En quelques séances de fin juillet, la Bourse de Séoul a effacé près de 40 % de sa valeur, réveillant les craintes d'un éclatement de la bulle de l'intelligence artificielle. Ce que les financiers scrutent n'est pas seulement un accident local : le KOSPI réunissait tous les ingrédients — concentration extrême, effet de levier, spéculation de détail — qui fragilisent aussi Wall Street. D'où le mot qui revient chez les gérants : un avertissement.
Une chute record en deux séances
Le marché sud-coréen avait été l'un des plus flamboyants de 2026. Porté par la frénésie autour des puces mémoire et de l'IA, l'indice KOSPI avait quasiment doublé au premier semestre avant de culminer en juin. La rechute a été brutale : une baisse de près de 11 % un mardi, suivie de 6 % le lendemain, l'indice perdant jusqu'à 12,6 % en séance avant de se ressaisir. Sur les deux journées, environ 2 180 milliards de dollars de capitalisation se sont évaporés, mettant le marché sur la trajectoire de sa pire chute mensuelle jamais enregistrée (Al Jazeera).
Le paradoxe mérite d'être noté : même après cet effondrement, le KOSPI restait en hausse d'environ 41 % depuis le début de l'année en dollars, ce qui en faisait encore l'un des meilleurs grands marchés de la planète en 2026. C'est bien la mesure de l'emballement qui l'avait précédé — et de la vitesse à laquelle un rallye porté par l'IA peut se retourner.
Le premier ingrédient : une concentration extrême
Le KOSPI n'est pas vraiment un indice diversifié. Deux valeurs, Samsung Electronics et SK Hynix, en sont venues à peser environ 60 % de sa capitalisation, et ces deux titres à eux seuls expliquaient près de 70 % du doublement de l'indice au premier semestre (BigGo Finance). Autrement dit, l'ensemble du marché coréen était devenu un pari à peine masqué sur les fabricants de mémoire, eux-mêmes adossés à la demande d'IA.
Cette dépendance à quelques géants du silicium n'est pas propre à Séoul. La Corée du Sud a fait des semi-conducteurs le cœur de sa stratégie industrielle, au point d'y consacrer un plan d'investissement de plus de 1 000 milliards d'euros et de transformer des vallées entières en usines à puces. Quand la thèse IA a vacillé, il n'y avait aucun contrepoids sectoriel pour amortir le choc.
Le deuxième ingrédient : l'effet de levier
C'est le facteur qui a transformé une correction en débâcle. Les encours de prêts sur marge — l'argent emprunté par les particuliers pour acheter des actions — avaient atteint un record de 38 630 milliards de wons fin juin, gonflant à mesure que l'indice grimpait. Lorsque les cours ont commencé à céder, ce levier s'est retourné mécaniquement. Plus de 1,2 million de comptes de particuliers ont fait l'objet d'appels de marge, et entre 320 000 et 360 000 d'entre eux ont été liquidés de force, alimentant une spirale de ventes contraintes (BigGo Finance).
« Si vous regardez ce qui baisse dans le marché, ce sont les valeurs sur lesquelles il y avait le plus de levier », résume Frank Benzimra, responsable de la stratégie actions Asie chez Société Générale, cité par Al Jazeera. Jon Withaar, gérant chez Pictet Asset Management, évoque de son côté « des signes clairs de panique et de débouclage forcé » sur la technologie asiatique.
Le troisième ingrédient : des produits spéculatifs
À la concentration et au levier s'est ajouté un troisième accélérateur : les ETF à effet de levier et sur titre unique, ces produits qui amplifient les gains — et les pertes — d'une action ou d'un indice. Leurs encours en Corée sont passés de moins de 10 milliards de dollars début 2026 à plus de 50 milliards en juin, avant de s'effondrer d'environ 70 % pour retomber autour de 16 milliards fin juillet (BigGo Finance). Ces instruments, largement diffusés auprès des particuliers, ont concentré le risque au moment le plus dangereux du cycle.
L'étincelle, elle, est venue d'un doute sur la solidité de la demande : l'introduction en Bourse du fabricant chinois de mémoire CXMT a ravivé les craintes d'un excès d'investissement dans l'IA, suffisant pour faire vaciller des positions déjà surendettées et provoquer une contagion vers Tokyo et Taipei (Disruption Banking).
L'absence de garde-fous, et la réaction des autorités
Ce qui frappe les observateurs, c'est le peu de régulation qui encadrait ces produits. La réponse politique a été rapide et embarrassée : le ministre des Finances Koo Yun-cheol a présenté ses excuses au sujet des ETF à levier sur titre unique, une réunion d'urgence a rassemblé toutes les autorités financières du pays, et le gouvernement a proposé de plafonner les produits à effet de levier à 20 % du portefeuille d'un investisseur, tout en préparant une base légale pour des mesures de stabilisation exceptionnelles (Al Jazeera). Autant d'aveux, a posteriori, que le dispositif de protection était insuffisant face à l'ampleur de la spéculation.
Pourquoi les financiers y voient un signal d'alerte
Si Séoul retient autant l'attention, c'est que ses fragilités ne sont pas exotiques. Elles ressemblent, en plus concentré, à celles de Wall Street. Aux États-Unis, les dix premières valeurs représentent désormais environ 35 % du S&P 500 — contre 25 % au pic de la bulle Internet — et les dix premières capitalisations du Nasdaq 100, toutes liées à l'IA, en pèsent près de 67 % (Disruption Banking). Le levier n'est pas en reste : la dette sur marge américaine a atteint 1 530 milliards de dollars, soit un ratio rapporté au PIB comparable à ceux de 2000 et 2007, deux années suivies de corrections sévères. Et les ETF à levier ou inverses ont représenté 31 % des lancements de fonds cotés aux États-Unis au premier semestre 2026, contre 22 % sur l'ensemble de 2025.
Deux nuances tempèrent toutefois l'analogie. D'abord, les valorisations : les cinq premières valeurs de l'IA se traitaient autour de 30 fois les bénéfices, loin des 68 fois des cinq stars du Nasdaq en mars 2000 (Facet). Ensuite, les profits sont bien réels chez les géants américains, là où beaucoup d'entreprises de 2000 n'en avaient aucun. Le point de fragilité s'est déplacé : il tient moins à des bénéfices fantômes qu'à un décalage temporel entre des dépenses d'infrastructure colossales — plus de 400 milliards de dollars par an — et une monétisation encore incertaine.
Ce décalage est précisément ce que d'autres signaux du secteur donnent à voir. Côté demande, les entreprises les plus avancées engloutissent des sommes considérables en IA sans que le retour sur investissement soit garanti ; côté offre de crédit, certaines banques rationnent déjà leurs propres coûts d'IA, effrayées par la facture. Le krach coréen n'annonce pas mécaniquement celui de New York — les marchés ne se répètent jamais à l'identique. Mais il montre, grandeur nature, comment les trois ressorts d'un rallye IA — concentration, levier, spéculation — peuvent se retourner « en un instant », selon le mot de Mediapart. Pour les financiers, c'est moins une prophétie qu'un test de résistance passé par un marché voisin. Et le résultat n'a rien de rassurant.