Une peau de liège qui isole deux fois mieux que la norme, des « persiennes géantes » de bois qui replient une façade entière, des logements sociaux traversés de courants d'air, des maisons de pierre locale qui respirent par un patio : pendant que la France affronte sa quatrième canicule de l'été, l'Espagne montre à quoi ressemble un habitat pensé pour la chaleur plutôt que contre elle. Voyage en quatre bâtiments — et dans une tradition vieille de plusieurs siècles.
Cet été encore, le thermomètre a fait la loi. Après un printemps déjà brûlant, la France a basculé fin juillet dans une nouvelle vague de chaleur, la quatrième de la saison, énième épisode d'une tendance que les scientifiques ne cessent de documenter : les canicules deviennent plus fréquentes, plus longues et plus intenses avec le changement climatique. La question n'est plus seulement de survivre aux pics, mais de transformer en profondeur la façon dont on se loge, on travaille et on soigne.
Or, sur le front du bâtiment, la France reste largement démunie. Ses logements ont été conçus pour retenir la chaleur l'hiver, rarement pour l'évacuer l'été ; les grandes surfaces vitrées non protégées transforment appartements et bureaux en fours, et la réponse dominante — la climatisation individuelle — aggrave le problème en rejetant de l'air chaud dans des villes déjà surchauffées par l'effet d'îlot de chaleur urbain. Face à cette impasse, un voisin a une longueur d'avance parce qu'il n'a jamais eu le choix : l'Espagne.
Habitués aux étés à plus de 40 °C — 2025 y a été l'année la plus chaude jamais enregistrée —, les architectes espagnols n'ont pas attendu la mode du « bas carbone » pour dessiner des bâtiments qui restent frais sans dévorer d'électricité. Ils puisent dans un savoir vernaculaire — la chaux, les patios, les persiennes, les auvents de toile — qu'ils réinjectent dans une architecture contemporaine primée dans le monde entier. La France, qui regarde déjà vers Madrid pour organiser le travail par forte chaleur, aurait tout intérêt à observer aussi comment on y bâtit. Tour d'horizon en quatre exemples.
Un mille-feuille de liège : le Colegio Reggio, à Madrid
Il y a d'abord ce bâtiment qui ressemble à un jouet géant, planté dans la banlieue nord de Madrid, à El Encinar de los Reyes. Le Colegio Reggio, école conçue par l'architecte Andrés Jaque et son agence Office for Political Innovation, livré en 2022, doit son allure à sa matière : une peau de liège projeté, de couleur miel, qui enveloppe la majeure partie de son enveloppe extérieure.
Le liège n'est pas ici un caprice esthétique. Selon l'agence et la presse d'architecture, la couche — plus de quatorze centimètres d'épaisseur sur environ 80 % du bâtiment — offre une résistance thermique double de celle qu'exige la réglementation madrilène, et permet de réduire de moitié l'énergie nécessaire au chauffage. Léger, imputrescible, issu de l'écorce du chêne-liège (qui se régénère sans que l'arbre soit abattu), le matériau est un isolant biosourcé quasi parfait pour un climat de fortes amplitudes : il ralentit l'entrée de la chaleur l'été et la fuite l'hiver.
Andrés Jaque pousse la logique plus loin encore. La surface irrégulière du liège est pensée pour accueillir, au fil des années, poussières, spores, mousses et petites bêtes : l'enveloppe est conçue pour devenir peu à peu un habitat pour d'autres formes de vie, champignons et insectes compris. Une manière de dire que le bâtiment écologique ne se contente pas de « moins polluer » : il tisse des alliances avec le vivant.
À l'intérieur, l'école déploie sur six niveaux ce que l'architecte appelle un « multivers » : au rez-de-chaussée, un grand vide central que la lumière traverse, coiffé d'une charpente et de matériaux laissés bruts, autour duquel s'accrochent les salles de classe. Cette générosité spatiale n'est pas décorative : le volume d'air brassé, la hauteur sous plafond et les ouvertures hautes participent, là aussi, du confort thermique et de la ventilation. La pédagogie inspirée de Reggio Emilia — qui fait de l'environnement un « troisième éducateur » — trouve ainsi son prolongement dans une architecture qui donne à voir sa propre écologie. Salué par la critique et retenu parmi les projets remarqués des prix européens d'architecture Mies van der Rohe, le Colegio Reggio est devenu l'emblème d'une école qui enseigne l'écologie autant par ses murs que par ses cours.
Les leçons de la chaux : ce que le vernaculaire savait déjà
Avant de parler des trois autres bâtiments, il faut faire un détour par les villages. Car l'ingéniosité contemporaine espagnole ne sort pas de nulle part : elle prolonge des siècles d'adaptation à la chaleur, visibles dans n'importe quel pueblo blanco d'Andalousie.
Prenez Frigiliana, dans la province de Málaga. Les murs y sont blanchis à la chaux, non par folklore, mais parce que le blanc renvoie le rayonnement solaire avant qu'il n'échauffe la maçonnerie. Les ruelles sont étroites et sinueuses : elles se font mutuellement de l'ombre et gardent au frais un air brassé par le moindre courant. Sur les fenêtres et les balcons, des persiennes de bois et des stores de jonc filtrent la lumière ; dans les patios intérieurs, la végétation et parfois une fontaine créent un microclimat, l'air chaud s'évacuant par le haut à la manière d'une cheminée. À Séville, à Cordoue ou à Cartagène, on tend encore l'été des toldos, ces grandes toiles au-dessus des rues, et l'on ferme les miradores, ces balcons vitrés qui font tampon thermique. Rien de tout cela ne consomme d'électricité.
Ce répertoire — orienter, ventiler, ombrager, choisir des matériaux à forte inertie — porte un nom savant : l'architecture bioclimatique. L'Espagne l'a inscrit dans sa réglementation via son Código Técnico de la Edificación, et le décline aujourd'hui jusque dans ses politiques publiques, à l'image des centaines de « refuges climatiques » ouverts à Barcelone pour les jours de canicule. Les architectes que l'on va suivre maintenant n'ont fait qu'une chose : traduire cette grammaire ancienne dans le langage du logement du XXIᵉ siècle.
Des logements sociaux qui respirent : Modulus Matrix, près de Barcelone
Direction Cornellà de Llobregat, dans la banlieue de Barcelone. C'est là que l'agence Peris + Toral Arquitectes a livré Modulus Matrix, un ensemble de 85 logements sociaux qui a décroché en 2024 le très convoité RIBA International Prize, distinction que l'institut britannique des architectes réserve au meilleur bâtiment du monde. Une première pour un logement social, saluée comme un manifeste.
Le bâtiment, tout en bois, repose sur une trame carrée de 3,6 mètres de côté. Les appartements y sont organisés en enfilade de pièces presque identiques, sans couloirs : on traverse le logement de part en part. Ce détail apparemment anodin est en réalité une stratégie climatique. Chaque logement est traversant, avec une double orientation, ce qui autorise la ventilation naturelle — l'air entre d'un côté, ressort de l'autre, et balaie la chaleur sans le moindre climatiseur. Au cœur de l'îlot, un patio commun organise la vie collective et sert de puits de fraîcheur et de lumière.
L'ensemble coche toutes les cases de la sobriété : structure en bois massif (donc faible empreinte carbone et chantier rapide), pièces flexibles qui s'adaptent aux familles et à leurs évolutions, coûts maîtrisés. Le jury du RIBA y a vu un modèle reproductible pour répondre à la double crise du logement et du climat. Autrement dit : on peut loger dignement, à bas prix, des ménages modestes, dans des appartements qui restent vivables l'été. La démonstration vaut leçon, à l'heure où la France peine encore à sortir ses passoires thermiques — brûlantes l'été autant que glaciales l'hiver.
Les « persiennes géantes » de La Balma, coopérative barcelonaise
Toujours à Barcelone, dans le quartier de Poblenou, un immeuble joue quant à lui la carte de la façade mobile. La Balma, conçue par les collectifs Lacol et Laboqueria Taller d'Arquitectura, est une coopérative d'habitants en cession d'usage : les résidents ne sont ni propriétaires ni locataires classiques, mais membres d'une coopérative qui possède l'immeuble, sur un terrain cédé par la mairie. Une trentaine de personnes y vivent dans une vingtaine de foyers, autour d'espaces communs — buanderie, terrasses, salle partagée — mutualisés pour réduire les surfaces privées.
Côté climat, l'immeuble est une machine à moduler le soleil. Sa structure haute est en bois lamellé-croisé (CLT), et sa façade est équipée de vastes protections mobiles — persiennes et galeries — que l'on manœuvre au fil des saisons : on capte le soleil bas de l'hiver dans les étages inférieurs, on s'en protège l'été dans les étages supérieurs. La conception passive cherche le meilleur compromis entre apports solaires utiles et surchauffe redoutée, si bien que l'enveloppe change littéralement de visage selon l'heure et la saison. Ce sont ces grands volets ouvrables qui donnent à La Balma son air de bâtiment vivant, capable de « respirer » — et qui incarnent, à l'échelle d'un immeuble collectif, l'idée de la persienne géante.
La mutualisation elle-même est une stratégie écologique : en partageant buanderie, salle commune et terrasses, les foyers réduisent la surface — et donc l'énergie — que chacun aurait consommée seul. Le recours au bois pour la structure limite l'empreinte carbone du chantier, et l'un des logements est même réservé à des familles en réinsertion sociale. La Balma est devenue une référence du mouvement coopératif catalan, preuve qu'écologie du bâti et gouvernance collective peuvent avancer main dans la main — un modèle que plusieurs villes européennes, dont Barcelone a fait un laboratoire, regardent désormais de près.
Pierre locale et effet cheminée : les maisons de TEd'A, à Majorque
Cap enfin sur les Baléares, où l'agence majorquine TEd'A arquitectes, fondée par Irene Pérez et Jaume Mayol, cultive une architecture de la proximité. Leur devise — « l'évolution vaut mieux que la révolution » — résume une pratique attentive au lieu, aux typologies traditionnelles et, surtout, aux matériaux du cru.
À Majorque, cela veut dire la pierre de marès (un grès local) et la brique d'argile, deux matériaux à forte inertie thermique et à bon comportement hygroscopique : ils encaissent la chaleur du jour et la restituent lentement la nuit, tout en régulant l'humidité. Les maisons de TEd'A s'organisent en croix autour d'un patio central, qui apporte lumière et ventilation. Un déambulatoire volontairement surélevé, coiffé de petites lucarnes, provoque une circulation verticale de l'air : l'air chaud monte et s'échappe par le haut, l'effet cheminée joue le rôle d'une climatisation naturelle. Les architectes tirent aussi parti de l'embat, cette brise marine qui se lève l'après-midi quand la mer est plus fraîche que l'intérieur des terres, et rafraîchit les pièces.
Rien d'ostentatoire dans ces maisons distinguées par la critique internationale (l'une d'elles, à Artà, a reçu un prix FAD) : juste une intelligence patiente du climat, où chaque ouverture, chaque épaisseur de mur, chaque hauteur sous plafond est calculée pour le confort d'été. Là encore, la modernité consiste moins à inventer qu'à réactiver un savoir que l'industrialisation du logement avait fait oublier.
Ce que la France peut y prendre
Quatre bâtiments, quatre échelles — une école, deux ensembles de logements, une maison —, mais une même conviction : on peut se protéger de la chaleur sans multiplier les climatiseurs, dont l'usage massif réchauffe la ville et alourdit la facture carbone. Liège biosourcé, bois, pierre locale, ventilation traversante, patios, persiennes et volets mobiles : la panoplie espagnole est faite de gestes simples, combinés avec rigueur.
L'Espagne n'a pas de secret magique. Elle a seulement pris au sérieux, plus tôt que d'autres, un climat qui devient désormais celui de toute l'Europe du Sud — France comprise. Ses architectes ont compris que l'écologie du bâtiment ne se résume pas à empiler des panneaux et des pompes à chaleur, mais commence par une question de bon sens géographique : comment orienter, ventiler et ombrager avant même de brancher quoi que ce soit. À l'heure où s'adapter à une vie sous 40 °C devient un impératif national, et où le gouvernement lorgne déjà le modèle espagnol pour le travail par forte chaleur, la leçon architecturale mérite d'être entendue. Les canicules ne sont pas une parenthèse : elles sont le nouveau décor. Autant apprendre à bâtir dedans.
Sources : Office for Political Innovation, The Architectural Review, Designboom, ArchDaily, RIBA Journal, Peris + Toral, Lacol, Metalocus, Arquitectura Viva, Reporterre.