Anthropic a publié le 10 septembre 2026 son rapport de renseignement sur les menaces, qui recense des usages malveillants de son assistant Claude détectés entre décembre 2025 et août 2026. Trois affaires concernent l'Afrique. Au Mali, un consultant travaillant avec le renseignement d'État a fait de Claude la principale « force d'ingénierie » d'un système de surveillance visant 25 millions de cartes SIM. En République centrafricaine et au Soudan, l'éditeur décrit des opérations d'influence pilotées de l'étranger, qu'il rattache à la Russie et aux Émirats arabes unis.
Le document est le quatrième du genre depuis 2025. Il couvre sept domaines : cyberattaques, opérations d'influence, surveillance, escroqueries, armes biologiques, armes conventionnelles et « distillation » de modèles. Les cas décrits reposent tous sur les générations Haiku, Sonnet et Opus de Claude, et non sur les modèles plus récents de la société américaine. Anthropic dit avoir repéré ces activités au stade de la planification ou de la production de contenu, suspendu les comptes concernés, renforcé ses garde-fous et partagé ses éléments avec des autorités et des partenaires du secteur.
Mali : Claude en atelier d'ingénierie d'une surveillance de masse
À Bamako, un consultant indépendant travaillant avec l'Agence nationale de la sécurité d'État (ANSE), le service de renseignement de la junte au pouvoir, a utilisé Claude Code comme « principale force d'ingénierie » pour bâtir un outil baptisé Lakana 360. Selon Anthropic, le système était conçu pour surveiller environ 25 millions de cartes SIM réparties sur les trois opérateurs mobiles du pays.
L'application devait intercepter appels, textos et trafic vocal, puis produire des dossiers de renseignement à partir de ces données. Elle prévoyait d'identifier une personne à sa voix même après un changement de carte SIM, et de repérer l'usage du chiffrement ou d'un VPN. D'après le rapport, le dispositif visait à contourner l'obligation malienne d'une décision de justice préalable à une écoute.
Anthropic précise avoir suspendu les comptes liés au projet sans pouvoir désactiver l'application elle-même, hébergée hors de son infrastructure. L'entreprise ne dit pas si Lakana 360 était opérationnel, ni combien de personnes ont pu être effectivement visées. La junte malienne, issue des coups d'État de 2020 et 2021, a resserré son contrôle sur les communications et la presse depuis sa prise du pouvoir.
Centrafrique : une opération russe montée pour ressembler à Bangui
En République centrafricaine, où plusieurs milliers de militaires russes appuient déjà le gouvernement, Anthropic décrit un opérateur qu'il relie à la Russie et suit sous le code interne GTG-04001. Claude aurait servi à alimenter chaque jour une station de radio fondée par des Russes à Bangui en messages pro-Moscou et anti-France, à surveiller des opposants, à falsifier des documents administratifs et à rédiger des éléments de langage pour de hauts responsables.
L'éditeur rattache l'ensemble à une entité qu'il nomme Politology, présentée comme contrôlée par le renseignement extérieur russe. Il qualifie l'opération d'« opération clandestine dirigée par l'État russe », « entièrement pilotée depuis l'étranger mais soigneusement conçue pour paraître venir de Bangui ». Les contenus reprenaient les points de langage habituels de Moscou dans un pays où la présence militaire et médiatique russe est installée depuis plusieurs années.
Soudan : trois cents faux comptes et une ONG fantôme
Au Soudan, Anthropic attribue « avec un haut degré de confiance » à des responsables émiratis un réseau d'influence bâti autour d'environ 300 faux comptes sur les réseaux sociaux. L'opérateur aurait créé une fausse organisation non gouvernementale copiant l'identité d'une structure suisse existante, afin de publier des rapports sur les droits humains en réalité rédigés pour le compte d'un État.
Le réseau aurait aussi préparé, pour deux personnes, des témoignages destinés au Conseil des droits de l'homme de l'ONU, avec la consigne explicite de ne jamais mentionner les Émirats. Claude aurait enfin servi à constituer des fiches détaillées sur dix-huit eurodéputés, journalistes et rapporteurs onusiens. Abou Dhabi est régulièrement accusé de soutenir l'une des parties de la guerre soudanaise, ce que le pays dément.
Ce que le rapport établit, et ce qu'il laisse ouvert
Ces attributions viennent d'Anthropic seul et reposent sur l'analyse des échanges avec Claude, non sur une enquête judiciaire ou une investigation indépendante. L'entreprise gradue elle-même sa confiance. Le lien émirati est donné « avec un haut degré de confiance », quand d'autres dossiers du même rapport portent des réserves explicites, comme cette opération conduite depuis la Malaisie pour laquelle Anthropic dit n'avoir « trouvé aucune preuve d'une direction gouvernementale ».
Le rapport ne détaille pas la méthode qui fonde ces degrés de certitude. Il reste également discret sur l'ampleur réelle des dégâts, plusieurs des dispositifs décrits ayant été repérés avant leur mise en service. Comme dans ses précédents bilans, la société est juge et partie, puisqu'elle documente des abus de son propre produit tout en mettant en avant sa capacité à les détecter, dans un contexte où les fournisseurs d'IA cherchent à rassurer régulateurs et clients sur la sûreté de leurs modèles.
Un fil relie les trois affaires. Dans chacune, Claude ne se contente pas de produire du texte, il fait office d'exécutant technique. Au Mali, il écrit le code d'un logiciel de surveillance ; en Centrafrique et au Soudan, il industrialise la fabrication de contenus et le renseignement sur des cibles. D'un rapport à l'autre, Anthropic pointe ce déplacement, d'un assistant conversationnel vers un outil capable d'enchaîner des tâches, y compris pour des acteurs disposant de peu de moyens techniques propres.
Les trois cas africains ne sont pas isolés dans ce bilan. Le même rapport décrit un pirate francophone ayant utilisé Claude pour cibler une quarantaine d'organisations d'extrême droite en France, une équipe de développeurs en Russie ayant travaillé sur des logiciels de drones « kamikazes » à sélection de cible autonome, et un groupe du nord du Yémen s'appuyant sur Claude Code pour concevoir des roquettes et missiles guidés. Il mentionne aussi un réseau d'arnaques sentimentales opéré depuis la Chine, où plus de 4 700 personnages animés par Claude auraient échangé avec 25 000 utilisateurs réels sur deux semaines d'avril 2026. Il prolonge une série ouverte en 2025, quand Anthropic disait avoir observé une campagne de cyberespionnage largement automatisée qu'il attribuait à un groupe lié à l'État chinois. Anthropic indique avoir signalé les activités maliennes, centrafricaine et soudanaise aux autorités compétentes ; aucune de ces dernières n'a confirmé publiquement les faits à ce stade.