Les vagues de chaleur ne pèsent pas seulement sur le cœur et les reins : elles éprouvent aussi le cerveau. Irritabilité, troubles du sommeil, hausse des épisodes dépressifs et psychotiques, décompensations… La canicule frappe d'abord les personnes atteintes de troubles psychiatriques, à la fois plus exposées et plus fragiles face aux fortes températures.

Quand le mercure grimpe, les symptômes psychiques suivent. La chaleur perturbe le sommeil et la thermorégulation, ce qui déséquilibre l'humeur, accentue l'anxiété et l'agitation, et brouille l'attention et la mémoire. Le phénomène est documenté : une étude française publiée dans Psychiatry Research observe, lors des canicules, une nette augmentation des hospitalisations pour troubles dépressifs et psychotiques, dont la schizophrénie (Regards protestants). À l'échelle internationale, la hausse des températures est aussi associée à une augmentation des passages à l'acte suicidaire — une étude taïwanaise chiffre à 7 % le surcroît de risque de dépression majeure par degré au-dessus de 23 °C (SSTRN).

Un cerveau sous stress thermique

Les mécanismes sont biologiques autant que comportementaux. La chaleur active la réponse au stress — montée du cortisol et de l'adrénaline —, favorise la déshydratation, l'inflammation et la privation de sommeil, autant de facteurs qui dégradent la régulation émotionnelle. Les variations brutales de température affectent par ailleurs la production de sérotonine et de dopamine, neurotransmetteurs impliqués dans les troubles de l'humeur. Résultat : irritabilité accrue, anxiété, et chez les patients déjà fragiles, un risque de désorientation, d'agressivité et de décompensation. Les nuits tropicales à répétition, qui empêchent le corps de récupérer, aggravent encore cette fatigue cumulée.

Les psychotropes, double peine

La vulnérabilité des patients psychiatriques tient aussi à leurs traitements. Les neuroleptiques, par leur action antidopaminergique, perturbent la régulation de la température corporelle ; en pleine chaleur, un coup de chaleur peut même mimer un syndrome malin des neuroleptiques. Les molécules à effet anticholinergique (clozapine, cyamémazine, lévomépromazine, antidépresseurs tricycliques) réduisent la transpiration et limitent l'évacuation de la chaleur. Le lithium, sel minéral, voit sa concentration sanguine grimper avec la déshydratation : l'hyperthermie augmente sa neurotoxicité, même sans surdosage, avec tremblements, troubles digestifs ou de l'équilibre à surveiller (Association PromesseS). La sédation induite, enfin, pousse à des comportements inadaptés : hydratation insuffisante, vêtements trop couvrants, somnolence dans des lieux surchauffés.

À cela s'ajoute une vulnérabilité sociale : isolement, précarité, logements « passoires thermiques » sans climatisation. Les soignants reconnaissent eux-mêmes la difficulté d'ajuster individuellement les traitements et de joindre chaque patient à risque pendant un épisode caniculaire. Les recommandations convergent pourtant : adapter les psychotropes, renforcer l'hydratation et la surveillance, et surtout rompre l'isolement des personnes les plus exposées. Confusion, irritabilité intense ou idées suicidaires en période de chaleur doivent alerter et conduire à une prise en charge rapide.