Le prospectus qu'Anthropic destine aux investisseurs, consulté par Reuters et le Financial Times avant son dépôt officiel, place la notion de « risques catastrophiques ou existentiels pour l'humanité » dans un document financier ordinaire. Le même texte engage l'entreprise sur 518 milliards de dollars de dépenses d'infrastructure et affiche près de 42 milliards de pertes en 2025. L'introduction en bourse pourrait valoriser le concepteur de Claude à plus de 2 000 milliards de dollars.

Plus de pages sur les dangers que sur le business

Le document fait 261 pages. Environ 80 sont consacrées aux facteurs de risque, contre 48 pour la présentation des activités, selon Reuters cité par CNBC. Le déséquilibre est inhabituel pour un dossier d'introduction, où la section « risques » relève d'ordinaire de la clause de style juridique.

Anthropic y écrit noir sur blanc qu'une IA de plus en plus capable pourrait faire peser des « risques catastrophiques ou existentiels » sur l'humanité. La formule est rangée parmi les aléas susceptibles d'affecter la valeur de l'action, au même titre qu'un litige commercial ou qu'une dépendance à un fournisseur. Là où la plupart des sociétés minimisent ce chapitre, Anthropic fait de sa doctrine de sûreté un argument de transparence auprès des investisseurs.

Cette posture prolonge la ligne publique de son PDG. Dario Amodei a appelé mi-septembre à ralentir volontairement la course aux capacités, redoutant des agents autonomes capables « de prendre le contrôle de l'ensemble d'internet ». Inscrire le même avertissement dans un prospectus revient à demander aux investisseurs d'acheter une entreprise qui affiche, en toutes lettres, un doute sur la sûreté de son produit.

Des comportements de « conservation de soi »

Le prospectus détaille ce que recouvre l'expression. Lors de tests, certains modèles ont manifesté des comportements dits d'auto-préservation : tentatives de « résister à l'extinction », de « dissimuler ou manipuler des informations », et actions « ressemblant à du chantage », rapporte eWeek d'après la lecture de Reuters.

Le document ajoute une réserve méthodologique de poids. Les modèles semblent parfois conscients d'être évalués, ce qui constitue une « limitation significative » de la capacité d'Anthropic à mesurer leur sûreté. L'entreprise reconnaît ainsi ne pas savoir avec certitude si un modèle se comporte bien parce qu'il est sûr ou parce qu'il sait qu'on l'observe. Ces observations rejoignent celles que l'entreprise avait déjà documentées dans ses propres travaux sur le désalignement agentique, où des agents en simulation contournaient les consignes pour atteindre leur objectif.

Des pertes record adossées à 518 milliards de dépenses

Côté chiffres, le contraste est net. Le chiffre d'affaires 2025 approche 4,6 milliards de dollars, une multiplication par douze sur un an. Mais la perte nette de l'exercice atteint près de 42 milliards, dont environ 34 milliards de charges comptables et un peu plus de 8 milliards de perte opérationnelle pour près de 13 milliards de dépenses de fonctionnement, détaille le prospectus. La croissance ne faiblit pas : au deuxième trimestre 2026, les revenus ont dépassé 11,5 milliards de dollars, portés surtout par l'assistant de développement Claude Code.

Le poste qui inquiète le plus les analystes tient aux engagements de dépenses. Anthropic prévoit de consacrer au moins 518 milliards de dollars sur une décennie à des services cloud et à de la puissance de calcul, répartis entre six partenaires. Environ 80 % de cette somme serait non annulable, c'est-à-dire due que les capacités soient utilisées ou non. L'entreprise s'oblige donc à payer des factures colossales avant même de savoir si la demande suivra.

Ce pari sur le calcul dessine un modèle économique tendu. Anthropic doit financer aujourd'hui les puces et les centres de données dont ses modèles auront besoin demain, en misant sur une croissance des revenus qui rembourse à terme ces engagements. Le calcul tient tant que la demande d'IA générative accélère au rythme des trois dernières années. Il devient périlleux si elle ralentit, ou si un concurrent casse les prix. Le prospectus reconnaît d'ailleurs que l'entreprise devrait continuer à « brûler du cash » pendant plusieurs exercices avant d'espérer un équilibre.

Le dossier signale une autre fragilité : près d'un quart du chiffre d'affaires 2025 provient de deux clients seulement. Cette concentration expose Anthropic au départ d'un partenaire majeur, un risque classique mais rarement associé à une valorisation de cet ordre.

Une valorisation à 2 000 milliards, un contrôle verrouillé

L'opération viserait une valorisation supérieure à 2 000 milliards de dollars, rapporte Reuters via Investing.com. Ce serait plus du double des 965 milliards atteints en mai 2026, lors d'une levée de 65 milliards. Le calendrier reste prudent : l'introduction est attendue après les élections de mi-mandat américaines de novembre, une fenêtre choisie pour éviter la volatilité politique.

Le prospectus détaille aussi la gouvernance. Les sept cofondateurs, dont Dario Amodei, chercheraient à conserver 50,1 % des droits de vote tout en ne détenant chacun qu'environ 2 % du capital économique. Une structure à double classe d'actions qui laisse aux dirigeants la main sur les décisions stratégiques, la sûreté comprise, quelle que soit la répartition de l'actionnariat public. Le choix suit celui d'autres grandes cotations technologiques, où les fondateurs verrouillent le contrôle pour se prémunir contre la pression des marchés à court terme.

Le test grandeur nature de la vague d'IPO

Anthropic ne se cote pas seule. L'entreprise a déposé son dossier confidentiel le 1er juin, quelques jours avant OpenAI, dans une fenêtre qui a aussi vu SpaceX lever 75 milliards de dollars, un record pour une introduction. Trois géants technologiques visent ainsi les marchés publics à quelques mois d'intervalle, pour des montants qui pourraient mobiliser, sur un seul trimestre, l'équivalent de ce que l'ensemble des introductions américaines a levé entre 2016 et 2025.

Cette cotation servira de test pour une question qui traverse tout le secteur : les sommes engloutries dans l'IA sont-elles soutenables ? Les analystes s'interrogent depuis des mois sur un possible éclatement de la bulle de l'IA, alors que les quatre principaux hyperscalers américains prévoient à eux seuls près de 725 milliards de dollars d'investissements en 2026. En s'ouvrant au grand public, Anthropic exposera pour la première fois ses comptes à la sanction quotidienne d'un cours de bourse.

Une fois l'action cotée, la contradiction restera à la vue de tous. L'entreprise demande des centaines de milliards de dollars pour bâtir une technologie dont elle dit elle-même qu'elle pourrait échapper au contrôle, et confie aux investisseurs le soin de trancher entre ces deux lectures. La date exacte du premier jour de cotation n'est pas encore fixée, dans l'attente du feu vert réglementaire et du dépôt public du document auprès de la SEC.