La Corée du Sud compte plus de robots industriels par salarié que n'importe quel autre pays. L'intelligence artificielle y gagne désormais les bureaux d'embauche et les lignes de montage, pendant que les syndicats, longtemps concentrés sur les salaires, placent la protection de l'emploi en tête de leurs revendications.

Le pays le plus robotisé de la planète

Avant même que l'IA générative n'entre dans les ateliers, la Corée du Sud avait déjà remplacé une partie de ses gestes humains par des machines. Le pays affiche la plus forte densité de robots industriels au monde, avec 1 012 robots pour 10 000 salariés de l'industrie manufacturière, selon le rapport World Robotics 2024 de la Fédération internationale de robotique. Le chiffre n'a de comparable nulle part : Singapour suit à 770, la Chine à 470, l'Allemagne à 429 et le Japon à 419. L'installation de robots a progressé d'environ 5 % par an depuis 2018.

Cette base matérielle explique pourquoi l'IA se diffuse vite dans l'industrie coréenne. Les chaebols, ces conglomérats qui dominent l'économie, pilotent déjà des « usines intelligentes » où la production est optimisée par des logiciels, et les centres logistiques font circuler des robots qui suivent une carte numérique du sol pour aller chercher des pièces avec un minimum d'intervention humaine. Samsung, SK Hynix et Hyundai investissent simultanément dans les puces, les logiciels et l'automatisation physique.

Des suppressions d'emplois chiffrées

Les projections officielles donnent une idée de l'ampleur du déplacement attendu. Le Korea Employment Information Service (KEIS), organisme public, a publié le 12 février 2026 ses prévisions d'emploi pour la décennie 2024-2034. Les opérateurs de machines et les monteurs figurent parmi les plus exposés, avec environ 180 000 postes menacés par les robots industriels et les usines intelligentes. Les ouvriers qualifiés de l'artisanat industriel perdraient 128 000 positions du fait de la standardisation des machines. Les secteurs cités sont la production automobile classique, le textile, le travail des métaux et la chimie.

Le commerce encaisse un choc encore plus lourd : 268 000 emplois de vente en moins, portés par les caisses automatiques et le commerce en ligne, et un recul de 431 000 postes dans le commerce de gros et de détail d'ici 2034. Ces pertes ne signifient pas un effondrement de l'emploi total. Le même rapport prévoit 547 000 créations de postes très qualifiés dans la santé et l'informatique, 982 000 dans la santé et l'action sociale, 240 000 dans les services à la personne. Mais la population active ne doit croître que de 136 000 personnes sur dix ans, ce qui concentre la pression de l'automatisation sur les métiers routiniers. En Corée comme ailleurs, l'IA commence à peser sur l'emploi dans les économies avancées, en frappant d'abord les tâches répétitives.

Chez Hyundai, la grève et le robot Atlas

Le conflit le plus visible s'est noué chez Hyundai Motor. Le 21 août 2026, environ 40 000 salariés et employés de bureau ont cessé le travail une journée entière, premier arrêt complet depuis dix ans, touchant l'ensemble des usines coréennes du constructeur. Les négociations ouvertes en mai butaient depuis des mois ; en juillet, des débrayages de quatre heures sur trois jours avaient déjà eu lieu. Derrière les revendications salariales, dont une hausse de 50 % des primes de performance et deux ans de recul de l'âge de départ en retraite, se loge l'inquiétude sur l'avenir de la chaîne.

Hyundai a dévoilé au salon CES de Las Vegas une version de série de son robot humanoïde Atlas, capable de prélever des pièces sur des racks, de les conditionner en kits et de les expédier sur les lignes de montage. Le groupe prévoit une production de masse dans une usine américaine à partir de 2028. Aucun déploiement n'est officiellement annoncé pour les sites coréens, mais les experts l'anticipent. D'après l'estimation reprise par les parlementaires, un humanoïde revient à environ 14 millions de wons (9 700 dollars) d'entretien par an pour un fonctionnement proche de 24 heures sur 24, quand un salarié coûte à peu près 130 millions de wons annuels. Le syndicat de Hyundai a posé une ligne nette : aucun robot ne sera admis sur la chaîne sans accord entre direction et représentants du personnel.

Recrutement et surveillance, au-delà de la chaîne

L'IA ne se limite pas aux gestes de production. Elle filtre désormais l'entrée dans l'entreprise. Chez de grands groupes comme SK Innovation et Hyundai, les candidats passent d'abord devant un chatbot avant tout entretien humain. Près d'un quart des 131 plus grandes entreprises coréennes recourent à l'IA dans leurs procédures de recrutement, selon l'Institut coréen de recherche économique. Ces outils reproduisent les mêmes risques de biais algorithmiques à l'embauche observés ailleurs.

À l'intérieur de l'atelier, la question devient celle du suivi des travailleurs. Le pilotage logiciel de la production produit en continu des données sur les cadences, les déplacements et les performances individuelles. Le Korean Metal Workers' Union réclame l'interdiction de toute surveillance secrète des salariés et la divulgation obligatoire des données et algorithmes servant aux décisions de personnel. La fédération syndicale mondiale IndustriALL a fait de la transparence sur le management algorithmique et la protection des données l'une de ses cinq demandes centrales face à l'automatisation.

Les syndicats réclament un droit de regard

Le Korean Metal Workers' Union, plus grand syndicat industriel du pays, a porté le débat sur le terrain de la négociation collective. Son dirigeant Park Sang-man, ancien ouvrier de Hyundai élu en janvier 2026, demande d'inscrire des garde-fous dans les conventions, un droit de veto syndical sur les déploiements d'IA majeurs, une notification préalable de l'employeur et des évaluations d'impact conjointes. « La direction choisit toujours la productivité contre les personnes, sauf quand elle est forcée de négocier », résume-t-il.

La Korean Confederation of Trade Unions (KCTU), qui revendique plus d'un million d'adhérents, tient le même discours. Son président Yang Kyeung-soo a prévenu que l'introduction de l'IA sans accord entre direction et salariés détruirait rapidement des emplois et créerait une nouvelle sous-classe de travailleurs. La confédération a lancé un organe de concertation avec le gouvernement pour traiter l'anxiété liée à la transformation industrielle. Elle réclame aussi que les profits tirés de l'IA soient partagés avec les salariés, les fournisseurs et les sous-traitants, une logique proche de l'idée ancienne d'une taxe sur les robots remise au goût du jour par l'automatisation.

La réponse politique encore en chantier

L'exécutif navigue entre soutien à la filière et gestion du choc social. La Corée du Sud a engagé un plan d'investissements de plus de 1 000 milliards d'euros dans l'IA, signe de la priorité stratégique accordée à la technologie. Le président Lee Jae Myung a répondu aux craintes des salariés syndiqués en les invitant à s'adapter vite à la société que l'IA façonne.

Côté législatif, le député Choi Eun-seok et dix élus du People Power Party ont déposé une proposition obligeant la stratégie nationale d'IA à prévoir la protection de l'emploi et l'accompagnement des reconversions. Une autre réforme a déjà pris effet. Le Yellow Envelope Act, entré en vigueur en mars 2026, élargit le droit à la négociation collective des sous-traitants et limite la capacité des entreprises à réclamer des dommages aux syndicats. Le jour de son application, près de 400 groupes de sous-traitants ont demandé l'ouverture de négociations salariales. La proposition de loi sur la protection de l'emploi face à l'IA n'est pas encore adoptée.