D'ici 2050, le réchauffement pourrait provoquer environ 430 000 décès supplémentaires chaque année dans le monde par rapport au climat du passé. Mais ce fardeau ne se répartit pas au hasard : près de 391 000 de ces morts frapperaient les pays à faible et moyen-inférieur revenu, contre 39 000 dans les pays plus riches — dix fois moins. C'est le constat d'un rapport publié fin juillet 2026 par le Climate Impact Lab, le consortium de recherche animé par l'économiste Michael Greenstone (université de Chicago). Sa thèse tient en une phrase : la même montée des températures ne tue pas partout de la même façon, parce que tous les pays n'ont pas les moyens de se rafraîchir.

Un rapport qui relie la chaleur à l'électricité

Le document, intitulé Adaptation Roadmap: Energy, ne se contente pas de compter des morts. Il croise deux projections que la recherche traitait jusqu'ici séparément : d'un côté, la surmortalité liée à la chaleur, estimée pays par pays à partir des travaux de Carleton et ses collègues (2022) ; de l'autre, la consommation d'énergie que les ménages mobiliseront pour s'adapter — se chauffer moins l'hiver, se climatiser davantage l'été — issue des travaux de Rode et ses collègues (2021). L'intérêt de ce mariage : l'électricité pour le refroidissement devient l'indicateur mesurable de la capacité d'un pays à se protéger.

Le total de 430 000 décès annuels supplémentaires à l'horizon 2050 est calculé par rapport à un climat historique de référence, sur une trajectoire de fortes émissions. Il prolonge, en l'aggravant, les estimations antérieures de l'Organisation mondiale de la santé, qui tablait sur environ 250 000 décès annuels entre 2030 et 2050. La nouveauté n'est pas seulement le chiffre : c'est sa géographie.

Barres comparant les décès de chaleur supplémentaires projetés en 2050 : 391 000 par an dans les pays à faible et moyen-inférieur revenu contre 39 000 dans les pays plus riches, sur un total de 430 000.

Le « piège du refroidissement » : 676 millions de personnes

Le rapport identifie un sous-ensemble particulièrement exposé, qu'il nomme le Mortality-Cooling Trap — le piège où une forte hausse de la mortalité liée à la chaleur coïncide avec une croissance quasi nulle de la consommation d'électricité. Dans dix-huit pays, ce sont 676 millions de personnes qui vivent dans cette configuration, et qui concentreraient à elles seules près de 377 000 des décès annuels projetés. La carte de ces territoires est presque exclusivement celle du Sahel et de l'Asie du Sud : Niger, Mali, Burkina Faso et Tchad au nord de l'Afrique subsaharienne ; Pakistan, Bangladesh, Népal et Myanmar en Asie méridionale. Au Pakistan, 89 % de la population vivrait dès 2050 dans une zone de ce type.

L'écart d'adaptation se lit dans la consommation d'électricité par habitant. D'ici 2050, elle progresserait de 0,21 gigajoule par habitant dans les pays à revenu moyen, contre 0,03 seulement dans les pays à faible revenu — sept fois moins, alors que ces derniers affrontent une intensification comparable des extrêmes. Dans les régions les plus pauvres, ce surcroît suffit tout juste, selon le rapport, à alimenter une ampoule LED pendant quelques mois. À l'autre bout de l'échelle, les pays riches voient surtout baisser leur facture de chauffage, de l'ordre de 1,6 gigajoule par habitant : le climat leur fait, en net, économiser de l'énergie.

Lollipop de la hausse de la consommation d'électricité par habitant due au climat d'ici 2050 : pays à revenu moyen +0,21 GJ/hab, moyenne mondiale +0,17, pays à faible revenu +0,03 seulement, soit sept fois moins.

Le rapport résume ce basculement par une comparaison frappante entre deux pays soumis à un stress thermique comparable. La consommation d'électricité par habitant de l'Arabie saoudite devrait croître environ neuf fois plus vite que celle du Niger d'ici le milieu du siècle. Faute de cette électricité — donc de climatisation —, le Niger subirait 27 000 décès de chaleur supplémentaires par an que l'Arabie saoudite, à conditions climatiques voisines, s'épargnera.

Comparaison Niger et Arabie saoudite : à stress thermique comparable, la consommation d'électricité par habitant croît environ neuf fois plus vite en Arabie saoudite ; faute de climatisation, le Niger subit 27 000 décès de chaleur supplémentaires par an d'ici 2050.

Cette double peine — les pays qui ont le moins contribué au réchauffement en payent le prix le plus lourd — n'est pas une abstraction morale : elle sort du même modèle qui projette les températures. Sur ce que représente concrètement l'adaptation à des étés à 40 °C, Vivre sous 40 °C : ce que l'adaptation exige vraiment détaille l'inventaire des mesures, du bâti à la santé publique.

Pourquoi la chaleur tue : le corps et le point de bulbe humide

Reste à comprendre par quel mécanisme physiologique la température se transforme en décès. Le corps humain maintient sa température interne autour de 37 °C, et son principal moyen d'évacuer la chaleur excédentaire est l'évaporation de la sueur. Or cette évaporation dépend moins de la température de l'air que de l'humidité : plus l'air est saturé de vapeur d'eau, moins la sueur s'évapore, et plus la thermorégulation cale. C'est pourquoi les climatologues mesurent le danger avec la température au thermomètre mouillé (ou « bulbe humide »), qui combine chaleur et humidité.

La limite théorique de survie a longtemps été fixée à 35 °C de bulbe humide, un seuil au-delà duquel un adulte en bonne santé, même à l'ombre et hydraté, ne peut plus se refroidir. Les travaux expérimentaux récents l'ont revu à la baisse : chez de jeunes adultes en bonne santé, le stress thermique devient non compensable dès 30 à 31 °C de bulbe humide, et bien plus tôt pour les personnes âgées, les malades chroniques ou les nourrissons. Sous ce plafond mouvant, le seul rempart fiable est le refroidissement actif — ventilation, ombrage, et surtout climatisation. C'est là que l'inégalité se noue : la climatisation exige de l'électricité fiable et un revenu suffisant, deux ressources qui manquent précisément là où le bulbe humide s'approche le plus souvent des seuils dangereux.

Enfin, ces épisodes ne surviennent pas sur un climat stable. Le réchauffement de fond décale toute la distribution des températures vers le haut : un même surcroît de degrés multiplie la fréquence et l'intensité des extrêmes, comme le documente en France ce que le réchauffement a déjà changé, et en Europe la multiplication des canicules. Le rapport du Climate Impact Lab ajoute la dimension manquante : à aléa croissant, ce n'est pas la chaleur seule qui décide qui meurt, mais l'accès très inégal aux moyens de s'en protéger.

Note méthodologique

Chiffres issus du rapport Adaptation Roadmap: Energy du Climate Impact Lab (juillet 2026), qui projette une surmortalité liée à la chaleur d'environ 430 000 décès annuels supplémentaires à l'horizon 2050 par rapport à un climat historique de référence, dont 391 000 dans les pays à faible et moyen-inférieur revenu et 39 000 dans les pays à revenu plus élevé, ainsi que 676 millions de personnes et ~377 000 décès annuels dans le « Mortality-Cooling Trap » (18 pays).

  • Modèle : projections du Data-driven Spatial Climate Impact Model (DSCIM) du Climate Impact Lab, sur une trajectoire de fortes émissions. Les valeurs de milieu de siècle dépendent du scénario retenu et sont entourées d'incertitudes ; à retenir comme ordres de grandeur.
  • Mortalité : fonctions dose-réponse température–mortalité de Carleton et al., « Valuing the Global Mortality Consequences of Climate Change Accounting for Adaptation Costs and Benefits », Quarterly Journal of Economics, 2022.
  • Énergie : projections de demande d'électricité et de combustibles de Rode et al., « Estimating a social cost of carbon for global energy consumption », Nature, 2021 (hausse du refroidissement +0,21 GJ/hab en pays à revenu moyen contre +0,03 en pays à faible revenu ; baisse du chauffage ~−1,6 GJ/hab dans les pays riches).
  • Comparaison Niger / Arabie saoudite : ratio d'environ 9 pour la croissance de la consommation d'électricité par habitant d'ici 2050 (indexée sur le Niger) et 27 000 décès annuels supplémentaires attribués au déficit d'accès, d'après le rapport.
  • Seuils physiologiques : limite théorique de 35 °C de bulbe humide (Sherwood & Huber, PNAS, 2010) ; seuils empiriques abaissés à ~30–31 °C pour de jeunes adultes sains (Vecellio et al., Journal of Applied Physiology, 2022).
  • Réserves : les projections de décès et d'énergie sont des sorties de modèle, non des relevés ; elles supposent des relations statistiques observées prolongées dans le futur, et l'adaptation réelle (déploiement de la climatisation, réseaux électriques, politiques publiques) peut infléchir sensiblement les trajectoires par rapport au scénario central.

Sources : Climate Impact Lab, Adaptation Roadmap: Energy (2026) — impactlab.org ; Carleton et al., QJE (2022) ; Rode et al., Nature (2021) ; Organisation mondiale de la santé (estimation 2014). Données et générateurs des graphiques : design-system/charts/_generator/data/chaleur-inegalites-adaptation-climat/.