, une centaine de spectateurs avaient déjà quitté la salle avant la projection ; ceux qui sont restés ont sifflé, certains arborant des autocollants « Let's Stop Generative AI », repris d'une coalition syndicale internationale.

Présent dans la salle, le réalisateur Hisko Hulsing n'a pas baissé les yeux. Il a levé le majeur — un geste filmé, relayé, commenté en ligne dans la foulée. Une spectatrice s'est levée pour crier sa colère, accusant le film de « voler des emplois » ; un échange tendu s'est engagé d'un bout à l'autre de la salle. Le cinéaste a fini par adopter une posture plus apaisée, bras écartés, expliquant ensuite vouloir désormais « tuer par la bienveillance ». Mais il ne compte pas s'excuser pour son geste, a-t-il confié à Cartoon Brew : « J'étais très Ancien Testament. Maintenant, mon nouveau mantra, c'est : "Kill them with kindness." »

Le malaise tient à un détail que peu de spectateurs connaissaient au moment de siffler : la part exacte de l'intelligence artificielle dans ce film. C'est tout l'objet de la controverse.

« Danse macabre », onze ans de peinture à l'huile

Car « Danse macabre » n'est pas un produit d'IA générative au sens où l'entend le grand public — ni une vidéo crachée par un modèle à partir d'un prompt. C'est, à l'inverse, l'un des objets les plus artisanaux de la sélection. Hisko Hulsing a passé, selon les comptes rendus de presse, plus de dix ans à peindre de ses mains entre 75 et 79 toiles à l'huile originales, point de départ d'un court métrage de cinq minutes. Une équipe d'une trentaine à quatre-vingts artistes, répartie sur quatre pays — Pays-Bas, France, Belgique et Hongrie —, a participé à sa fabrication, comme le détaille la sélection officielle relayée par 3DVF.

Le film est une allégorie antifasciste et antiguerre : un cauchemar apocalyptique sur la destruction, porté par l'Allegro de la Dixième Symphonie de Chostakovitch. La technique mêle peinture, rotoscopie, animation 2D et 3D. C'est dans ce dernier maillon qu'intervient l'IA. Hulsing et son équipe ont mis au point un outil de « shader » — un programme qui calcule l'aspect des surfaces en 3D — entraîné exclusivement sur ses propres peintures, afin que l'animation numérique épouse la texture des toiles peintes à la main. Aucune base de données aspirée sans autorisation, aucune image volée à d'autres artistes : le modèle ne connaît que les coups de pinceau de son auteur.

Et l'outil ne supprime pas le travail humain : il l'oriente. D'après Cartoon Brew, le rendu a exigé une correction manuelle de quasiment chaque plan, l'équipe reprenant les images pour préserver l'effet « peinture ». Hulsing, qui a dirigé les deux saisons de la série Undone pour Amazon (récompensée à Annecy en 2020) et remporté le Grand Prix d'Ottawa en 2014 avec Junkyard, n'a, à aucun moment, caché cette dimension. Il en a même fait un sujet de discours public.

Lui-même n'est pas indifférent aux craintes qu'il déclenche. « Je comprends ce dont ils ont peur. J'ai perdu mon emploi de storyboardeur », a-t-il déclaré, cité par Cartoon Brew. Une phrase qui résume toute l'ambiguïté du moment : l'homme accusé de menacer la profession est lui-même un artisan qui a vu son métier se transformer.

Là réside le paradoxe de l'affaire. Les huées s'adressaient à un symbole — l'IA dans un film d'animation, perçue comme la première fissure d'une digue —, pas à la réalité d'un procédé que la plupart des protestataires ne pouvaient connaître en détail. « Danse macabre » coche, sur le papier, toutes les cases du film menacé par l'automatisation : il aurait pu être l'exemple type de ce qu'une machine produit à la chaîne. Il est précisément l'inverse : un objet où la technologie a coûté plus de travail humain qu'elle n'en a fait gagner, où chaque image porte la marque d'une main. Que ce film-là devienne la cible d'une protestation contre l'IA en dit long sur la confusion qui règne dans le secteur — et sur la difficulté à distinguer l'outil de la menace.

Marcel Jean : « Je ne peux pas cautionner une chasse aux sorcières »

Face au tollé, le délégué artistique du festival, Marcel Jean, n'a pas temporisé. Il a publié un communiqué d'une fermeté inhabituelle, dont Cartoon Brew a livré le texte. Il y déplore « les manifestations qui ont suivi la projection » et, tout en disant comprendre « les inquiétudes liées à l'usage potentiel de l'intelligence artificielle dans l'industrie, ainsi que les craintes concernant la propriété intellectuelle et l'emploi », pose une limite nette :

« Je ne peux pas cautionner une chasse aux sorcières visant le travail d'artistes qui explorent les possibilités de ces nouveaux outils avec transparence. »

Il rappelle le parcours de Hulsing — Junkyard, Undone, les séquences animées du long métrage The Last Hijack présenté en compétition à Annecy en 2014 — pour souligner l'absurdité, selon lui, de la cible choisie : « Qu'un artiste avec un tel parcours et une telle légitimité soit pris pour cible, alors que son travail pose honnêtement la question de la manière dont ces outils peuvent répondre à certains défis techniques, me semble totalement injustifié. »

La conclusion du texte assume une position assumée par le festival : « L'IA existe, elle affecte tous les domaines de nos vies, et elle ne va pas disparaître demain. Se cacher la tête dans le sable ne résoudra pas le problème. Nous avons une responsabilité collective : être attentifs à ce qui se passe, réfléchir, et expérimenter afin d'établir des limites adéquates à son usage. »

La déclaration a divisé. Pour les uns, elle remet de la raison dans un emballement injuste contre un artiste exemplaire. Pour les autres, elle illustre exactement ce que la profession reproche au festival : une institution qui, sous couvert de « réflexion » et d'« expérimentation », normaliserait l'irruption d'une technologie perçue comme un danger pour les emplois.

Une profession sur le qui-vive

Car l'affaire « Danse macabre » ne tombe pas du ciel. Elle s'inscrit dans un climat de défiance installé depuis au moins deux ans dans le secteur de l'animation, l'un des plus exposés au monde à l'automatisation par l'IA générative.

En 2025 déjà, le festival avait été le théâtre d'une mobilisation inédite. Une coalition de 27 syndicats venus de huit pays s'était constituée autour d'un refus de la banalisation des IA génératives, comme l'avait raconté Variety. Le 12 juin, quelque 150 personnes s'étaient rassemblées sur le Pâquier, malgré la canicule, pour entendre une déclaration internationale commune — une première dans le secteur. Le message était sans appel : « Les IA génératives ne sont pas un outil ; elles ne sont ni efficaces ni rentables. Ce sont des machines à copier, biaisées, destructrices et coûteuses à faire fonctionner. »

Pour l'édition 2026, la riposte a changé de forme. Pas de grande manifestation annoncée, mais une pétition portée par l'association Les Intervalles, rejointe par plusieurs syndicats — le SNTPCT, le SdS, ou encore le CSVI espagnol — et déjà signée par près d'un millier de personnes, selon 3DVF. Le texte décline les griefs habituels : destruction d'emplois, consommation excessive d'énergie et d'eau, atteintes au droit d'auteur, absence de gouvernance transparente. Les signataires résument leur soupçon d'une formule : « Le seul intérêt des producteurs à l'utiliser, c'est la réduction des coûts — ceux des travailleurs. » Une table ronde alternative s'est tenue le 24 juin, en marge du programme officiel.

À cette contestation organisée s'ajoute une démarche plus institutionnelle. Un collectif d'animateurs français a réclamé des éclaircissements sur la politique du festival en matière d'IA générative, jugeant que l'organisation n'avait pas pris position assez clairement face aux risques. La crainte, ici, est moins technique que politique : que le plus grand rendez-vous mondial de l'animation devienne, par sa neutralité affichée, la chambre d'écho d'une industrie pressée de réduire ses coûts.

Le grief des signataires ne porte pas seulement sur l'emploi. La pétition portée par Les Intervalles déploie un argumentaire à plusieurs étages : l'empreinte écologique des modèles, gourmands en électricité et en eau pour leur refroidissement ; l'entraînement des IA sur des œuvres protégées sans le consentement de leurs auteurs ; et l'opacité de la gouvernance, où les décisions se prennent loin des salarié·es concerné·es. À leurs yeux, la promesse d'efficacité brandie par les studios masque mal sa finalité première : la compression de la masse salariale. « L'expansion rapide des IA génératives dans l'animation est propulsée par la croyance qu'elles seraient une réponse à la crise », résumaient déjà les syndicats en 2025 — une crise dont elles seraient, selon eux, moins le remède que l'accélérateur.

Le festival, l'industrie et le « think tank »

Ce qui cristallise la colère, c'est aussi la place donnée à l'IA dans le marché professionnel adossé au festival, le MIFA. CITIA, l'organisateur, y a lancé cette année un « think tank » dédié, baptisé AI4Animation, et six conférences sur le sujet. L'initiative, conçue dans une perspective de trois ans, doit déboucher sur un livre blanc destiné à aider l'industrie à « structurer ses pratiques autour de standards et de régulations », explique sa directrice Véronique Encrenaz. Sa philosophie tient en une formule revendiquée : « artist-first, AI second », l'artiste d'abord, l'IA ensuite.

Mais le dispositif a immédiatement nourri la suspicion. Le think tank fonctionne sur invitation, et les médias spécialisés — dont 3DVF — en ont été exclus, CITIA justifiant ce huis clos par la nécessité de discussions « plus libres ». Pour les contestataires, c'est précisément ce type d'arrangement, où l'on débat de l'avenir des métiers à portes fermées avec des éditeurs de logiciels d'IA, qui alimente la défiance.

Le contexte économique fait le reste. Le MIFA 2026 s'est ouvert dans un marché de l'animation en pleine contraction financière, comme le décrit Variety. Quand les budgets se resserrent, l'argument du gain de productivité avancé par les promoteurs de l'IA résonne d'autant plus fort — et la peur du remplacement aussi.

Une menace qui dépasse Annecy

Le procès fait à « Danse macabre » est, à bien des égards, déplacé : ce film artisanal sert de paratonnerre à une angoisse dont la vraie cible se situe ailleurs. Car au même moment, la perspective d'une animation entièrement automatisée se précise. OpenAI a annoncé le développement d'un long métrage Critterz intégralement généré par IA, mené avec Vertigo Films et Native Foreign, avec une promesse vertigineuse : une production en neuf mois pour un budget inférieur à 30 millions de dollars — là où un Pixar ou un DreamWorks en dépense 150 à 200, rappelle ActuaLitté.

C'est ce dumping potentiel qui terrifie la profession, bien plus qu'un shader entraîné sur les toiles d'un seul peintre. En France, sept organisations d'auteurs — la Guilde française des scénaristes, l'ARP, la SRF, la SCA, la SACD, l'U2R et l'AGRAF — ont exprimé une « vive inquiétude » collective, rappelant qu'« l'outil technologique ne saurait remplacer la sensibilité, la vision et l'engagement des créateurs ». Elles dénoncent l'utilisation non autorisée d'œuvres protégées pour entraîner les modèles, citant notamment le Studio Ghibli et Hayao Miyazaki, et redoutent des milliers d'emplois spécialisés menacés en Europe.

Le cadre se construit néanmoins peu à peu : l'AI Act européen a renforcé les obligations de transparence, et la SACD a adopté des recommandations stipulant qu'un auteur ne peut être contraint d'utiliser l'IA générative sans accord explicite. Reste que ces garde-fous juridiques, encore récents, n'apaisent pas la peur immédiate du déclassement.

Ce que dit l'incident

Au fond, la séquence d'Annecy 2026 raconte la difficulté d'une profession à tracer une frontière. D'un côté, un usage transparent, artisanal, où l'IA reste un pinceau supplémentaire au service d'une vision personnelle — celui revendiqué par Hisko Hulsing. De l'autre, une IA générative industrielle qui promet de produire vite et à bas coût, et menace de vider les studios de leurs petites mains. Entre les deux, des milliers d'animateurs, scénaristes et techniciens qui ne savent plus toujours de quel côté de la ligne ils se trouvent — ni s'ils auront encore un poste dans cinq ans.

Le doigt d'honneur d'un réalisateur sous les sifflets et le communiqué d'un délégué artistique dénonçant une « chasse aux sorcières » resteront comme les images d'une édition tendue. Ils disent moins le rejet d'un film qu'une angoisse plus vaste, que le festival lui-même — institution née en 1960, devenue capitale mondiale d'un art désormais sommé de se réinventer — ne pourra pas longtemps renvoyer à de simples « think tanks ».

Pour comprendre le contexte plus large de cette édition, lire aussi notre reportage « À Annecy, le festival du film d'animation reste maître de son dessin ».