Depuis décembre 2022, Cara offre aux illustrateurs, photographes et peintres un réseau qui promet de ne jamais livrer leurs œuvres à l'entraînement des modèles génératifs. En août 2026, trois aspirations massives de son catalogue ont mis à nu la fragilité de ce refuge tenu par des bénévoles. Douze millions d'images copiées en une seule journée, pour moins de dix dollars. Sa fondatrice, la photographe singapourienne Zhang Jingna, a levé près de 120 000 dollars pour financer une riposte judiciaire.

Un refuge fondé contre l'IA générative

Cara est un réseau social et une galerie de portfolios destinés aux artistes. La plateforme a été lancée le 15 décembre 2022, avec une phase de test ouverte début janvier 2023. Sa règle de fonctionnement la distingue des grandes plateformes visuelles : elle refuse d'héberger des portfolios d'images générées par IA tant que les questions de propriété des jeux de données ne sont pas réglées par la loi. Un outil de modération, Hive AI, filtre les contenus produits par des modèles, et chaque image publiée reçoit automatiquement une balise « NoAI », un signal d'exclusion volontaire censé décourager les robots d'aspiration.

Zhang Jingna a construit le site sans capital-risque, pour éviter qu'un investisseur n'infléchisse ses priorités. Cara a aussi paramétré son fichier robots.txt pour interdire l'aspiration à des fins d'entraînement, s'est retiré des services fédérés, et prend en charge Glaze, un outil de l'université de Chicago qui modifie imperceptiblement une image pour brouiller sa lecture par un modèle.

Ces garde-fous ont trouvé leur public au moment où la défiance des créateurs a explosé. Quand Meta a annoncé, le 26 juin 2024, entraîner ses modèles sur les contenus publiés par ses utilisateurs, Cara est passé d'environ 40 000 à 650 000 inscrits en une semaine. La plateforme revendique aujourd'hui plus d'un million d'utilisateurs et douze millions d'images.

Trois pillages en dix jours

L'attaque a commencé le 13 août 2026. Un utilisateur de Reddit, connu sous le pseudonyme Heft, a publié une archive de 12 téraoctets contenant les douze millions d'œuvres publiques du site. Il a présenté l'opération comme « un projet amusant » lui ayant coûté moins de dix dollars, et l'a annoncée sur un forum favorable à l'art par IA. Le message a ensuite été supprimé et son auteur banni.

Deux autres aspirations ont suivi. Vers le 15 août, un second compte a copié près de neuf millions de liens d'images et leurs métadonnées, déposés sur Hugging Face, la plateforme de partage de modèles et de jeux de données. Le 22 août, une troisième extraction, portant sur environ 120 000 images accompagnées des biographies d'utilisateurs, a été diffusée sous forme de torrent sur un réseau de données ouvert.

Zhang Jingna a qualifié ces intrusions d'attaques ciblées, destinées à faire mal aux artistes plutôt qu'à nourrir un modèle. La distinction a son importance. Pour entraîner un générateur d'images à partir de zéro, il faut des milliards d'exemples : douze millions de fichiers pèsent peu à cette échelle. La violation tient donc moins à la valeur d'entraînement du butin qu'au geste lui-même, une transgression revendiquée du consentement affiché par chaque créateur. « Les artistes veulent seulement un endroit en ligne où les plateformes ne livrent pas leur travail à l'IA », a déclaré Zhang. « Les gens veulent un espace sûr, mais les utilisateurs d'IA se donnent du mal pour le détruire. »

Un modèle bénévole sous pression

Ces incursions coûtent cher à une structure sans revenu commercial. Cara est administré par Zhang et un groupe de volontaires, sans publicité ni investisseurs. Chaque aspiration se traduit par des factures de serveur, et la riposte suppose des frais d'avocats que la plateforme ne peut assumer seule. « Les dommages financiers pour Cara se chiffrent en milliers de dollars de frais de serveur et de frais juridiques, sans recours possible pour nous parce que nous n'en avons pas les moyens », a écrit sa fondatrice.

D'où l'appel aux dons lancé sur GoFundMe. Fin août, la cagnotte avait réuni 119 618 dollars auprès de plus de 3 000 contributeurs, pour un objectif de 120 000. Les fonds doivent servir exclusivement à des frais juridiques : consulter des avocats spécialisés en droit du numérique et en droit d'auteur, afin d'évaluer les recours ouverts à Cara et à ses membres. Zhang a évoqué la piste de deux actions collectives.

Du pilleur au partenaire

L'affaire a connu un tournant inattendu. Après avoir vu les réactions provoquées par sa publication, crises d'angoisse et suppressions de portfolios chez les artistes concernés, Heft a contacté directement Zhang. « Il s'est senti très mal de voir à quel point les gens étaient blessés. Alors il a décidé de nous aider », a-t-elle raconté.

Le repenti travaille désormais avec l'équipe à repérer les failles du site, tout en prévenant qu'aucune plateforme ne peut être rendue totalement inaspirable. Ensemble, ils développent Lantern, un outil libre qui calcule une empreinte à sens unique de chaque œuvre, sans stocker l'image elle-même, puis balaie les jeux de données d'IA publics pour alerter un artiste dès que son travail y apparaît. Le service fournit alors les liens utiles pour demander un retrait. Le principe déplace l'ambition. Puisque le mur ne tiendra pas, autant donner aux créateurs les moyens de savoir où leurs images ont atterri.

Le consentement sans force de loi

Le cas Cara illustre la limite des protections purement techniques. Une balise « NoAI », un robots.txt ou un opt-out reposent sur la bonne volonté de celui qui aspire. Ils n'ont aucune valeur contraignante face à un opérateur décidé à passer outre. Zhang le formule à sa manière : le fait qu'une porte ne soit pas blindée n'autorise pas à la forcer.

C'est ce vide que les législateurs tentent de combler. En France, un rapport parlementaire de juillet 2026 proposait d'instaurer une présomption d'utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d'IA et un registre européen d'opt-out que ces derniers seraient tenus de consulter. Le règlement européen sur l'IA prévoit lui aussi un droit de réservation des œuvres, dont l'effectivité reste discutée. Tant que ces dispositifs ne sont pas assortis d'un contrôle et de sanctions, le refus affiché par un artiste continue de dépendre du respect qu'on veut bien lui accorder.

Pour Cara, l'échéance immédiate est judiciaire. La plateforme dit vouloir tester devant les tribunaux ce que valent, en droit américain, l'aspiration d'un site qui l'interdit et la republication de milliers d'œuvres sans autorisation. La cagnotte a atteint son plafond ; les procédures, elles, n'ont pas commencé.