Pour que leurs assistants répondent de façon plus personnalisée, OpenAI et ses concurrents leur ont donné une « mémoire ». Des chercheurs du Max Planck Institute et de l'université de la Ruhr à Bochum ont disséqué celle de ChatGPT et y voient naître un « autoportrait algorithmique » : un profil que le chatbot tient sur chaque utilisateur, nourri de ses confidences, et qu'il alimente presque toujours sans qu'on le lui demande. Sur les souvenirs enregistrés, 96 % sont créés à la seule initiative de la machine, et plus d'un quart contiennent des données personnelles au sens du RGPD.
La mémoire des chatbots part d'une intention banale. Un assistant qui retient votre métier ou le prénom de vos enfants évite de vous les redemander et rend ses réponses plus utiles. ChatGPT comme Gemini ont généralisé cette fonction en 2025. Ce que l'on voit moins, c'est ce qui se range dans cette mémoire, qui décide de l'y ranger, et ce que l'accumulation finit par dire de vous.
Une étude sur 80 utilisateurs réels
L'analyse la plus détaillée publiée sur le sujet s'intitule « The Algorithmic Self-Portrait: Deconstructing Memory in ChatGPT ». Menée par Abhisek Dash et ses collègues, elle a été acceptée à la conférence ACM Web Conference 2026. Les chercheurs ont recruté 80 utilisateurs réels de ChatGPT et récupéré leurs données via des demandes d'accès RGPD, ce qui leur a donné la liste brute des souvenirs stockés par le système.
Le corpus réunit 2 050 entrées de mémoire, extraites de plus de mille conversations. Chacune a été passée au crible pour savoir qui l'avait créée, ce qu'elle contenait et à quel point elle collait vraiment à ce que l'utilisateur avait écrit.
Premier résultat, le plus parlant : 96 % des souvenirs sont créés par ChatGPT de sa propre initiative. Seuls 4 % font suite à une consigne explicite du type « retiens que… ». La mémoire n'est donc pas un carnet que l'on remplit soi-même, c'est un observateur qui prend des notes en continu. Les auteurs estiment que cette asymétrie éloigne l'utilisateur de son pouvoir de décision sur ses propres données.
Des données personnelles, et parfois sensibles
Que contiennent ces notes ? Selon l'étude, 28 % des souvenirs renferment des données personnelles au sens du RGPD, et environ 7 % relèvent des catégories particulières, celles que le règlement protège le plus strictement : santé, orientation, opinions. Rapporté aux personnes, le constat se renforce. 91 % des participants avaient au moins une donnée personnelle enregistrée, et plus de la moitié au moins une donnée sensible.
Ce point entre en tension avec la politique affichée d'OpenAI, qui dit ne pas stocker de façon proactive les informations sensibles. Les chercheurs trouvent que cela arrive tout de même, au fil des conversations où l'utilisateur mentionne un traitement médical, une difficulté personnelle ou une conviction.
L'autre moitié du portrait est psychologique. 52 % des souvenirs contiennent ce que les auteurs classent, selon la « théorie de l'esprit », comme des désirs, des intentions, des croyances ou des émotions. Les désirs dominent largement, et la mémoire penche vers les traits durables et les objectifs plutôt que vers les humeurs passagères. Vu côté utilisateur, les proportions rapportées par Next grimpent : 97 % des personnes avaient des souvenirs liés à leurs désirs, 68 % à leurs intentions, 52 % à leurs connaissances.
« De quel genre de personne s'agit-il ? » contre « qui est cette personne ? »
C'est là que l'étude marque sa différence avec la publicité ciblée classique. Un réseau social déduit vos centres d'intérêt de vos likes et de vos partages. Il reconstitue un profil par recoupement de signaux extérieurs. Le chatbot travaille sur ce que vous lui racontez directement, dans un cadre que vous croyez privé.
Les auteurs résument l'écart d'une formule : les plateformes traditionnelles savent répondre à « de quel genre de personne s'agit-il ? », quand un chatbot doté de mémoire se rapproche de « qui est cette personne ? ». Le premier décrit une cible marketing, le second esquisse un individu.
La plupart des souvenirs restent fidèles à ce qui a été écrit, 84 % étant directement ancrés dans le texte de l'utilisateur. Mais une part procède par extrapolation. La presse spécialisée a relevé un cas où, après une demande de groupes « dans le genre de Nirvana », le système a consigné que la personne aimait ce groupe, ce qu'elle n'avait jamais dit. L'inférence est plausible, souvent juste, mais elle ajoute au portrait des traits que l'intéressé n'a pas livrés.
Un portrait opaque et mouvant
Difficile de corriger un portrait qu'on ne voit pas en entier. Depuis juin 2026, ChatGPT ne compile plus des souvenirs isolés mais synthétise les informations en continu et met à jour un résumé de qui vous êtes. L'utilisateur peut consulter ce résumé, mais OpenAI précise qu'il n'inclut pas forcément tous les détails ni toutes les sources. Les types d'informations stockables restent ceux qu'a mesurés l'étude.
Cette opacité pose un problème au-delà de la vie privée. Des travaux antérieurs ont montré que plus un assistant accumule de souvenirs sur son interlocuteur, plus il risque de dégrader ses réponses et de lui donner raison par flagornerie. Un portrait que l'on ne maîtrise pas peut donc fausser les réponses autant que menacer la confidentialité.
RGPD : des droits qui existent, un contrôle qui manque
En Europe, ces mémoires traitent des données personnelles, et le RGPD s'applique : droits d'accès, de rectification, d'opposition et d'effacement. La CNIL et le Conseil de l'IA et du numérique ont publié en juillet 2026 une note exploratoire sur l'IA agentique, où ils pointent la conservation de mémoires persistantes comme un facteur de constitution de profils utilisateurs très détaillés.
Le droit d'accès a d'ailleurs rendu l'étude possible : c'est en exerçant ce droit que les 80 participants ont pu voir, puis transmettre, ce que ChatGPT gardait d'eux. Supprimer un souvenir affiché est une chose, savoir ce qui a été inféré à bas bruit en est une autre.
Les auteurs ne s'en tiennent pas au diagnostic. Ils prototypent un outil baptisé Attribution Shield, qui repère les souvenirs potentiellement sensibles et propose de reformuler une requête pour qu'elle en révèle moins sur la personne, sans perdre en utilité. Évalué par un modèle juge, le dispositif rendait les reformulations moins « attribuantes » dans la quasi-totalité des cas testés, tout en conservant des réponses de sens équivalent.
Vérifier soi-même
L'étude porte sur un échantillon réduit, majoritairement nord-américain et européen, et sur un seul produit, ChatGPT. Ses chiffres ne valent pas pour toutes les mémoires de tous les chatbots. Mais le principe qu'elle décrit vaut pour la plupart des assistants qui mémorisent : le système décide de ce qu'il retient, et ce qu'il retient dépasse souvent les faits.
Le geste le plus concret tient en quelques clics. Dans les réglages de ChatGPT, la rubrique « Gérer les souvenirs » affiche la liste des souvenirs enregistrés et permet d'en supprimer ligne à ligne, ou de couper la mémoire. OpenAI indique que son résumé continu peut toutefois contenir des éléments absents de cette liste. La version révisée de l'étude est consultable sur arXiv ; sa présentation à l'ACM Web Conference 2026 est programmée pour l'année prochaine.