Et si la question n'était pas « l'IA va-t-elle remplacer les humains ? » mais « à quoi sert une IA qui les rend meilleurs ? » C'est le pari de Cory Doctorow. Le journaliste et écrivain canadien, qui a forgé le concept de « merdification » (enshittification) des plateformes, publie un livre sur l'intelligence artificielle. Dans un entretien à Libération, il refuse à la fois l'emballement publicitaire et le rejet en bloc : « On peut utiliser l'IA pour faire des choses plus intéressantes que réaliser ce fantasme bizarre d'un monde sans humains. » Inventaire des usages qu'il juge réellement utiles.
Le centaure contre le centaure inversé
Pour trier les bons usages des mauvais, Doctorow propose une image simple, qu'il développe dans son nouvel ouvrage, The Reverse Centaur's Guide to Life After AI, à paraître le 23 juin 2026 (Farrar, Straus and Giroux).
Un centaure, c'est un être humain doté d'une tête d'homme sur un corps de cheval : la personne reste aux commandes, la machine démultiplie sa force. Appliqué au travail, c'est l'employé dont les outils le rendent plus heureux et plus productif. À l'inverse, le centaure inversé (reverse centaur) a une tête de machine plantée sur un corps humain : c'est le travailleur réduit à servir la cadence d'un système, poussé au-delà de ses limites pour suivre le rythme imposé par l'algorithme. Le livreur surveillé en permanence par les caméras d'une IA en est l'exemple type (Pluralistic).
Toute la frontière entre IA utile et IA toxique tient là, selon lui : qui sert qui ? L'outil augmente-t-il un humain qui garde la main, ou l'humain devient-il l'appendice d'une machine qui décide ?
Des cas d'usage concrets qui « augmentent »
Loin de rejeter l'IA en bloc, Doctorow cite des usages précis où elle libère du temps et de l'attention, à condition que ce soit le professionnel expérimenté qui choisisse de s'en servir.
Dans le code. Un développeur chevronné peut déléguer à l'IA les tâches « notoirement pénibles » mais facilement vérifiables : générer du CSS qui fonctionne sur tous les navigateurs, convertir des données d'un format à un autre. Le gain n'est pas de supprimer le développeur, mais de le décharger du fastidieux pour le concentrer sur les vrais casse-tête, « les problèmes abstraits et épineux » (Pluralistic). C'est l'inverse de l'idée, très en vogue, que l'IA pourrait se passer des développeurs.
Dans les métiers du soin et du droit. Doctorow décrit un psychothérapeute qui s'appuie sur l'IA pour transcrire ses séances et retrouver une phrase précise pendant qu'il prend des notes, ou un avocat qui l'utilise pour mettre en forme un mémoire ou transcrire un rendez-vous client (Pluralistic). Dans tous les cas, le jugement professionnel reste humain : l'IA fait le travail de greffe, pas celui de l'expert. Un usage augmentatif qui contraste avec le scénario d'IA remplaçant des emplois juridiques.
Dans la création et le quotidien. Il cite l'automatisation de tâches graphiques laborieuses (détourer un fond, effacer un passant d'une photo), le résumé de documents longs, ou encore l'exemple de sa propre table de jeu de rôle : un outil open source transcrit et résume les parties de Donjons & Dragons, agrémenté d'images générées pour faire rire un petit groupe d'amis (Pluralistic). Des usages modestes, choisis, sans prétention à remplacer qui que ce soit.
Le point commun de ces exemples : ce sont des humains compétents qui décident eux-mêmes du curseur. L'IA y est un assistant que l'on peut corriger, pas un remplaçant à qui l'on délègue la responsabilité.
« Merdification » : pourquoi le marketing détourne ces usages
Si ces usages restent l'exception, c'est parce que l'économie pousse dans l'autre sens. Doctorow est devenu célèbre en théorisant l'enshittification, traduit en français par « merdification » : la dégradation progressive d'un service en ligne, d'abord bon pour ses usagers, puis exploitant ces usagers au profit de ses clients professionnels, puis pressurant ces clients pour tout récupérer à la fin. Le mot a été élu mot de l'année 2024 par le dictionnaire australien Macquarie, qui y voyait « ce que beaucoup d'entre nous ressentent face au monde » (Al Jazeera, CBS News).
Doctorow applique la même grille à l'IA. Pour lui, l'argument de vente réel des géants du secteur n'est pas d'« augmenter » les travailleurs mais de s'en débarrasser : l'IA n'a de valeur, dans le pitch commercial, que si elle remplace des salariés bien payés, c'est-à-dire justement les plus expérimentés et les plus capables de dire non à une consigne discutable (Pluralistic). Ce ne serait pas un hasard si les patrons rêvent de remplacer leurs professionnels : ce sont eux qui ont un code de déontologie et le pouvoir de refuser une demande nuisible.
La bulle, et ce qu'il y a après
Cette promesse d'un « monde sans humains » alimente, selon Doctorow, une bulle d'investissement démesurée. Devant un comité parlementaire canadien, il a résumé sa position d'un avertissement : « Tout ce qui ne peut pas durer éternellement finit par s'arrêter » (The Hill Times). Son inquiétude rejoint un mouvement plus large d'entreprises qui rationnent déjà l'IA face à ses coûts.
Mais le propos n'est pas seulement défensif. Doctorow prédit même que les firmes d'IA finiront par dégrader volontairement leurs produits pour rentabiliser leurs investissements colossaux — une « merdification » annoncée. D'où sa conclusion inspirante : crever la bulle du fantasme de remplacement n'est pas renoncer à l'IA, c'est libérer la place pour les usages qui en valent la peine. « On peut utiliser l'IA pour faire des choses plus intéressantes. » À condition de garder, à chaque fois, un humain à la tête du centaure.
Reste à savoir si les usages augmentatifs trouveront leur public : en France, un sondage Elabe montre que l'appropriation concrète de l'IA par les particuliers progresse, mais lentement, et plus comme un assistant du quotidien que comme un substitut.