Un site d'actualité américain lancé fin décembre 2025 présentait ses articles comme du « journalisme indépendant sourcé par des experts ». En réalité, ses reporters n'existent pas : ce sont des agents conversationnels qui sollicitent de vrais spécialistes sous de faux noms, avant de publier des textes générés par IA. L'enquête qui l'a démasqué, publiée par le média Model Republic, remonte une chaîne d'intermédiaires jusqu'à Leading the Future, le super PAC pro-IA financé par le président d'OpenAI. Une affaire qui interroge, en creux, jusqu'où une curation par IA reste légitime — et à partir de quand elle bascule dans la manipulation.
Un courriel de trop
Tout commence par une demande d'interview qui sonne faux. Nathan Calvin, vice-président et directeur juridique de l'association de plaidoyer Encode, reçoit fin décembre un message d'un certain « Michael Chen », qui se présente comme reporter et sollicite sa réaction à un projet de loi sur l'IA débattu dans le Tennessee. Plusieurs détails clochent : le courriel provient d'une adresse générique, reporter@acutuswire.com ; il propose des titres d'articles déjà rédigés et un cadrage orienté ; il n'autorise qu'un « questions-réponses par écrit », jamais un échange de vive voix. Une recherche en ligne ne trouve aucune trace d'un journaliste nommé Michael Chen.
Alerté, le journaliste Tyler Johnston passe le message au détecteur de contenu IA Pangram, qui le classe comme « entièrement généré par IA ». Il remonte alors jusqu'au site que « Chen » disait représenter : The Wire by Acutus (acutuswire.com), une publication numérique mise en ligne le 29 décembre 2025, sans ours, sans nom de rédaction, sans adresse. Le site revendique du « reportage indépendant » et affiche près d'une centaine d'articles sur la politique de l'IA, des courses au Sénat, la réforme des pharmacies ou le logement — comme le documente Model Republic.
Une chaîne éditoriale sans humains
Passés au crible du détecteur, les 94 articles du site livrent un verdict sans appel : 69 % sont classés entièrement générés par IA, 28 % partiellement ; seuls trois textes apparaissent écrits par une main humaine. Autrement dit, 97 % de la production porte au moins la trace d'une machine, résume Futurism, qui a relayé l'enquête.
Le code source de la page révèle le reste de la mécanique. On y trouve une interface d'édition automatisée avec des champs libellés « contexte de fond pour l'IA », « questions suggérées pour l'interviewer IA » et des boutons « générer un brouillon » et « régénérer ». Les données d'une interface interne montrent des relectures éditoriales elles aussi conduites par IA — mesurant la conformité au style AP, l'exactitude des citations, la vérification des sources — bouclées en général en 44 secondes, la publication suivant une dizaine de secondes plus tard. Le code mentionne explicitement un « agent reporter » et une « API reporter », avec cette note interne éloquente : « aucune interview encore versée via l'API reporter ».
Le stratagème ne se contente pas de fabriquer du texte : il aspire de vraies paroles d'experts pour les authentifier. Joseph Fuller, professeur à la Harvard Business School, a répondu à une sollicitation et s'est retrouvé cité dans un article sur le recrutement par compétences, publié huit jours avant qu'un texte de loi de la représentante Nancy Mace sur le sujet n'arrive à la Chambre. Fuller a même remercié publiquement, sur LinkedIn, d'avoir pu « partager [ses] réflexions avec Acutuswire ». Le procédé transforme la crédibilité d'un universitaire en caution involontaire d'une opération d'influence.
La cadence, elle, trahit l'automatisation. Là où une rédaction humaine mesure ses relectures en heures ou en jours, la chaîne d'Acutus enchaîne rédaction, contrôle qualité et mise en ligne en moins d'une minute, sans qu'aucun regard humain ne s'interpose entre la génération d'un texte et sa publication. Le calibrage « questions-réponses par écrit uniquement », imposé à toutes les sollicitations, n'est pas une préférence de forme : il évite l'échange de vive voix, seul moment où un interlocuteur pourrait s'apercevoir qu'aucun journaliste ne se trouve au bout du fil. Chaque brique du dispositif est pensée pour maintenir l'illusion d'une salle de rédaction là où il n'y a qu'un pipeline logiciel.
La cible : les critiques de l'IA
Environ 15 % de la couverture du site porte sur l'intelligence artificielle, et elle épouse avec constance les arguments politiques d'un camp : attaques contre le modèle de gouvernance du concurrent Anthropic, critiques des réglementations de l'IA — qu'elles émanent d'États démocrates ou républicains —, mise en cause des journalistes et des « organisateurs de terrain » présentés comme responsables de menaces de violence contre OpenAI.
L'un des articles vise nommément John Sherman, militant de la sûreté de l'IA, pour un propos tenu sur son podcast au sujet d'installations de data centers que des gens pourraient incendier. Le site n'en est pas resté à la critique : il a contacté chacune des organisations figurant comme clientes du cabinet de conseil de Sherman pour leur demander si elles avaient connaissance de ces déclarations et si elles comptaient continuer à travailler avec lui, rapporte Model Republic. Un procédé qui relève moins du journalisme que de la pression réputationnelle.
Au-delà de l'IA, le site privilégie la politique du Nord-Est américain, favorise des laboratoires pharmaceutiques, des intérêts liés aux cryptomonnaies, des fédérations de l'immobilier, et soutient plusieurs campagnes républicaines pour les sénatoriales de 2026 — Dan Sullivan en Alaska, John Sununu dans le New Hampshire, Susan Collins dans le Maine. Plus d'un tiers des articles fonctionnent, selon l'analyse, comme du plaidoyer déguisé en information.
Remonter le fil jusqu'au super PAC
C'est ici que l'enquête bascule du faux journalisme vers la politique de l'IA. Les liens ne sont pas contractuels mais convergents. Sur X, seuls quatre messages renvoient vers Acutus ; deux émanent de Patrick Hynes, président du cabinet de relations publiques républicain Novus Public Affairs. Or la liste de clients affichée par Novus fait figurer, en troisième position, Targeted Victory. Hynes apparaît lui-même cité dans un article d'Acutus vantant une initiative de logement de la gouverneure du New Hampshire Kelly Ayotte — un cadrage dérégulateur aligné sur les positions d'un autre client de Novus, l'association des constructeurs de maisons de l'État.
Targeted Victory n'est pas une officine anodine : c'est l'un des plus gros cabinets de conseil numérique républicain de Washington. Son PDG, Zac Moffatt, co-dirige la stratégie de Leading the Future, le super PAC créé à l'été 2025 pour peser sur la politique de l'IA. Le comité a levé 125 millions de dollars en 2025 et en conservait 70 millions disponibles en fin d'année, selon CNBC. Parmi ses bailleurs : le président d'OpenAI Greg Brockman, qui a versé 25 millions de dollars avec son épouse Anna, la société de capital-risque a16z (Andreessen Horowitz) pour un montant équivalent, le cofondateur de Palantir Joe Lonsdale et l'investisseur Ron Conway.
Son objectif est explicite : faire élire des candidats — démocrates comme républicains — favorables à un cadre fédéral unique qui préempterait les réglementations État par État, et faire barrage aux élus partisans de règles plus strictes. La stratégie décalque celle de Fairshake, le PAC des cryptomonnaies qui avait pesé 130 millions de dollars en 2024. Son irruption a d'ailleurs irrité jusqu'à la Maison-Blanche, agacée par une approche bipartisane susceptible de profiter à des démocrates : un responsable de l'administration Trump y a vu « une gifle », rapporte NBC News.
Cet enjeu de préemption n'a rien d'abstrait. Il a cristallisé au Congrès autour d'un texte budgétaire baptisé « One Big Beautiful Bill », dont une première version incluait un moratoire de dix ans interdisant aux États de réglementer l'IA — disposition finalement retirée sous la pression d'élus des deux bords. Faute d'un cadre fédéral, les États légifèrent chacun de leur côté : c'est précisément cette mosaïque que l'industrie veut écraser, et chaque projet de loi local — comme celui du Tennessee sur lequel « Michael Chen » sollicitait Encode — devient un front. Un site qui distille, sous couvert d'information, l'idée qu'une régulation étatique nuirait à l'innovation sert donc directement cet objectif, texte de loi après texte de loi.
Ce qu'OpenAI reconnaît, et ce qu'il conteste
OpenAI se défend de tout pilotage. L'entreprise affirme qu'elle « ne dirige pas les activités de [Leading the Future], et n'a aucune visibilité sur ses opérations ». Chris Lehane, son directeur des affaires mondiales, aurait seulement fourni un conseil initial lors de la création du comité, sans « implication actuelle ». Mais le récit officiel résiste mal à l'examen : selon Transformer News, Lehane aurait aidé à concevoir le super PAC et pourrait avoir choisi Josh Vlasto — ancien attaché de presse du chef de la minorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer — pour le co-diriger. Un responsable d'une structure affiliée y décrit des bailleurs qui « ont tous leur mot à dire » et « interagissent directement » avec la direction.
Rien, à ce stade, ne prouve qu'OpenAI ait commandité The Wire by Acutus. Le lien qui court du site aux fonds de l'entreprise passe par plusieurs intermédiaires — un cabinet de RP, une liste de clients, un PDG partagé entre une officine et un super PAC — et Model Republic parle prudemment d'un site que le super PAC « pourrait utiliser » pour avancer son agenda. Mais la géométrie de ces relations n'a rien d'un hasard, et elle dessine un circuit d'influence dont chaque maillon est documenté. Ironie supplémentaire : les propres règles d'usage d'OpenAI interdisent explicitement de recourir à ses produits pour du démarchage électoral ou du lobbying, et la mention d'un risque de campagnes d'influence politique générées par IA a discrètement disparu de son cadre de sûreté.
ZapNews au miroir
Reste une question inconfortable, et il serait malhonnête de l'esquiver : ZapNews est elle-même une application qui produit des articles par intelligence artificielle. Celui que vous lisez en est un. Qu'est-ce qui sépare, alors, une curation assumée d'un site d'astroturfing comme Acutus ?
La ligne de partage n'est pas la technologie — c'est la transparence et l'intention. Acutus maquille des machines en journalistes, invente des noms, refuse la voix vive pour dissimuler qu'aucun humain n'est au bout du fil, et fait remonter du plaidoyer commandité au rang d'information indépendante. Sa mécanique est conçue pour tromper : sur la nature de l'auteur, sur l'origine des textes, sur l'agenda politique qui les commande. ZapNews fait l'inverse sur chacun de ces points : l'usage de l'IA est affiché, chaque article renvoie par des liens à ses sources publiques vérifiables, l'application est mono-utilisateur — un lecteur qui se compose sa propre revue de presse, non une audience qu'on manipule pour infléchir un scrutin. Aucun annonceur occulte, aucun candidat à faire élire, aucune source à intimider.
Cela ne dispense de rien. La leçon d'Acutus vaut aussi pour tout usage vertueux de l'IA éditoriale : une machine peut fabriquer de la vraisemblance à grande échelle, aspirer la crédibilité de vrais experts, et publier plus vite qu'aucune rédaction ne peut vérifier. La seule défense durable tient dans ce que le lecteur peut contrôler par lui-même — un auteur qui se dit tel, des faits qui renvoient à leurs sources, une intention qui ne se cache pas. C'est précisément ce que l'astroturfing supprime, et ce qu'une curation honnête doit garantir à chaque ligne.
Une bataille qui ne fait que commencer
L'affaire Acutus n'est pas un incident isolé : elle est le symptôme d'un moment où la régulation de l'IA se joue autant dans les urnes que dans les laboratoires. Un secteur qui pèse des centaines de milliards de dollars a désormais son super PAC, ses relais d'opinion et, désormais, ses faux médias. À mesure que la production de texte crédible devient quasi gratuite, la frontière entre information, plaidoyer et manipulation se brouille — et les outils pour la distinguer, détecteurs de contenu et enquêtes patientes, courent toujours après les machines.
Le mérite de Model Republic — un projet d'investigation adossé à The Midas Project, qui scrute les pratiques de l'industrie de l'IA — est d'avoir rendu visible un maillon habituellement invisible. Il aura suffi d'un courriel maladroit, envoyé par un reporter qui n'existait pas, pour faire apparaître tout le réseau qui se tenait derrière.
Rien ne garantit que la prochaine opération commettra la même erreur. Les détecteurs comme Pangram reposent sur des régularités statistiques que chaque nouvelle génération de modèles efface un peu plus ; une adresse d'expéditeur crédible, un nom qui résiste à une recherche, un ton moins artificiel auraient sans doute suffi à faire passer Acutus pour un pure player local de plus. La défense la plus solide ne sera donc pas technique mais civique : exiger des médias qu'ils disent qui — ou quoi — écrit, d'où viennent leurs financements, et à quoi renvoient leurs faits. Faute de quoi, la même infrastructure qui permet à un lecteur de se composer une revue de presse honnête servira, ailleurs, à fabriquer du consentement à la chaîne.