À Fontainebleau, l'été 2026 aura vu ce que le massif n'avait jamais connu : des Canadair au ras des cimes. Pour combattre un incendie « d'une ampleur exceptionnelle » qui a parcouru près de 1 000 hectares en une nuit, la Sécurité civile a dépêché en Seine-et-Marne deux de ses avions amphibies. Mais à 60 kilomètres de Paris, la mer où ils écopent d'ordinaire n'existe pas. Alors les « Pélican » se sont rabattus sur la Seine, entre Bois-le-Roi et Chartrettes, transformant le fleuve en réservoir. Récit d'une bataille aérienne inédite au-dessus de la forêt des Parisiens.

Un feu « d'une ampleur exceptionnelle » aux portes de Paris

Tout commence le dimanche 12 juillet, vers 16 h 40, en bordure de l'autoroute A6, sur la commune de Noisy-sur-École. En quelques heures, le feu s'engouffre dans le massif des Trois Pignons, à l'ouest de la forêt domaniale de Fontainebleau. La végétation, asséchée par une semaine de fortes chaleurs, et un vent soutenu dépassant les 40 km/h font le reste : les flammes progressent, selon le maire de Fontainebleau Julien Gondard, à « une vitesse assez folle ».

La courbe des surfaces brûlées dit l'emballement. Dimanche soir, le feu a déjà parcouru 300 hectares. Peu après minuit, la préfecture de Seine-et-Marne annonce plus de 800 hectares. Lundi matin, le bilan approche les 1 000 hectares — l'équivalent d'environ 1 400 terrains de football partis en fumée. À l'échelle de la région, c'est le plus grand incendie de forêt jamais recensé en Île-de-France.

Le massif touché n'est pas n'importe lequel. La forêt de Fontainebleau, ce sont quelque 22 000 hectares de futaies, de landes et de chaos de grès, une destination de week-end pour des millions de Franciliens et un site classé. Voir le feu s'y installer, aux portes de la capitale, a valeur de choc : les grands incendies de l'été appartenaient jusqu'ici au vocabulaire du Sud, pas à celui de la Seine-et-Marne.

Le cœur du sinistre, le massif des Trois Pignons, ajoute à la symbolique. Cette portion sableuse et vallonnée, semée de landes à bruyère et de blocs de grès, est l'un des hauts lieux de la randonnée et de l'escalade de bloc en Île-de-France, fréquenté toute l'année par les grimpeurs venus de la région. C'est aussi un terrain redoutable pour les secours : les pistes y sont étroites, le relief accidenté, et la lande sèche brûle vite et bas, en couvant sous les racines. Autant de raisons qui ont conduit, dès le dimanche soir, à faire appel aux moyens aériens plutôt qu'à espérer contenir le front au sol.

Sur le terrain, la mobilisation est massive. Entre 400 et 500 sapeurs-pompiers sont engagés, appuyés par 84 engins, avec des renforts venus de plusieurs départements. Une portion de l'A6 est coupée à la circulation, deux foyers ayant pris de part et d'autre de l'autoroute. Les secours préviennent d'emblée : l'intervention se comptera en jours, entre une semaine et dix jours, le temps de « noyer » les lisières et de traquer les reprises sous les souches.

Les habitations, elles, sont d'abord protégées pied à pied. Au Vaudoué, une quinzaine de maisons particulièrement exposées sont évacuées — soit, selon les autorités locales, près d'une maison sur deux dans le secteur concerné, et de l'ordre de 300 personnes ; d'autres bilans, à l'échelle des communes riveraines, évoquent jusqu'à 900 personnes mises à l'abri à titre préventif. À Noisy-sur-École et Achères-la-Forêt, des habitations en lisière sont placées sous la protection directe des lances des pompiers. À l'heure des premiers bilans, aucune habitation n'a été touchée et aucun blessé n'est à déplorer.

« La première fois » : des Canadair sur la forêt des Parisiens

C'est le fait marquant de l'épisode, celui qui a fait basculer l'incendie dans l'inédit. « L'usage de bombardiers d'eau en forêt de Fontainebleau, c'est la première fois que cela arrive », résume Paul Laurain, chef du service communication du SDIS de Seine-et-Marne. Jamais, de mémoire de pompier, la Sécurité civile n'avait fait donner ses avions au-dessus du massif — ni, plus largement, au-dessus de l'Île-de-France.

Le dispositif aérien dépêché sur place est à la mesure de l'exception : deux Canadair CL-415, mais aussi deux avions Dash — des bombardiers d'eau à turbopropulseurs, plus gros porteurs — et trois hélicoptères bombardiers d'eau. Une flotte qui d'ordinaire quadrille l'arc méditerranéen l'été, et qu'il a fallu faire remonter vers le nord.

Chaque appareil a son emploi. Le Canadair est un amphibie : il écope en vol, sur un plan d'eau, et enchaîne les allers-retours au plus près du foyer — c'est l'avion de la noria rapprochée. Les Dash, eux, ne se posent pas sur l'eau ; ils rechargent sur un aérodrome et peuvent emporter une charge plus lourde, larguée en nappe pour ralentir la propagation. Les hélicoptères, enfin, jouent la précision, en prélevant l'eau à l'élingue et en traitant les reprises ponctuelles. À Fontainebleau, c'est bien le trio qui a été mobilisé, mais ce sont les deux Canadair et leur va-et-vient au-dessus de la Seine qui ont marqué les esprits.

Carte de repérage : l'incendie de la forêt de Fontainebleau, à 60 km au sud de Paris, et la navette des Canadair entre le foyer des Trois Pignons et leur zone d'écopage sur la Seine, entre Bois-le-Roi et Chartrettes

Car un Canadair, aussi impressionnant soit-il, ne combat pas un feu tout seul. Il fonctionne en noria : larguer, repartir remplir, larguer de nouveau. Sur la côte varoise ou en Corse, l'affaire est simple — la Méditerranée est à quelques minutes de vol de presque tous les foyers. À Fontainebleau, le plus proche rivage se trouve à des centaines de kilomètres. Toute la logistique de la lutte tenait donc à une question prosaïque : où ces avions allaient-ils bien pouvoir écoper ?

Écoper sur un fleuve, faute de mer

La réponse coule, au sens propre, à quelques kilomètres au nord du foyer : la Seine. Les deux Canadair ont établi leur zone de remplissage sur le fleuve, entre Chartrettes et Bois-le-Roi, deux bourgs riverains en aval de Melun. Là, le lit s'élargit et s'assagit assez pour que l'exercice devienne possible.

Car écoper est un geste de précision. L'avion ne se pose pas : il effleure l'eau à pleine vitesse, train rentré, et laisse une trappe ventrale se remplir en une douzaine de secondes, le temps de parcourir plus d'un kilomètre en rase-mottes. Un CL-415 emporte ainsi de l'ordre de six tonnes d'eau — près de 6 000 litres — qu'il ira lâcher d'un coup sur le front de flammes avant de revenir refaire le plein. Le fleuve devient, pour l'occasion, un réservoir en libre-service, à condition que le couloir soit dégagé, rectiligne et suffisamment profond.

C'est tout l'enjeu du témoignage recueilli par Le Parisien auprès d'Éric Durand, commandant de bord détaché en Corse et engagé sur l'opération. Loin de la mer, explique-t-il en substance, l'impératif tient en trois chiffres : disposer d'un plan d'eau d'au moins deux kilomètres de long, cent mètres de large et deux mètres de profondeur pour pouvoir écoper en sécurité. En deçà, la manœuvre devient trop risquée — pas assez de longueur pour remplir puis se redresser, pas assez de fond pour éviter d'accrocher le lit. La portion de Seine entre Chartrettes et Bois-le-Roi cochait ces cases ; d'où le choix, presque cartographique, de cette « base » fluviale improvisée.

Sous-bois de la forêt de Fontainebleau

L'image a de quoi surprendre les promeneurs et les riverains : celle d'un avion rouge et jaune qui, entre deux ponts, rase le fleuve avant de remonter vers la fumée. Elle dit surtout une adaptation en temps réel de la Sécurité civile, contrainte d'exporter au cœur du Bassin parisien un savoir-faire taillé pour le littoral méditerranéen.

S'entraîner l'hiver sur le Rhône et la Gironde

Rien de tout cela n'aurait été possible sans un entraînement pensé, précisément, pour le jour où la mer viendrait à manquer. Éric Durand le raconte : cet hiver, il a effectué des rotations d'entraînement le long du Rhône et de la Gironde. « On s'entraîne l'hiver à écoper sur des fleuves », résume le commandant de bord.

L'aveu est éclairant. Les équipages de la Sécurité civile ne se préparent pas seulement à combattre des feux de garrigue au bord de l'eau salée. Ils répètent aussi, hors saison, l'écopage en eau intérieure — sur les grands fleuves français, dont le gabarit se rapproche des contraintes d'un plan d'eau « aux normes ». De sorte que, le jour venu, poser un Canadair sur la Seine ne s'improvise pas : c'est un geste déjà travaillé sur le Rhône, transposé à la Seine-et-Marne.

Cette anticipation dessine, en creux, une France du feu qui se redessine. À mesure que la sécheresse et la chaleur gagnent des massifs jusqu'ici épargnés — Bretagne, Val de Loire, Bassin parisien —, la doctrine aérienne, longtemps arrimée au Sud, doit apprendre à opérer partout, y compris là où l'eau se compte en fleuves et non en golfes. L'entraînement hivernal sur le Rhône et la Gironde n'était pas un exercice de style : c'était une répétition générale.

Un Canadair CL-415 largue son eau sur un versant

Le détachement d'Éric Durand, basé en Corse, illustre aussi la mutualisation nationale des moyens. La flotte de bombardiers d'eau est un bien rare — quelques dizaines d'appareils pour tout le territoire — que l'état-major fait circuler d'un front à l'autre selon l'urgence. Faire descendre des renforts vers le Sud, ou en faire remonter vers Paris, relève du même arbitrage permanent : envoyer les avions là où ça brûle le plus fort, au risque de dégarnir ailleurs.

Au sol, la bataille des lisières

L'aérien ne fait pourtant que la moitié du travail — la plus spectaculaire. L'autre moitié se joue au sol, moins visible mais décisive. Les 400 à 500 pompiers engagés, épaulés par 84 engins, se sont déployés en priorité sur les lisières habitées : à Noisy-sur-École, au Vaudoué, à Achères-la-Forêt, il s'agissait moins d'éteindre le massif que d'empêcher le feu d'en sortir pour gagner les maisons. Des cordons de lances, alimentés par noria de camions-citernes, ont tenu ces fronts pendant que les avions attaquaient le cœur du brasier.

La coupure d'une portion de l'A6, l'un des grands axes du pays en pleine période de départs en vacances, dit à elle seule l'ampleur du dispositif : deux foyers s'étant déclarés de part et d'autre de l'autoroute, il a fallu la neutraliser pour la sécurité des automobilistes et le passage des secours, au prix d'importantes perturbations sur l'itinéraire Paris-Lyon.

Vient ensuite le temps le plus ingrat, celui de la traque des reprises. Un feu de cette taille ne s'éteint jamais d'un seul coup : la chaleur couve dans les souches, sous la litière et dans les tourbes de la lande, prête à repartir dès que le vent forcit. C'est pourquoi les secours ont d'emblée annoncé un engagement d'une semaine à dix jours, avec des relèves venues de toute la France — noyer, surveiller, rouvrir les layons, revenir. La bataille des Canadair aura duré quelques jours ; celle des lisières, bien davantage.

Canicule, sécheresse et soupçon d'incendie volontaire

L'incendie de Fontainebleau ne tombe pas du ciel. Il s'inscrit dans un été à haut risque, marqué par des épisodes de canicule à répétition et une sécheresse qui a transformé la végétation en combustible. Au moment des faits, l'Île-de-France était placée en vigilance rouge, et les massifs franciliens présentaient un niveau de dessèchement inhabituel. Les mêmes conditions qui, plus au sud, alimentent depuis des semaines les incendies dans le Sud de la France et, au-delà des Pyrénées, les feux de forêt au Portugal, ont ici trouvé un nouveau terrain.

Sur un sol préparé par la chaleur, il ne manquait plus qu'une étincelle. Et la manière dont le feu a démarré nourrit désormais une hypothèse préoccupante : celle d'un départ volontaire. Les enquêteurs ont relevé plusieurs points de départ de feu — de six à une dizaine selon les bilans — dans un périmètre resserré, de l'ordre de 1 000 mètres, avec des foyers de part et d'autre de l'A6. Une concentration jugée « assez surnaturelle » par les autorités pour un embrasement accidentel. Le ministre de l'Intérieur a lui-même évoqué une origine possiblement volontaire, et la piste criminelle est étudiée.

Un bombardier d'eau amphibie écope à la surface d'un plan d'eau

Reste, sur le terrain, la longue besogne de l'extinction. Un feu de 1 000 hectares ne s'éteint pas d'un largage : il faut « noyer » les lisières, rouvrir les layons, surveiller les reprises que le vent et la chaleur réveillent des jours durant. Les Canadair, eux, continueront leur navette au-dessus du fleuve tant que le foyer l'exigera — chaque rotation entre la Seine et les Trois Pignons rappelant que, cet été, la carte des grands feux français a débordé de son territoire habituel jusqu'aux portes de Paris.

Sources : Le Parisien (témoignage d'Éric Durand, commandant de bord) ; préfecture de Seine-et-Marne et SDIS 77 (Paul Laurain) ; France 24 ; franceinfo ; agences et médias régionaux, 12-13 juillet 2026.