Sur la rive sud du Tage, face à Lisbonne, la ville d'Almada a passé une partie de juillet le robinet à sec. Pendant que le thermomètre grimpait vers 40 °C, des quartiers entiers ont été privés d'eau des heures durant, parfois sans préavis. L'opérateur municipal invoque une « tempête parfaite » — chaleur record et afflux estival. Mais pour la presse portugaise et pour des habitants excédés, la canicule n'a fait que révéler des « décennies sans investissement » dans des réseaux vétustes, jusqu'à ressembler, disent certains, à un « scénario du tiers-monde » à quelques minutes de la capitale. Récit d'une pénurie qui met à l'épreuve la confiance dans l'État.

Sept heures sans une goutte

Ouvrir le robinet et n'obtenir rien : à Almada, le geste est devenu, ces dernières semaines, une loterie quotidienne. Dans les quartiers de la Costa da Caparica, de Sobreda, du Feijó, du Laranjeiro ou des Capuchos, des coupures dépassant sept heures — et parfois douze — se sont enchaînées, souvent sans le moindre avis préalable, rapporte The Portugal Post. Le pire : ces interruptions tombaient aux heures les plus critiques de la journée, quand il faut cuisiner, faire une lessive, doucher les enfants ou tenir un commerce ouvert en pleine chaleur.

Dès le début de juillet, la colère est montée. La population s'est plainte auprès de la CNN portugaise de « fréquentes interruptions » survenant « pendant des heures consécutives », empêchant les gestes essentiels d'hygiène et le fonctionnement des commerces. Une pétition en ligne, qui réunissait déjà plus de 1 500 signatures au 3 juillet, a continué de gonfler vers les 4 000 paraphes ; plus tard, une manifestation de rue a rassemblé, elle aussi, plus d'un millier et demi d'habitants. Des commerçants ont raconté travailler « autour des coupures » depuis « plus d'un mois », certains restaurants renonçant à servir faute d'une pression suffisante pour garantir l'hygiène alimentaire.

« Chaque jour surgissent de nouveaux témoignages, de nouvelles plaintes, de nouvelles nouvelles. La situation est devenue insoutenable », résume auprès du Jornal Económico João Garrido, un habitant du concelho. Le mot d'« insoutenable » revient partout. Car Almada n'est pas un village reculé de l'intérieur : c'est une banlieue de quelque 175 000 habitants, reliée à Lisbonne par le pont du 25 Avril et par les ferries de Cacilhas, un territoire dense qui vit dans l'orbite immédiate de la capitale. Que l'eau y manque, à quelques minutes de bateau des vieux quartiers de Lisbonne, a nourri le sentiment d'un décrochage — l'impression, disent les plus amers, d'un « scénario digne du tiers-monde » aux portes de l'Europe riche.

« Une tempête parfaite » : la version de l'opérateur

Face à la fronde, les Serviços Municipalizados de Água e Saneamento (SMAS), la régie municipale qui gère l'eau à Almada, ont d'abord plaidé la conjoncture. La ville, expliquent-ils, « traverse une période de très forte sollicitation du système d'approvisionnement ». En cause selon eux : une « tempête parfaite » associant des températures maximales extrêmes au démarrage de la saison balnéaire, qui a généré une affluence touristique massive et fait exploser la demande bien au-delà de la capacité physique des captages et des réservoirs, comme le détaille le Diário de Notícias.

À cette pointe de consommation se sont ajoutées des défaillances matérielles : pannes d'équipements de pompage (les equipamentos elevatórios) et, dimanche 6 juillet, la rupture d'une conduite maîtresse qui a laissé six zones du concelho sans eau simultanément. Le décor est planté par la météo. Le Portugal traversait alors l'un des épisodes de chaleur les plus longs de son histoire récente : l'IPMA, l'institut météorologique, avait placé jusqu'à douze districts en alerte rouge — dont Lisbonne et Setúbal, qui englobe Almada — avec des maximales annoncées jusqu'à 44 °C dans la vallée du Tage et des nuits tropicales où le thermomètre ne descendait pas sous 24 à 28 °C dans la grande région lisboète. Le gouvernement avait déclaré l'état d'alerte national. Cette canicule s'inscrivait dans une troisième vague de chaleur européenne et prolongeait une sécheresse météorologique déjà revenue au Portugal avant le pic de l'été ; la santé publique portugaise lui a attribué environ 125 décès en excès entre le 13 juin et le 7 juillet.

Pour équilibrer un réseau à bout de souffle, les SMAS ont activé un plan de contingence et constitué une cellule de crise. Le principe retenu : « un modèle de gestion solidaire du réseau et de rationnement rotatif » — couper ou limiter temporairement l'eau dans certaines zones pour laisser la pression remonter et redistribuer la ressource vers les secteurs affectés. Autrement dit, on déshabille un quartier pour rhabiller le voisin.

Trois cents litres par personne : l'anomalie d'Almada

L'argument de la pointe de consommation a toutefois un revers, que les SMAS ont eux-mêmes mis sur la table. La régie reconnaît que « la consommation moyenne à Almada dépasse les 300 litres par habitant et par jour, alors que la moyenne nationale est d'environ 180 litres », rapporte le Jornal Económico. Un habitant d'Almada consomme donc, en moyenne, deux tiers d'eau de plus que le Portugais moyen. Le chiffre interroge autant qu'il accuse : il traduit à la fois un afflux estival réel (résidences secondaires, plagistes, tourisme) et, sans doute, des fuites qui gonflent artificiellement les volumes mis en distribution.

La hausse de la demande, elle, est documentée. Selon les données citées par la presse économique, la consommation a progressé en moyenne de 4,3 % dans le concelho en juin 2026, mais avec des pointes très localisées dans les freguesias les plus balnéaires : +15,2 % à la Charneca de Caparica, +15 % à Sobreda et Lazarim, +14,2 % à la Costa da Caparica. Ce sont précisément ces secteurs, gonflés par l'été, qui ont sauté en premier. Les mesures d'urgence ont d'ailleurs visé les usages non essentiels : arrosage des jardins, remplissage des piscines, lavage des voitures, fontaines ornementales ont été restreints, la priorité allant à l'eau du robinet des foyers.

Reste que trois cents litres par tête et par jour, sur un réseau dimensionné pour beaucoup moins, ne suffisent pas à eux seuls à expliquer qu'on en arrive à des autotanques — des camions-citernes — pour ravitailler des points critiques d'une capitale européenne en 2026. Pour comprendre, il faut regarder sous le bitume.

Un tiers de l'eau perdue en chemin

C'est le chiffre qui a fait bondir l'opinion. À Almada, plus d'un tiers de l'eau se perd ou n'est pas facturée : elle fuit des canalisations avant d'atteindre les robinets, ou disparaît dans des branchements non comptabilisés. Autrement dit, dans une ville qui manque d'eau en pleine canicule, une part considérable de la ressource extraite se volatilise en route.

Le mal n'est pas propre à Almada : il est national. Le Portugal affiche un taux d'eau « non facturée » d'environ 30 % en moyenne, selon les données du secteur relayées par la RTP et l'association de consommateurs DECO. Le régulateur ERSAR classe la qualité de service à cette aune : bonne en dessous de 20 % de pertes, médiocre entre 20 et 30 %, insatisfaisante au-delà. Au total, le pays gaspille chaque année de l'ordre de 160 à 170 millions de mètres cubes d'eau déjà traitée — de quoi, calcule DECO, alimenter une population de trente millions de personnes, soit près de trois fois le Portugal — pour un coût annuel d'environ 90 millions d'euros. Dix ans de ces fuites représentent quelque 840 millions d'euros d'eau potable évaporés dans les nappes et les sols.

À Almada, ce déficit chronique se double d'un problème plus dur encore que les fuites : la demande dépasse désormais la capacité d'extraction. L'eau consommée un jour de pointe excède ce que les forages locaux peuvent tirer du sous-sol. Ce n'est plus seulement une histoire de tuyaux percés à réparer, mais de capacité physique à augmenter — un chantier autrement plus lourd et plus long.

« Décennies sans investissement »

C'est là que la crise cesse d'être technique pour devenir politique. Car derrière les fuites et les forages saturés, il y a des choix — ou des non-choix — étalés sur des années. Les SMAS eux-mêmes concèdent que « certaines infrastructures ont plus de trente ans » et que les travaux prévus dans le plan de modernisation devront peut-être être anticipés, note HealthNews. L'opposition municipale, elle, pointe sans détour « des décennies de gestion municipale » ayant laissé le réseau se dégrader.

Le débat a vite pris une tournure de renvoi de responsabilités entre les échelons de l'État. La ministre de l'Environnement, Maria da Graça Carvalho, a mis en cause l'inaction locale : « Les investissements n'ont pas été faits. Il existe des financements dans les différents programmes opérationnels. Mais encore faut-il candidater », a-t-elle déclaré, selon le Jornal Económico. Sous-entendu : l'argent était disponible, la municipalité ne l'a pas suffisamment saisi. De fait, Almada a depuis déposé une candidature d'environ 10,7 millions d'euros au Plan de relance et de résilience (PRR) pour renforcer son réseau, mais la démarche arrive après la crise, non avant.

Côté mairie, la présidente socialiste Inês de Medeiros a assumé la gestion de l'urgence tout en défendant sa collectivité. C'est elle qui, le 9 juillet, a décrété la « situation d'alerte » municipale. Une mesure d'affichage autant que d'action : l'état d'alerte, précise-t-elle, « n'implique pas de restrictions directes à la consommation domestique », mais permet d'accélérer les procédures de marchés publics d'urgence et de mobiliser des moyens complémentaires — les fameux camions-citernes — pour les points critiques. Entre une ministre qui renvoie la faute à la commune et une maire qui invoque un sous-financement structurel des services locaux, l'habitant d'Almada, lui, reste sans eau.

L'État, la confiance et le régulateur

Cette crise dépasse le concelho parce qu'elle touche à quelque chose de plus fragile que des canalisations : la confiance des citoyens dans la capacité de l'État à assurer un bien vital. Quand l'eau manque des heures durant, sans avertissement, à côté de la capitale d'un pays de l'Union européenne, c'est le contrat élémentaire entre les gouvernés et leurs institutions qui se fissure. La comparaison au « tiers-monde », répétée dans les commentaires et sur les réseaux, dit moins la réalité matérielle qu'un sentiment de trahison : celui d'un service public qu'on croyait acquis et qui se dérobe.

Le régulateur a été saisi. Dès le 4 juillet, l'ERSAR — l'entité de régulation des services d'eau et de déchets — a formellement demandé aux entités municipales d'Almada de s'expliquer sur les défaillances d'approvisionnement. La démarche, rare, signale que l'affaire n'est plus traitée comme un simple incident estival mais comme un possible manquement à la qualité de service. Des voix ont aussi appelé à changer d'échelle : le journaliste Miguel Szymanski, cité par la presse locale, a plaidé pour une usine de dessalement, dénonçant l'absence de planification et la lenteur des réponses municipales — une solution radicale et coûteuse, mais révélatrice du désarroi face à des réseaux à bout.

Le débat portugais rejoint ainsi une inquiétude européenne plus large sur la ressource en eau : à mesure que les canicules se multiplient et que les nuits tropicales s'installent, la pression sur des infrastructures conçues pour un autre climat devient intenable, et les États sont sommés d'arbitrer dans l'urgence — comme le montre, en France, la récente loi d'urgence sur l'eau agricole.

Les mesures d'urgence — et l'après

Sur le terrain, la régie a d'abord paré au plus pressé : rationnement rotatif, camions-citernes, cellule de crise. Puis elle a joué la carte des captages. Un premier forage supplémentaire est entré en service ; un deuxième était attendu d'ici la fin juillet, tandis que trois autres étaient annoncés en cours de licence et trois de plus au stade du projet, selon la CNN portugaise. L'idée : aller chercher dans le sous-sol l'eau que le réseau ne parvient plus à fournir en pointe.

Quant au retour à la normale, les autorités se sont montrées prudentes. Le gouvernement et la régie tablaient, selon The Portugal News, sur un rétablissement complet du service « dans deux à trois semaines », « à condition que les réparations se poursuivent comme prévu » — car « l'ampleur des dégâts fait qu'une restauration totale prendra du temps ». Deux à trois semaines, c'est long pour un foyer privé d'eau au cœur de l'été ; c'est court, en revanche, au regard des décennies de sous-investissement qu'il faudrait rattraper.

Là est le nœud. Les forages d'urgence et les camions-citernes soignent le symptôme ; ils ne réparent ni les conduites trentenaires, ni le tiers d'eau perdu en chemin, ni le décalage entre une demande estivale explosive et une capacité d'extraction figée. Almada, banlieue balnéaire dont la population double l'été, condense les contradictions d'un pays qui gaspille en réseau de quoi abreuver trois fois ses habitants tout en manquant d'eau au robinet dès que la chaleur serre. La canicule de juillet 2026 n'a pas créé cette crise : elle l'a mise à nu, sous le ciel sans nuages de la rive sud, à portée de regard de Lisbonne.


Sources : Diário de Notícias, Observador, Jornal Económico, CNN Portugal, ZAP/AEIOU, HealthNews, RTP, The Portugal News, The Portugal Post, Portugal Resident, DECO et IPMA (avisos de calor). Article de Courrier international à l'origine du sujet réservé aux abonnés ; les faits ci-dessus sont établis à partir des sources portugaises et internationales publiques croisées. Les chiffres de consommation, de pertes en réseau et de calendrier reflètent les déclarations des SMAS d'Almada, du gouvernement portugais et des données sectorielles disponibles à la mi-juillet 2026, sous réserve d'actualisation.