À peine sorti, le dernier modèle d'Anthropic se heurte à une volée de critiques venues d'un public pourtant censé être au cœur de sa cible : les chercheurs en cybersécurité. Présenté comme une déclinaison grand public de Mythos, le puissant modèle de sécurité du laboratoire, Claude Fable est jugé bardé de garde-fous si stricts qu'il refuserait des tâches aussi anodines que la lecture d'un billet de blog. En cause, un filtrage qui semble se déclencher sur de simples mots-clés et qui, selon ses détracteurs, ne fait plus la différence entre une attaque et une défense, rapporte TechCrunch.

Un modèle pensé pour la sécurité, refusé par les spécialistes de la sécurité

Anthropic a dévoilé Fable cette semaine en le présentant comme une version publique et bridée de Mythos, son modèle de cybersécurité particulièrement performant, jusqu'ici réservé à des organisations sélectionnées dans le cadre de son programme Glasswing. L'idée : ouvrir à un public plus large une partie des capacités de cette classe de modèles, tout en encadrant strictement les usages susceptibles de déraper.

Le paradoxe n'a pas échappé à la communauté concernée. Selon TechCrunch, repris notamment par The AI Insider et digit.in, de nombreux praticiens de la sécurité informatique se plaignent que le modèle est tout simplement inutilisable pour leur métier. Un comble pour un outil censé briller précisément sur ces sujets.

« Il refuse même de lire un billet de blog »

Plusieurs noms connus du secteur sont montés au créneau. Valentina « Chompie » Palmiotti, chercheuse réputée travaillant chez IBM X-Force, a résumé le problème en quelques mots : Fable « rejette toute requête qui pourrait être de près ou de loin liée au cyber. Même des tâches inoffensives, comme lire un billet de blog ». Autrement dit, le modèle préfère refuser que prendre le moindre risque, quitte à bloquer des usages parfaitement légitimes.

Matt Suiche, vétéran de la cybersécurité, pointe un effet de bord particulièrement contre-productif. D'après lui, « si vous lui demandez d'écrire du code sécurisé, il considère qu'il s'agit de travail lié à la cybersécurité plutôt que de bonnes pratiques de génie logiciel, et vous êtes rétrogradé ». Écrire du code robuste — une exigence de base pour n'importe quel développeur — suffirait donc à activer le filtre.

Les témoignages relayés font état d'un blocage qui s'étend bien au-delà des cas sensibles : revues de code de routine, recherche de vulnérabilités, tests d'intrusion, divulgation responsable de failles… autant d'activités qui constituent le quotidien d'un professionnel de la sécurité et qui se heurtent aux garde-fous. Comme le résument certains praticiens cités par Crypto Briefing, le modèle deviendrait « inutilisable pour le travail qui compte le plus : trouver et corriger les vulnérabilités ».

Un filtrage qui semble reposer sur des mots-clés

Au-delà des anecdotes, c'est le mécanisme lui-même qui est mis en cause. Pour Matt Suiche, les restrictions paraissent « basées sur des mots-clés, de sorte que tout ce qui appartient au champ lexical de la “cybersécurité” déclenche les garde-fous ». Une approche par dictionnaire qui expliquerait pourquoi des requêtes parfaitement bénignes — mais contenant un terme jugé sensible — se retrouvent bloquées sans nuance.

Le défaut de fond est toujours le même : ce type de filtre est incapable, selon ses détracteurs, de distinguer une intention offensive d'une nécessité défensive. Or la cybersécurité repose justement sur cette ambivalence. Comprendre comment fonctionne une attaque est indispensable pour s'en protéger ; analyser un échantillon de logiciel malveillant fait partie du métier d'un défenseur. En traitant tout le champ comme suspect, Fable pénalise indistinctement les deux camps.

Concrètement, lorsqu'une requête déclenche le dispositif, le modèle interrompt l'échange et indique que ses « mesures de sécurité ont signalé ce message pour des sujets de cybersécurité ou de biologie ». Selon les éléments rapportés par Crypto Briefing, les sujets surveillés ne se limitent d'ailleurs pas à la sécurité informatique : la biologie, la chimie ou encore la distillation de modèles figurent aussi parmi les thèmes susceptibles de faire basculer la conversation.

Une bascule vers Opus 4.8 plutôt qu'un blocage net

Le système n'est pas un simple « non ». D'après Crypto Briefing, les classifieurs de sécurité d'Anthropic réorientent automatiquement les requêtes jugées « à haut risque » vers un modèle plus ancien, Claude Opus 4.8. En clair, l'utilisateur ne perd pas tout accès, mais il est « rétrogradé » vers un modèle moins spécialisé pour les tâches concernées — ce qui ruine l'intérêt d'avoir choisi Fable pour ce type de travail.

Anthropic, de son côté, met en avant des chiffres rassurants : plus de 95 % des sessions de Fable n'auraient jamais recours à ce repli. Une statistique qui suggère que la majorité des usages grand public passent sans encombre, mais qui ne dit rien de l'expérience des utilisateurs professionnels — précisément ceux dont les requêtes tombent le plus souvent dans les catégories surveillées. Pour eux, le taux de déclenchement est mécaniquement bien plus élevé.

Sollicité par TechCrunch, Anthropic n'a pas donné suite aux demandes de commentaire au moment de la publication de l'article.

Pourquoi ces garde-fous existent

Les restrictions ne tombent pas de nulle part. Elles répondent à une préoccupation ancienne d'Anthropic : éviter que ses modèles les plus puissants ne servent à développer des logiciels malveillants ou à compromettre des systèmes. Cette inquiétude est d'autant plus forte que la classe Mythos a démontré des capacités impressionnantes en matière de découverte de failles. Lors de tests menés en avril 2026, des modèles issus du programme Glasswing auraient permis d'identifier plus de 23 000 vulnérabilités critiques à grande échelle, selon Crypto Briefing.

Un tel niveau de performance est une arme à double tranchant : aussi utile à un défenseur qu'à un attaquant. En ouvrant une version « grand public » de cette technologie, Anthropic prend donc le risque de mettre entre toutes les mains un outil capable d'accélérer aussi bien la sécurisation que l'exploitation des systèmes. Les garde-fous draconiens de Fable sont la réponse — sans doute excessive — à ce dilemme.

Un arbitrage difficile pour Anthropic

L'épisode illustre la ligne de crête sur laquelle évolue le laboratoire. Trop laxiste, un modèle de cybersécurité devient un risque pour la collectivité ; trop strict, il se coupe de son public le plus naturel et perd toute utilité pratique. Matt Suiche se veut malgré tout optimiste : il estime qu'Anthropic « fera évoluer » le dispositif avec le temps, en assouplissant progressivement les restrictions à mesure que l'entreprise affinera ses classifieurs.

Cette controverse n'est pas isolée. Elle s'ajoute aux frictions déjà apparues autour de Fable, comme le refus de Microsoft de laisser ses propres salariés utiliser le modèle en interne en raison de sa politique de rétention des données. À chaque fois, le même schéma se répète : les mesures de sûreté qu'Anthropic présente comme un argument de responsabilité deviennent, côté utilisateurs, un irritant concret.

Reste à savoir si le laboratoire parviendra à calibrer ses garde-fous sans dénaturer son produit. Pour l'heure, les chercheurs qui devaient être les premiers ambassadeurs de Fable en sont devenus les premiers critiques — un signal qu'Anthropic aura du mal à ignorer.