Vingt-trois ans après l'été 2003 et ses quelque 15 000 morts, le médecin généraliste Christian Lehmann signe dans Libération une chronique amère : celle d'un État qui dégaine chaque été le même plan, les mêmes consignes — boire de l'eau, fermer les volets — pendant que le système de santé continue de se déliter et que les vagues de chaleur, elles, s'allongent. Le titre du plan a changé, le décompte des morts non. En recoupant les données publiques de Santé publique France, de Météo-France et de l'Insee, un constat s'impose : la France n'a jamais cessé de mourir de chaud, et elle meurt désormais hors des canicules spectaculaires.

2003, l'électrochoc fondateur

Au cœur du mois d'août 2003, une vague de chaleur d'une intensité inédite frappe la France. Le bilan, établi par l'Inserm sur la période du 1er au 20 août, fait état d'une surmortalité d'environ 14 800 décès : au lieu des 26 819 morts attendus, plus de 41 600 sont enregistrés, soit un excès de 55 %. Une réévaluation ultérieure de l'Inserm porte le chiffre à près de 19 500 décès pour l'ensemble de la période estivale. À l'échelle européenne, l'épisode aurait coûté quelque 70 000 vies.

Le rapport du Sénat de février 2004 est sans ménagement : la catastrophe a révélé « l'insuffisante préparation du pays » et « la dispersion, voire le morcellement, des responsabilités publiques ». Les morts ont été surtout des personnes âgées, isolées, à domicile ou en maison de retraite ; la surmortalité a été nettement plus élevée chez les femmes. La canicule de 2003 n'a pas seulement été un drame humain : elle a fonctionné comme un révélateur des angles morts de l'État social. Des corps non réclamés à la morgue, des familles parties en vacances injoignables, des établissements pour personnes âgées sans climatisation ni protocole — l'événement a mis en pleine lumière une société qui avait perdu de vue ses plus vulnérables. C'est ce traumatisme collectif qui a fondé la doctrine de prévention française, et c'est à l'aune de ses promesses qu'il faut juger les deux décennies suivantes.

La réponse de l'État fut rapide, du moins sur le papier. Dès le 1er juin 2004, Météo-France déploie un dispositif de vigilance à quatre niveaux — vert, jaune, orange, rouge — et le ministère de la Santé lance le Plan national canicule, adossé à un Système d'alerte canicule et santé (Sacs) et à un suivi sanitaire en temps réel. Sur le principe, la France se dote alors d'un des dispositifs les plus structurés d'Europe. Reste à savoir s'il suffit.

Une courbe des morts qui ne redescend jamais à zéro

C'est ici que les données publiques racontent une histoire moins glorieuse que les communiqués. Santé publique France a reconstitué, pour la période 2014-2022, le nombre de décès attribuables à la chaleur entre le 1er juin et le 15 septembre de chaque année : près de 33 000 morts sur neuf étés, soit l'équivalent de deux épisodes 2003 répartis dans le temps.

Diagramme en barres des décès attribuables à la chaleur en France chaque été de 2014 à 2025, avec un pic massif en 2022.

Le pic de 2022 est vertigineux : plus de 10 000 décès attribuables à la chaleur sur l'été, l'année la plus meurtrière depuis 2003. Cet été-là, la France avait connu trois épisodes de canicule successifs, totalisant 33 jours de vague de chaleur — un record absolu. Une étude de l'Inserm et de Barcelone, mesurant la surmortalité d'une autre manière, a estimé à près de 5 000 le surplus de décès français cet été-là, sur plus de 61 000 en Europe. Mais l'enseignement le plus dérangeant n'est pas le record. Il est dans les années « calmes ». En 2023, l'été a encore tué plus de 5 000 personnes ; en 2024, un été pourtant qualifié de modéré, 3 711 décès ; en 2025, à nouveau plus de 5 700. Aucune année ne ramène le compteur près de zéro. La chaleur est devenue un facteur de mortalité structurel, pas un accident.

Le piège des « canicules officielles »

C'est précisément le procès que dresse Christian Lehmann, et les données lui donnent raison sur un point central : l'État communique sur les canicules, mais les morts tombent ailleurs. Sur la période 2014-2022, les épisodes de canicule au sens du plan de gestion ne représentent que 6 % des jours étudiés — mais concentrent 28 % des décès. Le revers de la statistique est implacable : près des trois quarts des morts liés à la chaleur surviennent en dehors des pics médiatisés, lors de journées « simplement » chaudes que le dispositif d'alerte ne cible pas et que le grand public ne perçoit pas comme dangereuses.

Infographie montrant que les 75 ans et plus représentent environ 70 pour cent des décès, et que les canicules officielles ne couvrent que 6 pour cent des jours d'été mais 28 pour cent des décès.

La répartition par âge confirme que les victimes sont presque toujours les mêmes. Sur les ~33 000 décès de 2014-2022, 23 000 concernent des personnes de 75 ans et plus. Le bilan de l'été 2024 va dans le même sens : les 75 ans et plus y représentent plus des trois quarts des décès et 52 % des passages aux urgences pour pathologies liées à la chaleur, et plus de 17 000 passages aux urgences ont été recensés sur l'été. La vulnérabilité à la chaleur épouse l'âge, l'isolement et la dépendance — exactement les populations que 2003 avait déjà désignées. Vingt ans plus tard, le profil des victimes n'a pas bougé d'un pouce : ce sont toujours les très âgés, souvent des femmes, souvent seuls, souvent à domicile ou en établissement, qui paient le tribut le plus lourd. La continuité de ce portrait-robot est en soi un verdict : si les morts sont chaque année les mêmes, c'est que les causes de leur vulnérabilité n'ont pas été traitées.

Le thermomètre, lui, ne ment pas

Si les morts persistent, c'est aussi que le climat s'emballe plus vite que les politiques publiques. Météo-France recense depuis 1947 les vagues de chaleur à l'échelle nationale : 17 épisodes entre 1947 et 2000, soit sur un demi-siècle, contre 32 sur la seule période 2000-2025, c'est-à-dire en deux fois moins de temps. La courbe ne s'infléchit pas, elle accélère.

Comparaison du nombre moyen de jours de vague de chaleur par an : 3 jours dans les années 1980, 12 jours sur 2013-2022.

Le nombre de jours concernés explose dans les mêmes proportions. Là où la France comptait en moyenne 3 jours de vague de chaleur par an entre 1980 et 1989, elle en compte 12 par an sur la décennie 2013-2022 : quatre fois plus. L'été 2025 a enfoncé le clou avec 27 jours sous régime caniculaire, deuxième record absolu derrière 2022 et ses 33 jours répartis sur trois épisodes. La vague de juin-juillet 2025, longue de seize jours, fut la cinquantième depuis le début des relevés et l'une des plus précoces jamais observées. Les projections de Météo-France pour la fin du siècle évoquent jusqu'à dix fois plus de jours de canicule. Le décor des prochains étés est posé.

Un système de santé qui prend l'eau quand il fait chaud

Reste le nerf de la chronique de Lehmann : à quoi sert un plan canicule si l'hôpital qui doit l'absorber est lui-même exsangue ? L'été 2025 a livré une démonstration grandeur nature. Pendant que les vagues de chaleur s'installaient, les services d'urgence fonctionnaient à effectifs réduits, avec près de 12 000 postes soignants et médicaux vacants au mois de juillet. Des dizaines d'établissements ont fermé la nuit ou le week-end — non par mesure exceptionnelle, mais par gestion ordinaire de la pénurie.

Or les fortes chaleurs sont précisément un multiplicateur de demande de soins : au-delà de trois jours de canicule, les passages aux urgences augmentent de 5 à 10 % dans toutes les tranches d'âge. La chaleur frappe donc l'hôpital à l'instant où celui-ci est le plus dégarni — congés estivaux, intérim rare, lits fermés. Cette tension chronique n'est pas propre à la canicule : elle prolonge la crise structurelle d'un système de soins sous-financé, dont les personnels alertent depuis des années, à l'image des mouvements en psychiatrie. L'enveloppe nationale des dépenses de santé (Ondam) reste, selon les soignants, durablement en deçà des besoins estimés.

C'est le sens de la formule de Lehmann sur les « salauds de toubibs » : un cri d'épuisement de praticiens sommés de colmater, été après été, les conséquences sanitaires d'un double renoncement — climatique et hospitalier. Le médecin de ville, en première ligne, voit défiler les patients âgés déshydratés sans pouvoir compter sur un hôpital de recours qui, derrière lui, ferme ses lits. La canicule ne crée pas la crise du système de santé ; elle la met à nu, comme la marée découvre les épaves. Et là où 2003 avait au moins provoqué un sursaut institutionnel, les étés meurtriers de la décennie 2020 semblent, eux, ne plus surprendre personne — y compris ceux qui devraient s'en alarmer.

L'inaction a un coût, et il est documenté

La force de la chronique tient à ce que l'accusation d'inaction n'est pas une humeur : elle est mesurable. La France dispose, depuis 2004, d'un appareil d'alerte performant, capable de déclencher des vigilances rouges et de suivre la mortalité en quasi temps réel. Mais ce thermomètre sophistiqué n'a pas empêché ~33 000 morts en neuf ans, parce qu'il mesure une catastrophe qu'on ne traite pas à la racine. Adapter le bâti, rafraîchir les Ehpad, repérer les isolés, financer l'hôpital, réduire les émissions : autant de chantiers structurels face auxquels la consigne « buvez de l'eau » fait figure de cache-misère. Les politiques d'adaptation existent sur le papier — leur bilan reste maigre au regard de l'accélération du phénomène.

Vingt-trois ans après 2003, le pays sait compter ses morts de chaud avec une précision croissante. Il lui reste à transformer ce savoir en autre chose qu'un rituel estival.

Note méthodologique

Période couverte. Données de surmortalité : étés (1er juin-15 septembre) de 2014 à 2025, complétées par les bilans 2003 (Inserm) et 2022 (Inserm/ISGlobal). Données climatiques : 1947-2025 pour le décompte des vagues de chaleur, 1980-2022 pour les moyennes décennales.

Sources de données.

Traitements appliqués. Les chiffres annuels et décennaux ont été agrégés et mis en regard pour faire ressortir trois angles : la persistance des décès été après été (tendance), l'envolée des jours de canicule par décennie (comparaison), et la concentration des morts hors des canicules officielles et chez les plus âgés (répartition). Les graphiques sont en libre construction à partir des valeurs publiées.

Réserves. Deux indicateurs coexistent et ne doivent pas être confondus : les « décès attribuables à la chaleur sur l'ensemble de l'été » (méthode Santé publique France, qui donne les chiffres élevés : >10 000 en 2022, >5 000 en 2023) et la « surmortalité observée pendant les seules vagues de chaleur », plus restrictive. Le premier graphique retient le premier indicateur ; les valeurs 2014-2021 y sont figurées à titre d'ordre de grandeur, seul le cumul 2014-2022 (~33 000) et les bilans 2022-2025 étant publiés de façon ferme. Les estimations de surmortalité reposent sur des modèles statistiques (décès attendus vs observés) et comportent des marges d'incertitude ; les comparer d'une année ou d'une source à l'autre suppose de la prudence. Cet article n'a pas reproduit le contenu payant de la tribune de Christian Lehmann : il en restitue l'argumentaire à partir de données et de sources publiques.