Le 9 septembre 2026, l'équipe d'économistes d'Anthropic a publié « Scenarios for our Economic Future », un modèle qui chiffre les effets de l'IA sur l'économie américaine à l'horizon 2030. Ses trois trajectoires dessinent la même bascule, où la richesse produite grimpe pendant que l'emploi des cols blancs se contracte. Dans la plus poussée, le PIB dépasse de 32,4 % sa trajectoire sans IA quand le chômage des travailleurs intellectuels approche 18 %.
Trois scénarios, une même mécanique
Le modèle représente tous les emplois de l'économie comme des ensembles de tâches que l'IA peut ignorer, assister, automatiser ou faire naître, puis fait varier deux paramètres : le rythme des progrès techniques et celui de l'adoption. Il aboutit à trois futurs, baptisés modéré, substantiel et extrême, accompagnés d'un explorateur interactif ouvert au public (Anthropic).
Dans le scénario modéré, le PIB de 2030 se situe 1,6 % au-dessus de sa trajectoire sans IA, la croissance annuelle atteint 2,4 % et l'emploi cognitif ne recule que d'un demi-point. Le scénario substantiel double le rythme de croissance, à 5,4 % par an, pour un PIB supérieur de 8,3 % à la trajectoire sans IA ; l'IA y devient capable d'accomplir la moitié du travail intellectuel, même si la plupart des tâches continuent d'être faites sans elle. Le scénario extrême porte la croissance annuelle à 15,4 % et le PIB à 32,4 % au-dessus de la référence, un niveau que l'économie américaine n'a jamais connu sur une telle durée (Le blog du modérateur, The Next Web).
Les cols blancs en première ligne
C'est le même moteur qui produit la croissance et le chômage. Plus l'IA prend en charge de tâches cognitives, plus le PIB grimpe et plus les postes de bureau se raréfient. Dans le scénario substantiel, les effectifs cognitifs reculent de 3,9 % et leur taux de chômage passe de 2,9 % à 4,5 %, à salaires quasi stables. Dans le scénario extrême, l'emploi cognitif chute de 21,5 %, le chômage des travailleurs intellectuels grimpe à 17,9 % (au-delà d'une récession classique) et celui de l'ensemble de la population active atteint 11,9 %. Les salaires de ces métiers y reculent de plus de 10 %.
Le modèle distingue toutefois l'automatisation d'une tâche de la suppression d'un poste. Dans le scénario substantiel, il estime qu'à l'horizon 2030 près de 60 % des travailleurs du savoir occupent encore un emploi cognitif, tandis qu'environ 40 % ont basculé vers d'autres métiers et qu'une petite fraction reste en transition. La contraction de l'emploi de bureau passe donc autant par des reconversions subies que par du chômage sec, un mouvement dont l'ampleur et la vitesse déterminent la douleur sociale du scénario.
Le rapport ne dit pas quelles fonctions sont visées, mais son cadrage rejoint celui d'études antérieures sur les métiers les plus exposés à l'IA. Ce sont les tâches d'analyse, de rédaction et de traitement de l'information, longtemps considérées comme protégées par leur niveau de qualification, qui absorbent le choc.
Les métiers manuels comme valeur refuge
À l'autre bout du spectre, les emplois qui reposent sur le geste, la présence physique ou le contact humain résistent, faute d'être automatisables au même rythme : la robotique et l'IA physique progressent plus lentement que le traitement du texte et des données. Dans le scénario extrême, une économie plus riche mais privée d'une partie de ses cols blancs reporte sa demande sur ces métiers manuels, dont les salaires progressent de 33,6 %. La hausse du salaire moyen que le modèle enregistre dans ce cas ne vient donc pas des bureaux, mais des ateliers, des chantiers et des services de proximité.
Cette recomposition s'accompagne d'un glissement du partage de la valeur ajoutée. Aujourd'hui, environ 60 % de la richesse produite rémunère le travail et 40 % le capital. La part du capital passe à 43,9 % dans le scénario substantiel et à 54,8 % dans le scénario extrême. Une fraction croissante des gains reviendrait alors aux détenteurs de machines et de logiciels plutôt qu'aux salariés, ce qui pose une question de redistribution que le modèle laisse entière, faute d'intégrer d'éventuelles réponses fiscales ou sociales.
Des scénarios, pas des prédictions
Les auteurs répètent que ces trajectoires « ne sont pas des prédictions » et qu'ils ne leur attachent aucune probabilité. L'explorateur est présenté comme une version 1.0, décrite par Anthropic comme une « simplification radicale d'une réalité complexe » qui laisse de côté les réponses des pouvoirs publics, les cycles économiques et les chocs financiers. Il fait aussi varier chaque paramètre indépendamment, quand la réalité les lie. Le rapport technique, signé notamment par l'économiste Anton Korinek, a été relu par 18 économistes, dont Daron Acemoglu et David Autor.
Plusieurs de ces relecteurs restent sceptiques. Daron Acemoglu a dit à la radio publique américaine NPR s'attendre à ce que la technologie continue de progresser vite, mais à ce qu'elle se diffuse dans l'économie plus lentement que ne le suggèrent les scénarios hauts. Les économistes Ben Moll et Alex Imas ont écarté l'hypothèse d'une croissance du PIB à deux chiffres dans la décennie (Fortune). Ce doute recoupe le constat de terrain de consultants comme Jérémy Lamri, qui ne relève pour l'instant que des gains de productivité marginaux dans les entreprises.
Le modèle bute aussi sur la perception des intéressés. Interrogés sur la part de leurs propres heures que l'IA pourrait absorber d'ici 2030, les actifs des métiers cognitifs répondent en médiane 27 %. Confrontés à une liste abstraite de tâches, leurs réponses impliquent 71 %. Chacun anticipe une transformation du travail en général tout en épargnant son propre poste. Ce biais complique l'usage des enquêtes d'opinion, alors même que le rapport s'appuie sur un sondage de 10 980 adultes américains réalisé par Morning Consult du 11 au 23 août 2026.
Reste enfin la position d'Anthropic. L'entreprise vend l'IA dont elle modélise les effets, et son dirigeant Dario Amodei a déjà prévenu publiquement que la technologie pourrait supprimer une part importante des emplois de bureau. Publier des scénarios où son produit fait croître le PIB de près d'un tiers sert aussi son récit commercial, une réserve que plusieurs observateurs ont opposée à la démarche, même quand ils en saluent la transparence méthodologique. Aux États-Unis, l'institution s'organise pour suivre ces effets : la Réserve fédérale a créé un groupe de travail sur l'IA, l'emploi et la productivité. Le rapport d'Anthropic ne tranche pas entre ses trois futurs ; il fournit une grille pour les mesurer quand les chiffres réels commenceront à tomber.