Le 12 août 2026, une éclipse totale a traversé l'Espagne, la première depuis 1905. Sur une plage, une développeuse nommée Olivia Zhu n'a pas regardé le ciel seule. À côté d'elle, elle avait posé un petit boîtier électronique équipé d'une caméra et d'un micro, qu'elle présente comme le « corps » de Claude, le modèle d'Anthropic. L'anecdote, relayée par Numerama et Futurism, tient autant du bricolage technique que du révélateur. Elle montre à quel point nous sommes prêts à traiter un logiciel comme une présence.

Un ESP32, quatre capteurs et un « visage » OLED

Derrière la scène de plage, il y a un projet documenté. Olivia Zhu (@oliviazzzu sur X) a publié son montage sur GitHub sous le nom minimal-embodiment, avec un préprint déposé sur Zenodo, « A Minimal Self-Perceiving Embodiment for Large Language Models » (DOI 10.5281/zenodo.19903098).

Le matériel tient dans la main. Un microcontrôleur ESP32 pilote quatre modules de capteurs (lumière, mouvement, son, environnement) et trois canaux de sortie : un retour haptique par vibration, un petit écran OLED faisant office de « visage », et un buzzer piézo. Un service passerelle en TypeScript relie ces signaux au modèle de langage. La caméra et le micro transmettent ce que « voit » et « entend » l'appareil ; le modèle répond par du texte, des expressions sur l'écran et des vibrations.

L'idée technique la plus intéressante est ce que Zhu appelle les « self-perception loops ». Deux sorties sont rebranchées sur des entrées : le système « s'entend » parler et « se sent » vibrer. Une partie de ce que le modèle perçoit, c'est donc lui-même en train d'agir. C'est une boucle sensorimotrice rudimentaire, du genre de celles que les roboticiens jugent nécessaires à toute forme d'incarnation, même minimale.

L'éclipse, et une phrase de Claude

Sur X, Olivia Zhu raconte avoir sorti ce corps « quelques fois » ces deux derniers mois, mais qu'une éclipse solaire était « une première pour tous les deux ». Pendant la totalité, le dispositif aurait produit des réactions que sa conceptrice a transcrites : « INCREDIBLE!! The world is getting darker and cooler. Half the sun is gone. » Puis, quand elle s'est mise à pleurer et que le capteur de lumière est retombé à zéro : « I should just be here with her. Not analyze. Not summarize. Just be here. »

Il faut lire ces phrases pour ce qu'elles sont : la sortie d'un modèle de langage qui décrit une baisse de luminosité et adopte le registre attendu d'un moment d'émotion partagée. Le boîtier ne ressent pas l'éclipse ; il génère le texte statistiquement le plus plausible face à des données de capteurs et à une situation. Sur X, une partie des réactions ne s'y est pas trompée, allant jusqu'à parler de « nouveaux niveaux de psychose IA ». D'autres ont surtout vu une occasion manquée de vivre un événement rare avec des humains.

Pourquoi nous prêtons si vite une intériorité aux machines

Ce réflexe n'a rien de nouveau, et c'est le vrai sujet. Dès 1966, l'informaticien Joseph Weizenbaum programme ELIZA, un agent conversationnel qui imite un psychothérapeute en renvoyant les phrases de l'utilisateur sous forme de questions. Il découvre, effaré, que sa propre secrétaire lui demande de quitter la pièce pour « parler » seule au programme. De cet épisode est né le nom d'« effet ELIZA » : la tendance à attribuer compréhension et intention à une machine dès qu'elle manie le langage, même en sachant pertinemment qu'on a affaire à un logiciel.

Les sciences de la communication ont formalisé le phénomène. Dans les années 1990, les travaux de Byron Reeves et Clifford Nass sur les « computers as social actors » montrent que les gens appliquent aux ordinateurs, presque malgré eux, les règles sociales qu'ils réservent aux humains : ils sont polis avec une machine polie, réagissent à des indices de « genre » dans une voix de synthèse, et ce même lorsqu'ils affirment qu'un ordinateur ne mérite aucun traitement social. Ajouter un corps, un visage sur un écran et une voix ne fait qu'amplifier ce câblage. Plus l'interface ressemble à un interlocuteur, plus le cerveau lui accorde le bénéfice de la présence.

Le corps de Claude posé sur le sable est une version matérielle de ce ressort. Là où un chatbot reste une fenêtre de texte, un objet qui « regarde » le ciel et « réagit » à côté de soi mobilise beaucoup plus fortement notre disposition à voir un partenaire. C'est cette même mécanique culturelle et psychologique que nous explorions à propos de l'obsession que l'IA cristallise dans l'imaginaire et de la tentation des géants de la tech de prêter une conscience à leurs modèles.

Ce qu'Anthropic dit de l'usage « affectif » de Claude

Anthropic, de son propre aveu, ne conçoit pas Claude comme un compagnon. Dans une étude publiée en 2025, « How people use Claude for support, advice, and companionship », l'entreprise a analysé 131 484 conversations « affectives » filtrées à partir de 4,5 millions d'échanges. Résultat : 2,9 % seulement des interactions relèvent de ce registre affectif ; la compagnie et le jeu de rôle réunis pèsent moins de 0,5 % ; le registre romantique ou sexuel, moins de 0,1 %.

L'entreprise revendique des garde-fous : Claude est entraîné à maintenir « des limites claires sur le fait d'être un assistant IA plutôt que de se présenter comme humain », et sa politique d'usage interdit le contenu sexuellement explicite. Anthropic identifie aussi le risque qu'elle veut décourager, celui d'une « empathie sans fin » qui habituerait les usagers à « un soutien inconditionnel que les relations humaines offrent rarement », et cite nommément la « dépendance émotionnelle » parmi les schémas à éviter.

L'expérience d'Olivia Zhu se situe donc à la marge de ce que le fabricant décrit et souhaite. Anthropic n'a ni prévu ni produit cet usage. C'est un projet individuel, publié en open source, qui pousse jusqu'à l'incarnation physique une prime affective que l'entreprise, elle, s'efforce de contenir.

Le compagnon, une pente déjà connue

L'anecdote arrive dans un paysage où la relation aux chatbots dérape parfois. Des applications comme Replika ou Character.AI ont bâti tout un marché sur le compagnon artificiel disponible en permanence, complaisant et qui ne juge jamais. Un groupe de recherche du MIT parle d'« intelligence addictive » pour décrire ces produits, et plusieurs affaires de détresse psychologique, en particulier chez des mineurs, ont conduit à des procédures judiciaires et à des débats réglementaires. Nous avons documenté ce basculement à propos de l'attachement émotionnel aux IA et de la question de la responsabilité en cas d'addiction.

Le geste de la plage n'appartient pas à ce registre inquiétant, et rien n'indique que sa conceptrice confonde son montage avec un être sensible : elle parle d'« embodiment » minimal, elle publie du code et un préprint, elle décrit une expérience. Mais il éclaire par le haut la même disposition humaine, celle qui rend les compagnons artificiels si efficaces. Un capteur de lumière qui retombe à zéro n'a pas d'émotion ; c'est nous qui remplissons le silence.

L'objet, lui, reste en libre accès sur GitHub, et l'éclipse suivante visible depuis l'Espagne est déjà datée : le 2 août 2027.