Les programmes de « bug bounty » — ces primes versées aux chercheurs qui signalent des failles — reposaient sur un pari simple : parmi le flot de signalements, une minorité valent de l'or, et le tri en vaut la peine. Les grands modèles de langage ont cassé le pari. Ils produisent des rapports de vulnérabilité qui ressemblent à du travail sérieux — jargon exact, format impeccable, preuve de concept plausible — mais décrivent des failles qui n'existent pas. Cette camelote a un nom dans le milieu : l'« AI slop ». Et Apple, comme tout l'écosystème, se noie dedans.

Le cas le mieux documenté n'est pas Apple mais curl, la brique réseau présente dans des milliards d'appareils, dont le mainteneur Daniel Stenberg tient des comptes publics. Le verdict est brutal : sur l'ensemble des signalements reçus en 2025, une petite poignée seulement étaient de vraies vulnérabilités.

Diagramme gaufre : sur 100 signalements reçus par curl en 2025, environ 5 étaient de vraies vulnérabilités, 20 des rapports générés par IA, 75 d'autres signalements invalides.

Le signal noyé dans le bruit

Le problème n'est pas le volume brut — curl n'a reçu qu'environ deux signalements par semaine en 2025. C'est le rendement qui s'est effondré. Pendant des années, la part des signalements qui se révélaient être de vraies failles se tenait au-dessus de 15 %. En 2025, elle est tombée sous les 5 %, tandis que les rapports manifestement générés par IA atteignaient à eux seuls un cinquième du total.

Slope chart : chez curl, la part de vraies vulnérabilités passe d'au moins 15 % (2019-2024) à moins de 5 % (2025), l'« AI slop » monte de 1 % à 20 % ; les deux droites se croisent.

La bascule tient à l'économie du triage. Chez curl, une équipe de sept personnes mobilise trois à quatre relecteurs par rapport, chacun de trente minutes à trois heures pour débusquer une invention. Un rapport bidon coûte quelques secondes à générer et des heures à réfuter — l'asymétrie parfaite pour épuiser des bénévoles. En janvier 2026, Stenberg a fermé le bug bounty de curl, lancé en 2019, après 87 vulnérabilités confirmées et plus de 100 000 dollars versés sur toute sa durée. Nextcloud avait dénoncé dès avril 2025 une « augmentation massive de rapports de faible qualité ».

Apple resserre le guichet — et relève les enchères

Apple encaisse le même choc à une autre échelle. Le constructeur a introduit, courant 2026, un plafond de signalements assorti d'un délai de carence de 30 jours sur son portail interne : au-delà du quota, il faut demander une rallonge. Un chercheur qui accumule les rapports générés par IA sans validation humaine peut voir ses soumissions suspendues 180 jours ; deux suspensions et l'exclusion devient permanente. Apple a par ailleurs déployé ses propres modèles pour trier l'entrant — soigner le mal par le mal.

Le pari est risqué. La startup italienne Bynario affirme avoir trouvé, avec l'aide de ChatGPT, une chaîne d'élévation de privilèges donnant le contrôle total d'un Mac — sans pouvoir la signaler, son quota étant épuisé. La valeur estimée de la faille sur le marché noir : de 100 000 à 200 000 dollars. Le filtre censé bloquer le faux avait aussi bloqué le vrai.

Tout cela se joue alors qu'Apple, en octobre 2025, a au contraire augmenté ses récompenses. Le programme a déjà versé plus de 35 millions de dollars à plus de 800 chercheurs depuis 2020 ; il a doublé son plafond « zéro-clic » et multiplié par quatre plusieurs autres catégories.

Dumbbell chart des plafonds de primes d'Apple Security Bounty avant et après novembre 2025 : la chaîne « zéro-clic » passe de 1 à 2 millions de dollars, la chaîne « un-clic » et la proximité sans-fil de 250 000 à 1 million.

Contradiction ? Plutôt une même logique : payer plus cher les rares trouvailles de haut vol tout en rationnant l'accès pour tarir le tout-venant. Le risque est de décourager, au passage, les chercheurs légitimes qui s'aident aussi d'IA — car l'outil n'est pas que nuisance. Stenberg lui-même reconnaît que des rapports assistés par IA ont contribué à corriger de vrais bugs dans curl. La ligne de fracture n'est pas humain contre machine : c'est le travail validé contre le déversement automatisé.

Note méthodologique
  • Période : signalements 2019-2026 (curl) ; barème Apple Security Bounty avant/après novembre 2025.
  • Sources : Daniel Stenberg / curl — « Death by a thousand slops » (14 juillet 2025) et « The end of the curl bug-bounty » (26 janvier 2026) ; Apple Security Research ; 9to5Mac ; Next.ink.
  • Traitements : la composition 2025 de curl est reconstituée à partir des ordres de grandeur publiés (≈ 5 % de vraies failles, ≈ 20 % d'« AI slop », le solde en autres signalements invalides) et ramenée à une base 100 ; les montants Apple sont des plafonds de prime par catégorie, hors bonus (qui peuvent porter le total au-delà de 5 M$).
  • Réserves : les chiffres de curl portent sur un projet à fort volume et ne se généralisent pas mécaniquement à Apple, dont les statistiques détaillées de signalements ne sont pas publiques. La définition d'« AI slop » reste qualitative (rapport jugé généré par IA et invalide), sans standard partagé entre programmes ; les proportions sont donc des estimations, pas des mesures exactes.