On présente d'ordinaire l'intelligence artificielle comme une affaire d'algorithmes, de modèles statistiques et d'infrastructures de calcul. Cette définition technique est exacte, mais elle ne dit rien de l'essentiel : pourquoi cet objet déchaîne-t-il des passions d'une telle intensité, entre promesse de salut et angoisse de fin du monde ? Dans une tribune publiée par ActuaLitté, l'essayiste Bertrand Jouvenot propose de relire notre fascination collective à la lumière de Gaston Bachelard. Sa thèse : devant l'IA, nous nous comportons exactement comme l'humanité s'est comportée devant le feu — non en ingénieurs, mais en rêveurs.

Le feu, l'IA et la « psychanalyse de la connaissance »

Dans La psychanalyse du feu (1938), Gaston Bachelard part d'un constat déroutant : le feu, l'un des phénomènes les plus quotidiens de l'histoire humaine, a longtemps échappé à toute connaissance objective. La raison n'est pas un manque d'observation, mais un excès de désir. Le feu fascine trop pour être pensé froidement. Avant d'être un objet de science, il a été un objet de rêverie, chargé de valeurs morales, sexuelles, religieuses. Bachelard appelle « psychanalyse de la connaissance » l'effort par lequel le savant doit débusquer en lui ces projections affectives avant de pouvoir prétendre comprendre quoi que ce soit.

C'est précisément ce geste que Jouvenot transpose à l'IA. L'intelligence artificielle serait, pour notre époque, ce que le feu était pour les premières sociétés humaines : un « objet imaginaire total » sur lequel nous déversons nos désirs et nos terreurs, bien avant d'en examiner la mécanique réelle. Comprendre l'IA supposerait donc d'abord une hygiène mentale : repérer ce que nous y projetons, pour cesser de confondre la machine avec le mythe que nous bâtissons autour d'elle.

L'obstacle épistémologique : croire comprendre parce qu'on est impressionné

Le concept le plus opératoire que Bachelard lègue à ce débat est celui d'obstacle épistémologique. Développé dans La formation de l'esprit scientifique (1938), il désigne ces obstacles internes à la connaissance qui ne viennent pas du dehors mais de notre propre esprit : images séduisantes, intuitions trop immédiates, métaphores qui rassurent. L'un des plus tenaces, selon Bachelard, est ce qu'il nomme l'expérience première — l'illusion de comprendre un phénomène justement parce qu'il nous frappe et nous émeut.

Or l'IA générative excelle à produire cette illusion. Quand un agent conversationnel répond dans une langue fluide, nuancée, parfois drôle, nous éprouvons spontanément le sentiment de dialoguer avec un esprit. Cette impression est si forte qu'elle tient lieu d'explication : nous croyons savoir ce qu'« est » l'IA parce qu'elle nous impressionne. Pourtant, les chercheurs rappellent que ces systèmes ne pensent ni ne comprennent au sens humain ; ils calculent des probabilités sur des suites de mots, prédisent et corrèlent. L'écart entre l'effet ressenti et le fonctionnement réel est exactement le terrain de l'obstacle épistémologique bachelardien. La fascination ne nous rapproche pas du savoir : elle nous en éloigne, en nous donnant le sentiment trompeur d'y être déjà. C'est aussi pourquoi apprendre à penser l'IA par soi-même suppose de désamorcer d'abord cette première impression.

Prométhée et Empédocle : les deux complexes du feu

Bachelard ne se contente pas de dénoncer l'obstacle ; il en cartographie les figures. Deux d'entre elles, empruntées à la mythologie, éclairent remarquablement notre rapport à l'IA.

Le complexe de Prométhée désigne le désir de savoir autant que nos pères, puis davantage qu'eux — la pulsion de transgresser une limite réservée aux puissances supérieures. Dérober le feu aux dieux, c'est s'émanciper, mais c'est aussi s'exposer au châtiment. On retrouve cette ambivalence dans tout le discours contemporain sur l'IA : l'idée d'une machine qui nous égalerait puis nous dépasserait fonctionne comme un mythe prométhéen du XXIe siècle, mêlant fierté de la création et culpabilité diffuse de l'avoir créée. Ce ressort prométhéen nourrit d'ailleurs largement le récit que les laboratoires de la Silicon Valley tiennent sur eux-mêmes.

Le complexe d'Empédocle, du nom du philosophe qui se serait jeté dans l'Etna, nomme l'attirance paradoxale vers sa propre destruction, le vertige de se perdre dans la flamme. Il rend compte de la part la plus sombre de notre imaginaire de l'IA : la fascination pour les scénarios d'extinction, de prise de contrôle, d'effacement de l'humanité par sa propre créature. Ce catastrophisme n'est pas qu'une analyse rationnelle des risques ; il porte aussi la trace d'un désir ancien, celui de contempler sa fin dans le feu que l'on a soi-même allumé.

L'alchimie, ou comment on prête à la matière ce qu'elle n'a pas

La dernière analogie mobilisée par la tribune est celle de l'alchimie. Bachelard a montré combien les alchimistes projetaient sur la matière leurs propres aspirations spirituelles : la transmutation du plomb en or n'était pas seulement une opération chimique fantasmée, mais une rêverie de purification de l'âme. La matière servait d'écran à un théâtre intérieur.

Nous reproduisons ce geste, suggère Jouvenot, lorsque nous attribuons à l'IA des qualités qu'elle ne possède pas : une conscience, des intentions, une créativité autonome, une intériorité. Ce mouvement a un nom dans les sciences cognitives contemporaines, l'anthropomorphisme : la tendance à prêter des traits humains à des systèmes qui n'en ont pas, d'autant plus irrésistible que ces systèmes sont conçus pour simuler la conversation. La machine ne ressent rien, mais elle produit des effets affectifs réels — et c'est cette réalité de nos émotions, projetées sur un objet qui en est dépourvu, qui referme le piège alchimique.

Penser l'IA, c'est d'abord se déprendre de soi

L'intérêt de la lecture bachelardienne n'est pas de disqualifier la technique ni de moquer ceux qui s'enthousiasment ou s'inquiètent. Il est de rappeler une chose simple et exigeante : nos passions pour l'IA relèvent de l'imaginaire autant que de la technique, et l'imaginaire n'est pas un défaut à supprimer mais une donnée à reconnaître. Le feu a fini par devenir un objet de science le jour où l'humanité a su, sans cesser de le contempler, distinguer la flamme rêvée de la combustion mesurée.

La même rupture reste à accomplir avec l'IA. Tant que nous confondrons l'effet qu'elle produit sur nous avec ce qu'elle est, nous resterons, selon le mot de Bachelard, prisonniers d'une connaissance qui « impressionne » plus qu'elle n'éclaire. La véritable pensée critique de l'IA commence donc en amont du débat technique, par une question que la philosophie pose depuis toujours : que vois-je réellement, et que suis-je en train d'y projeter ?


Sources : la tribune de Bertrand Jouvenot sur ActuaLitté ; les notices encyclopédiques consacrées à Gaston Bachelard et à l'obstacle épistémologique ; les analyses sur l'anthropomorphisme appliqué à l'IA.