Un iceberg naît d'un glacier, dérive pendant des années, se brise, se fragmente, fond — et jusqu'ici les scientifiques perdaient sa trace en chemin. Une équipe du British Antarctic Survey (BAS) affirme avoir comblé cet angle mort. Présenté début 2026 et testé sur les icebergs vêlés par le glacier Petermann, dans le nord-ouest du Groenland, son outil identifie chaque bloc de glace, le nomme, puis relie automatiquement les morceaux « enfants » à leur iceberg « parent » d'origine. Le résultat est une sorte d'arbre généalogique de la glace flottante, reconstruit à une échelle jamais atteinte. Derrière la prouesse, un enjeu concret : mieux prévoir où va l'eau douce libérée par la fonte — près de la moitié de la perte des calottes se fait sous forme d'icebergs — et sécuriser une navigation polaire de plus en plus fréquentée.

Un problème de puzzle géant

Suivre un iceberg semble simple tant qu'il reste entier et célèbre. Les géants de plusieurs milliers de kilomètres carrés, comme les grandes tabulaires antarctiques, sont pistés un par un depuis des décennies. Le problème commence quand ils se fracturent : un bloc donne deux morceaux, puis quatre, puis des dizaines, qui dérivent chacun de leur côté. À l'échelle d'un océan, l'œil humain décroche. Jusqu'ici, les glaciologues devaient relier ces fragments à la main, image satellite après image satellite, un travail lent et forcément lacunaire.

C'est ce goulot d'étranglement que l'outil du BAS entend faire sauter. Selon la dépêche de l'AFP, le système « identifie la forme distinctive de chaque bloc lorsqu'il se détache d'une masse de glace », puis « résout une sorte de puzzle géant en liant chaque fragment détaché à l'iceberg parent originel ». Ben Evans, spécialiste de l'apprentissage automatique au BAS et premier auteur des travaux, résume l'ambition : « Pour la première fois, nous pouvons voir d'où provient chaque fragment, où il va et pourquoi cela importe pour le climat. » Et d'ajouter, cité par la presse britannique : « Nous sommes passés du suivi de quelques icebergs célèbres à la construction d'arbres généalogiques complets. »

Comment la machine reconstruit une généalogie

La méthode a été publiée le 21 janvier 2026 dans la revue en accès libre The Cryosphere, sous un titre imagé : « Icebergs, jigsaw puzzles, and genealogy » — icebergs, puzzles et généalogie. L'outil, baptisé CryoTrack, est signé de Ben R. Evans, Alan R. Lowe, Anna Crawford, Andrew Fleming et J. Scott Hosking.

Un point mérite d'être clarifié, car les termes « intelligence artificielle » recouvrent ici deux tâches distinctes. La première, en amont, consiste à détecter et détourer les icebergs sur les images satellite : c'est le terrain de prédilection des réseaux de neurones profonds. La seconde, celle de CryoTrack, consiste à suivre et apparenter ces contours dans le temps. Là, les auteurs n'utilisent pas un réseau entraîné mais un algorithme géométrique non supervisé : il compare la surface, la longueur, le périmètre et la « signature de forme » de chaque bloc — des descripteurs de Fourier elliptiques — pour reconnaître un même objet d'une image à l'autre, même après qu'il s'est cassé. Un suivi bayésien enchaîne les observations simples ; une technique d'alignement de courbes (le dynamic time warping) et un recalage de contours permettent, lors d'une fracture, de reconstituer quel morceau vient de quel bord du parent, comme on rassemble les pièces d'un puzzle par leurs découpes.

L'outil a été mis à l'épreuve sur la base de données canadienne CI2D3, qui rassemble plus de 25 000 contours d'îles de glace tracés à la main entre 2008 et 2013 à partir d'imagerie radar (RADARSAT et Envisat), au large du glacier Petermann et des autres langues glaciaires du nord-ouest du Groenland — des blocs allant de 0,1 à plus de 10 km². Les performances annoncées sont élevées : une précision de suivi de 0,98, et 94 % de la surface de glace correctement rattachée à sa source au moment où l'iceberg est observé pour la dernière fois. En conditions opérationnelles, le système conserve la bonne identité d'un iceberg avec un score de fiabilité supérieur à 0,90 sur des échéances de deux mois, et supérieur à 0,75 jusqu'à un an. Son maillon faible reste le moment précis de la fragmentation : dans les fjords encombrés, relier les tout premiers éclats à leur parent demeure difficile.

Détecter avant de suivre : le rôle du deep learning

CryoTrack part de contours déjà tracés. Pour couvrir l'océan mondial en continu, il faut cependant automatiser l'étape d'avant — repérer les icebergs sur des dizaines de milliers d'images. C'est là que l'apprentissage profond a fait ses preuves ces dernières années, en exploitant surtout le radar à synthèse d'ouverture des satellites Sentinel-1 de l'Agence spatiale européenne, capable de « voir » à travers les nuages et la nuit polaire.

Une équipe de l'université de Leeds menée par la glaciologue Anne Braakmann-Folgmann a ainsi entraîné un réseau de type U-Net — une architecture de segmentation qui classe chaque pixel — à cartographier les contours d'icebergs géants sur imagerie Sentinel-1. Résultat mis en avant par l'ESA : une cartographie 10 000 fois plus rapide qu'un opérateur humain, avec près de 99 % des icebergs correctement reconnus sur les jeux d'images testés, pour des blocs de 54 à plus de 1 000 km². D'autres travaux poussent la détection vers des cibles plus modestes et plus délicates, comme les icebergs pris dans la banquise côtière : une étude parue dans Remote Sensing applique le détecteur YOLOv8 à des scènes Sentinel-1 autour de la terre François-Joseph, avec une exactitude d'environ 78 %. Détection automatique en amont, généalogie automatique en aval : l'assemblage des deux dessine une chaîne de traitement entièrement mécanisée, de la naissance à la disparition du bloc.

Pourquoi la trajectoire des icebergs compte pour le climat

L'intérêt n'est pas seulement documentaire. Quand un iceberg fond, il déverse d'énormes volumes d'eau douce et froide dans un océan salé. Or, rappellent les auteurs de CryoTrack, le vêlage d'icebergs représente environ la moitié de la perte totale d'eau douce des calottes de l'Antarctique et du Groenland — l'autre moitié se faisant par fonte directe. Savoir cette eau douce est relâchée, et non seulement combien, change la donne : cet apport modifie la densité de surface, influence les courants marins, nourrit ou perturbe les écosystèmes, et pèse in fine sur le climat.

C'est précisément ce que les modèles océaniques peinent à représenter. Les données du BAS ont vocation à alimenter le modèle NEMO, brique océanique du modèle britannique du système Terre, pour affiner la façon dont on y distribue cette eau douce. Comme le résume la couverture de Polar Journal, l'enjeu est de réduire l'incertitude sur le sort des petits fragments, longtemps invisibles des relevés. Une nuance de prudence s'impose toutefois : ces sorties nourrissent des modèles, avec leurs fourchettes, et non des mesures directes de l'impact climatique. L'outil fournit une observation qui manquait ; il ne prédit pas à lui seul l'avenir des courants.

Un outil aussi pour la sécurité maritime

Le suivi des icebergs a une histoire ancienne et tragique — c'est le naufrage du Titanic, en 1912, qui a donné naissance à la patrouille internationale des glaces. Un siècle plus tard, l'Arctique se réchauffe plus vite que le reste de la planète, la banquise recule et le trafic s'y intensifie. Les auteurs de CryoTrack soulignent que leur système, en maintenant l'identité correcte d'un bloc sur des échéances utiles à la navigation, constitue « un outil d'aide à la décision précieux » : savoir d'où vient un iceberg dangereux et vers où il dérive aide un capitaine à l'éviter.

Cet enjeu recoupe une rivalité plus large. La fonte qui ouvre les routes polaires en attise la convoitise : la Russie mise ainsi sur une flotte de brise-glaces géants pour verrouiller sa Route maritime du Nord, pendant que scientifiques et marins réclament de meilleurs outils pour naviguer parmi des glaces plus nombreuses et plus mobiles. Cartographier chaque iceberg de sa naissance à sa mort, c'est à la fois lire un thermomètre planétaire et baliser un espace maritime en train de s'ouvrir.

Sources