Onze jours de fournaise, environ 1 000 décès de plus que la normale, soixante-douze départements en vigilance rouge le même jour : la canicule de juin 2026 a d'abord été lue comme une crise de santé publique. Mais elle a aussi rouvert un front longtemps resté discret, celui du travail. Pour Vincent Mandinaud, chargé du pôle transition écologique de l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact), la chaleur cesse d'être un simple aléa météorologique pour devenir un risque professionnel structurel : « Nous sommes dans un changement de régime climatique, mais aussi un changement de régime du travail. » Un basculement que l'État a commencé à inscrire dans le droit, avec un décret entré en vigueur le 1er juillet 2025 qui impose pour la première fois aux employeurs des obligations explicites face à la chaleur.
De la santé publique au risque professionnel
Les bilans caniculaires français ont longtemps tourné autour d'un seul indicateur : la surmortalité. L'été 2003 et ses quelque 15 000 morts, l'été 2023 et ses plus de 5 000 décès attribuables à la chaleur selon Santé publique France, ou encore l'épisode de juin 2026 et son premier bilan d'environ 1 000 morts supplémentaires : la focale s'est concentrée sur les personnes âgées et les plus fragiles. Or, dans ces bilans, une population apparaît désormais en propre, celle des travailleurs.
Le bilan de l'été 2023 de Santé publique France l'a rendu visible : onze accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur avaient été notifiés par la Direction générale du travail, touchant des hommes de 19 à 70 ans, et près de la moitié survenus dans la construction et les travaux. Ces décès ne relèvent pas de la même logique que la surmortalité des canicules. Ils renvoient à une exposition subie dans le cadre d'un emploi : chantiers en plein soleil, ateliers mal ventilés, cuisines, entrepôts, transports, bureaux sans climatisation. C'est précisément ce déplacement que pointe Vincent Mandinaud : la canicule devient « un sujet de prévention des risques professionnels et plus seulement un problème de santé publique ».
L'Anact : « le travail, pierre angulaire des transitions »
L'Anact est l'opérateur public chargé d'aider entreprises et branches à améliorer les conditions de travail. Vincent Mandinaud y pilote les questions de transition écologique. Sa thèse, défendue de longue date par l'agence, est que le travail est « la pierre angulaire des transitions » : on ne s'adaptera pas au réchauffement sans repenser l'organisation concrète du travail — horaires, cadences, postes, locaux, équipements.
D'où la formule du « changement de régime du travail ». L'idée n'est pas seulement défensive. Pour l'Anact, la contrainte climatique est aussi « une opportunité historique de changer de régime de travail, de réinventer le rapport au travail et les relations de travail », comme le résume Mandinaud. Mais l'agence relève un décalage : malgré des décès en hausse — 48 décès au travail liés à la chaleur recensés en France depuis 2018 selon les autorités —, beaucoup de salariés ne perçoivent pas encore le changement climatique comme un risque touchant directement leur métier. C'est ce retard de prise de conscience que l'Anact cherche à combler en plaçant le sujet dans le champ du dialogue social.
Un décret qui inscrit la chaleur dans le code du travail
L'inflexion la plus tangible est juridique. Le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, entré en application le 1er juillet 2025, introduit pour la première fois dans le code du travail une obligation explicite de prévention des risques liés à la chaleur, applicable à tous les secteurs — du BTP à l'agriculture, des transports aux bureaux mal climatisés, selon le ministère du Travail.
Concrètement, l'employeur doit désormais :
- évaluer le risque chaleur et l'inscrire dans son document unique d'évaluation des risques professionnels (DUERP), puis définir des mesures de prévention ;
- mettre à disposition de l'eau potable et fraîche en quantité suffisante ; sur les chantiers sans eau courante, au moins trois litres par jour et par travailleur ;
- adapter l'organisation du travail : aménagement des horaires (travail décalé tôt le matin), suspension ou allègement des tâches les plus pénibles, repos plus fréquents, postes réaménagés, zones d'ombre, ventilation ;
- informer et former les salariés sur les signes d'alerte et les conduites à tenir, et prévoir le signalement des situations d'urgence.
Le dispositif est gradué sur les niveaux de vigilance de Météo-France : un « épisode de chaleur intense » est déclenché dès la vigilance jaune (pic de un à deux jours), puis renforcé en orange (canicule durable) et en rouge (canicule extrême). À chaque cran, les mesures attendues se durcissent. Pour le bâtiment, les salariés peuvent bénéficier du chômage-intempéries en vigilance orange ou rouge. Et faute de mesures suffisantes, l'inspection du travail peut intervenir, le salarié pouvant en dernier ressort exercer son droit de retrait.
Chaleur, accidents et productivité : le coût caché
Au-delà du coup de chaleur et de la déshydratation, l'INRS rappelle que la chaleur dégrade la vigilance et allonge les temps de réaction, ce qui augmente le risque d'accident du travail, y compris pour des tâches sans rapport direct avec la température. L'institut retient des repères — autour de 30 °C pour un travail sédentaire, 28 °C pour un travail physique — sans seuil légal couperet, l'évaluation devant tenir compte de l'humidité, de l'effort, de l'ensoleillement et de l'acclimatation.
L'impact se mesure aussi en productivité. L'Organisation internationale du travail (OIT) estime que, sur une trajectoire de réchauffement à 1,5 °C, 2,2 % des heures de travail mondiales seront perdues à cause de la chaleur en 2030, soit l'équivalent de 80 millions d'emplois à temps plein — jusqu'à 3,8 % pour le travail au soleil. L'Europe figure parmi les régions où l'exposition progresse le plus vite. Le « stress thermique » n'est donc pas qu'un enjeu sanitaire ponctuel : il pèse sur l'économie réelle, secteur par secteur, chantier par chantier.
Un chantier qui ne fait que commencer
Le passage d'un régime à l'autre reste largement devant nous. Le décret de 2025 pose un cadre, mais sa portée dépendra de son appropriation : intégration effective dans les DUERP, négociations de branche, formation des encadrants, capacité de contrôle de l'inspection du travail. Plusieurs angles morts demeurent — l'absence de seuil de température opposable, la situation des indépendants et des plateformes, ou encore les nuits tropicales qui empêchent la récupération et déplacent la pénibilité hors des heures ouvrées.
L'enjeu rejoint plus largement la politique d'adaptation au changement climatique, dont les conditions de travail constituent un volet encore récent. Comme le résume l'Anact, adapter le travail à un climat qui change suppose moins d'éteindre des incendies épisodiques que de transformer durablement la manière de travailler. « Changement de régime climatique » et « changement de régime du travail » : pour Vincent Mandinaud, les deux formules vont désormais de pair.