Faute d'accès aux puces les plus avancées, les laboratoires chinois ont fait de la contrainte une doctrine d'exportation. Ils publient des modèles d'intelligence artificielle libres, économes et bon marché, que n'importe quel développeur de Jakarta, Nairobi ou São Paulo peut télécharger sans carte bancaire ni serveur américain. Là où la Silicon Valley loue l'accès à ses systèmes fermés, Pékin les distribue. Un entretien accordé à Mediapart le 23 septembre par Nowmay Opalinski, doctorant à l'Institut français de géopolitique (Paris 8), remet ce basculement au centre du débat. La Chine ne vend plus une image, elle installe une brique technologique chez les autres.
Un point de bascule daté
L'histoire a un déclencheur : janvier 2025. Ce mois-là, un laboratoire de Hangzhou jusqu'alors discret, DeepSeek, publie son modèle de raisonnement R1 sous licence MIT, l'une des plus permissives qui existent, qui autorise sans contrepartie l'usage, la modification et la redistribution des poids du modèle. Ses performances approchent celles des systèmes fermés américains ; son coût d'usage n'en représente qu'une fraction. Le « moment DeepSeek » fait alors vaciller les valorisations de la Silicon Valley, mais son effet le plus durable est ailleurs.
Un an plus tard, DeepSeek n'est plus seul. Alibaba (famille Qwen), Z.ai (ex-Zhipu), Moonshot (Kimi) et MiniMax ont adopté le même mode de diffusion, celui des modèles à poids ouverts, téléchargeables et modifiables sans négocier l'accès auprès d'un intermédiaire américain. Le déplacement se lit dans les chiffres de Hugging Face, la principale place d'échange de modèles libres. Selon une étude reprise par la MIT Technology Review, les modèles chinois à poids ouverts ont représenté 17,1 % des téléchargements mondiaux sur l'année close en août 2025, dépassant de peu la part américaine (15,86 %) pour la première fois. La famille Qwen d'Alibaba compte désormais plus de variantes créées par des tiers que celles de Google et Meta réunies.
L'avantage vient d'une contrainte
Ce succès doit beaucoup à ce qui devait le freiner. Depuis 2022, les contrôles à l'export américains privent les entreprises chinoises des puces les plus performantes de Nvidia. Le résultat n'a pas été l'arrêt, mais l'adaptation. Pour tourner sur du matériel moins puissant, les laboratoires chinois ont appris à concevoir des modèles plus légers et moins gourmands en calcul. Ces modèles frugaux sont aussi ceux qui voyagent le mieux. Ils tournent sur des serveurs modestes et coûtent peu à faire fonctionner, ce qui compte particulièrement pour les agents autonomes, dont les actions répétées consomment beaucoup de jetons.
Cette frugalité s'appuie de plus en plus sur du matériel domestique. Alibaba a présenté sa propre puce d'inférence, le Zhenwu V900, pensée pour contourner l'absence de Nvidia, tandis que les processeurs Ascend de Huawei équipent une part croissante des centres de données chinois. Des puces conçues sur place font ainsi tourner des modèles pensés pour elles, ensuite diffusés gratuitement à l'étranger.
Pourquoi le Sud global adhère
Pour de nombreux pays d'Afrique, d'Asie du Sud-Est et d'Amérique latine, les modèles chinois comblent un manque concret. Les systèmes propriétaires américains supposent souvent un abonnement, une carte bancaire et un accès à des serveurs situés aux États-Unis ; certaines restrictions à l'export en coupent même l'accès à des pays entiers. Un modèle à poids ouverts se télécharge une fois, s'exécute localement et n'impose ni facturation à l'usage ni localisation des données chez un fournisseur étranger. Pour une startup de Lagos ou de Jakarta travaillant sur l'agriculture, la santé ou la finance, l'écart de coût est décisif.
Cette adoption ne se fait pas au hasard. The Wire China décrivait en juin des publicités pour Qwen dans l'aéroport de Jakarta et des partenariats de Huawei avec des entreprises indonésiennes. Le même reportage rappelle qu'il y a quatre ans, les modèles américains représentaient 60 % des téléchargements sur Hugging Face, une domination depuis largement érodée. Selon des données d'a16z et d'OpenRouter citées par le South China Morning Post, les modèles chinois approchent désormais 30 % de l'usage mondial de l'IA.
Une diplomatie de l'ouverture
Le discours officiel a suivi le mouvement. À la Conférence mondiale sur l'IA de Shanghai, en juillet 2026, Xi Jinping a présenté l'open source comme une « rare occasion historique » et appelé à l'ouverture, à la collaboration et au partage, en lançant une organisation de coopération réunissant des dizaines d'États. Pékin cadre ainsi l'IA comme un bien commun plutôt que comme un actif d'entreprise, un registre qui tranche avec les modèles fermés vendus par API depuis la Californie. La proposition d'une zone « open source » pour les BRICS participe de la même logique d'alliance autour de modèles partagés.
Trois approches se dessinent, résumait l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : la Chine mise sur l'intégration étatique et la diplomatie de l'open source, les États-Unis sur la dynamique de marché et la domination commerciale, l'Europe sur le droit comme avantage. C'est cette dimension d'influence qui intéresse Nowmay Opalinski, dont les travaux à Paris 8 portent sur la stratégie chinoise de projection par les réseaux numériques, jusqu'au corridor numérique sino-pakistanais qu'il a étudié sur le terrain. La distribution gratuite de modèles prolonge, dans ses analyses de la donnée comme ressource stratégique, une politique d'insertion dans les infrastructures d'autrui plus qu'une opération de séduction. C'est aussi la lecture d'un récent essai du New York Times, qui voyait dans ces modèles le nouvel instrument de « soft power » de Pékin.
Ce que l'ouverture ne dit pas
L'étiquette « open source » mérite pourtant une réserve. La plupart de ces modèles sont « à poids ouverts » : leurs paramètres sont publics, mais les jeux de données d'entraînement et le code complet ne le sont pas toujours, ce qui limite l'audit indépendant. La gratuité ne signifie pas non plus la neutralité. Plusieurs analyses relèvent que les modèles chinois évitent ou reformulent les sujets politiquement sensibles pour Pékin, un filtre qui se propage avec eux. Enfin, la dépendance a changé de fournisseur sans disparaître. Un développeur qui bâtit son produit sur Qwen ou DeepSeek s'arrime à un écosystème dont les mises à jour, les licences et les orientations restent décidées ailleurs.
Le rapport de la commission américaine sur la Chine (USCC) parlait en mars d'une stratégie « à deux boucles » : l'ouverture nourrit l'adoption mondiale, laquelle renforce en retour la domination industrielle chinoise. Une inconnue demeure, que les téléchargements et les discours ne tranchent pas. La prochaine génération de modèles frontières, plus lourds et plus coûteux à entraîner, sortira-t-elle sous licence libre, ou l'ouverture n'aura-t-elle été qu'une phase de conquête ? DeepSeek n'a pas publié le calendrier de son successeur.