Au moment où s'achève la vague de chaleur la plus intense jamais mesurée en France, le gouvernement cherche à transformer l'urgence en réforme. Le premier ministre Sébastien Lecornu a présidé ce lundi 29 juin 2026, en fin d'après-midi, une nouvelle cellule interministérielle de crise consacrée au retour d'expérience de l'épisode et à l'anticipation des prochaines vagues. En parallèle, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a ouvert un chantier inattendu : « étudier le modèle espagnol » d'adaptation du travail aux chaleurs extrêmes, jusqu'à annoncer une visite outre-Pyrénées. « À Madrid, à 40 degrés, ça fonctionne », a-t-il résumé (Econostrum). Une ouverture qui intervient alors que l'exécutif est accusé par l'opposition « d'incompétence et d'inaction » dans la gestion d'une canicule ayant déjà fait, selon Santé publique France, environ 1 000 morts.
Une vague de chaleur historique qui s'achève
L'épisode caniculaire de la fin juin 2026 restera comme « le plus intense » jamais mesuré dans le pays selon Météo-France. Pendant onze jours, la fournaise s'est installée, plaçant jusqu'à plus de soixante-dix départements en vigilance rouge le même jour, avant un reflux progressif. La vigilance rouge, encore active sur l'Île-de-France et l'Est durant le week-end, s'est levée ce lundi 29 juin, ne laissant subsister que des poches de vigilance orange en voie d'extinction (franceinfo).
Le bilan humain, encore provisoire, est lourd. Santé publique France faisait état d'« environ 1 000 décès » en excès depuis le début de l'épisode, un chiffre appelé à grimper à mesure que les remontées se consolident, tandis qu'à l'échelle européenne plus de 1 300 morts étaient déjà recensés. À cette surmortalité s'ajoutent des décès directement évitables, comme les noyades survenues chez des baigneurs cherchant à se rafraîchir, déjà au cœur d'un précédent point d'étape gouvernemental (40 morts par noyade depuis le 18 juin).
La cellule interministérielle de crise : faire le bilan, anticiper
C'est dans ce contexte que Matignon a convoqué une nouvelle cellule interministérielle de crise (CIC), présidée lundi en fin d'après-midi par Sébastien Lecornu. Objectif affiché : dresser le retour d'expérience de la séquence et préparer la gestion des prochaines vagues de chaleur, désormais considérées comme récurrentes (France 24).
Le premier ministre a salué la qualité des prévisions de Météo-France, la « solidité » du déploiement des équipes de santé, la résilience du système énergétique et la « réactivité » du ministère des Transports et de la SNCF. La multiplication des cellules de crise et l'activation du plus haut niveau de mobilisation sanitaire visent à démontrer que le pays n'a pas reproduit les erreurs de l'été 2003, qui avait causé près de 15 000 décès et reste le traumatisme de référence (adaptation inachevée depuis 2003).
« On va aller ensemble en Espagne » : le pari de Farandou
L'annonce la plus saillante est venue du ministre du Travail. Interrogé sur la protection des salariés face à la chaleur, Jean-Pierre Farandou a remis en cause l'organisation classique de la journée de travail : « Les horaires 9h-18h sont-ils adaptés ? On peut en discuter. » Et de citer l'exemple de la péninsule ibérique, où nombre d'entreprises concentrent, l'été, la journée sur la matinée, souvent de 8 heures à 15 heures, pour échapper au pic de chaleur de l'après-midi (Econostrum).
Le ministre a annoncé vouloir « étudier le modèle espagnol » et se rendre sur place pour observer les pratiques locales — d'où la formule rapportée par la presse, « On va aller ensemble en Espagne ». Une démarche qu'il assortit néanmoins de prudence : fixer un seuil de température universel à partir duquel suspendre le travail reste délicat, l'humidité et la nature des tâches modulant fortement la capacité à travailler.
Ce que prévoit le modèle espagnol
L'Espagne fait figure de pionnière depuis le décret approuvé par le gouvernement de Pedro Sánchez le 11 mai 2023, lors d'un Conseil des ministres extraordinaire consacré à l'urgence climatique. Le texte oblige les employeurs à adapter, voire à suspendre, certains travaux extérieurs lorsque l'agence météorologique nationale AEMET émet une alerte de niveau rouge ou orange — déclenchée à partir d'environ 30 °C (Républik RH).
La mesure a été directement inspirée par un drame : la mort d'un balayeur de rue madrilène d'une soixantaine d'années, effondré au travail alors que la capitale atteignait 40,7 °C. « Le changement climatique s'est immiscé dans la vie quotidienne », avait justifié la ministre du Travail Yolanda Díaz. Dans son sillage, un accord entre syndicats et entreprises de services municipaux a imposé de suspendre le balayage des rues lorsque la température moyenne dépasse 39 °C, et d'équiper les agents (crème solaire, casquettes, véhicules climatisés). À cela s'ajoutent un « congé climatique » mobilisable lors des phénomènes extrêmes et, plus récemment, la fermeture des terrasses extérieures en cas d'alerte rouge. C'est cet arsenal — réorganisation des horaires, suspension d'activités, droit de retrait facilité — que la France dit vouloir examiner.
Le droit français actuel : un décret récent, encore jeune
La France n'est pas pour autant dépourvue de cadre. L'inflexion majeure est intervenue avec le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, entré en application le 1er juillet 2025, qui inscrit pour la première fois dans le code du travail une obligation explicite de prévention des risques liés à la chaleur, applicable à tous les secteurs, du BTP à l'agriculture jusqu'aux bureaux mal climatisés (ministère du Travail).
Concrètement, le texte impose à l'employeur d'évaluer le risque, d'adapter l'organisation (horaires, pauses, cadences), de fournir de l'eau fraîche et de prévoir des moyens de protection. Le ministre Farandou a rappelé son existence et son application : environ 2 600 contrôles de l'inspection du travail menés depuis le 22 mai, ayant débouché sur 227 mises en demeure d'entreprises non conformes (Econostrum). Pour l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact), ce basculement traduit un « changement de régime du travail » : la chaleur cesse d'être un aléa météorologique pour devenir un risque professionnel structurel, qui doit relever du dialogue social et de l'organisation concrète du travail (la chaleur, risque professionnel à part entière).
La différence avec l'Espagne tient moins au principe qu'au degré de contrainte : là où Madrid impose une suspension liée à un seuil météorologique objectif (l'alerte AEMET), le décret français laisse à l'employeur une marge d'appréciation sur les mesures à prendre. C'est précisément ce point — un déclencheur automatique fondé sur les vigilances de Météo-France — que l'examen du modèle espagnol pourrait rouvrir.
Un débat sous pression politique
Cette ouverture intervient alors que l'exécutif est, selon le titre même du suivi en direct du Figaro, « accusé d'incompétence et d'inaction ». Au fil du week-end, les attaques se sont multipliées. La cheffe des Écologistes Marine Tondelier a réclamé que « toute la lumière » soit faite sur un bilan humain « très lourd » afin d'établir les responsabilités politiques, et a dénoncé comme une « ineptie » la baisse du Fonds vert, passé de 2,5 milliards d'euros en 2024 à 837,5 millions en 2026. La députée insoumise Clémence Guetté a qualifié la gestion de la crise de « catastrophe » et pointé une impréparation (Orange Actu).
Le gouvernement, lui, refuse le procès. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a balayé l'idée d'un échec — « Non, ce n'est pas un fiasco » — en assurant que les services publics étaient prêts. Entre la défense d'un bilan de gestion et l'aveu, par la voix de Farandou, qu'il faut désormais aller chercher des solutions à l'étranger, le « modèle espagnol » cristallise une tension : reconnaître que les canicules deviennent la norme oblige à repenser non seulement les secours, mais aussi le rythme même du travail français. Reste à savoir si la visite annoncée en Espagne débouchera sur des mesures contraignantes ou en restera au stade de l'inspiration.