Un journal télévisé sans un seul journaliste : présentatrice, chroniqueurs, textes et voix, tout y est généré par intelligence artificielle. Lancé le 6 septembre sur Instagram et X par le vulgarisateur technologique argentin Santiago Siri, « El Primer Feca » (« le premier café », en verlan porteño) a réuni 2,5 millions de vues en dix jours et déclenché une polémique dans un secteur de la presse déjà précarisé.

Une rédaction sans humains

Chaque matin, entre 7 h et 8 h, « El Primer Feca » publie des vidéos verticales d'une trentaine de secondes. Des agents IA collectent l'actualité, appliquent un critère éditorial, rédigent les scripts, génèrent les images et publient, selon El Tribuno. La « rédaction » compte une présentatrice, Clara Ferrer, 36 ans, et environ six chroniqueurs spécialisés (économie, sport, technologie, géopolitique, spectacles, météo), chacun doté d'un nom, d'un visage et d'un accent du Río de la Plata. Siri a bâti l'ensemble avec la version avancée de ChatGPT et l'outil de déploiement d'agents OpenClaw d'OpenAI, comme le détaille la dépêche AFP.

Le dispositif descend jusqu'à l'interview : un agent a interrogé le député Martín Yeza via WhatsApp, à partir de questions suggérées par Siri, l'IA reconstituant ensuite un face-à-face vidéo avec la présentatrice depuis l'enregistrement audio. Coût affiché : 4 à 5 dollars par vidéo, 700 à 800 dollars de maintenance mensuelle. Le code et les prompts sont publiés pour audit, ajoute Aire de Santa Fe.

Le milieu s'alarme, le créateur relativise

Le Syndicat de la presse de Buenos Aires (Sipreba) a réagi aussitôt. « La possible suppression massive de postes de travail avec l'introduction de l'IA est source d'inquiétude », a déclaré son secrétaire général Agustín Lecchi, qui pose la question de savoir « qui s'approprie la valeur du travail journalistique ». L'Association de la presse argentine (Adepa), qui fédère 180 médias, y voit un « enjeu structurel » et réclame des règles contre toute « appropriation systémique ». Le chercheur Martín Becerra note que l'expérience tombe mal, dans un contexte politique hostile à la presse et un emploi médiatique fortement précarisé.

Critiques récurrentes des utilisateurs argentins : absence de vérification, usage d'images et de voix sans citation, biais idéologiques, sous-titres bâclés, relève Perfil. Santiago Siri, qui présentait au départ le projet comme « un hobby de week-end », appelle à « moins d'obscurantisme » et soutient que « l'intelligence artificielle va générer plus de travail, pas moins » ; le « journaliste habile, intelligent, qui fait réfléchir, existera toujours », affirme-t-il, reprochant au métier de réagir « de façon corporatiste ».

Le débat déborde l'Argentine. En France, la justice a suspendu en 2026 un plan de remplacement de journalistes par l'IA chez Infopro Digital, au moment où la presse écrite voit plusieurs de ses métiers exposés, tandis que la frontière entre production automatisée et désinformation reste floue, comme l'a montré le faux site d'info généré par IA monté au service d'un super PAC d'OpenAI. « El Primer Feca » n'a pas annoncé d'embauche humaine : sa prochaine échéance connue reste la publication quotidienne de 7 h.