L'hebdo Stratégies décrit un « fléau » : des CV et lettres de motivation générés en masse par l'IA, qui submergent les recruteurs. Derrière la formule, une bascule chiffrée du marché de l'emploi — et un paradoxe, l'IA face à l'IA.
Un candidat sur deux est passé à l'IA
En France, l'adoption s'est faite en deux ans. Selon la 16e enquête HelloWork (2 247 candidats, 486 recruteurs, avril-mai 2025), 50 % des candidats utilisent désormais l'IA générative dans leur recherche, soit +7 points en un an. Parmi eux, l'usage dominant est la lettre de motivation (73 %), devant la préparation d'entretien (47 %) et le CV lui-même (37 %) (HelloWork). La Gen Z accélère : 63 % d'utilisateurs.
L'ironie est nette : la lettre de motivation, premier terrain de jeu de l'IA, n'est plus jugée importante que par une minorité de recruteurs. Une enquête Linking Talents (panel modeste de 156 répondants) confirme l'ordre de grandeur français : 71 % des candidats et 80 % des recruteurs déclarent recourir à l'IA (Linking Talents).
Côté recruteurs, la submersion
Le « fléau » est d'abord une charge. Aux États-Unis, l'enquête Resume Genius (1 000 recruteurs) établit que 74 % ont déjà rencontré du contenu généré par IA dans des candidatures, 47 % des CV ou lettres spécifiquement, et 58 % s'en inquiètent (Resume Genius). Robert Half ajoute, sur son enquête internationale, que 65 % des recruteurs américains y voient un défi pour leur entreprise et 61 % des RH canadiens un ralentissement du recrutement (Robert Half).
IA contre IA : le tri se durcit
Face au volume, les recruteurs automatisent eux aussi : 48 % déclarent utiliser l'IA pour filtrer les candidatures (Resume Genius). D'où une boucle où la machine écrit et la machine trie. Le rejet ne porte pas sur l'IA en soi mais sur le générique : 62 % des recruteurs écartent davantage un CV IA non personnalisé, quand 78 % disent qu'un détail sur mesure signale l'intérêt réel (Resume Now).
Reste un mythe à écarter : le chiffre viral des « 75 % de CV jamais vus par un humain » n'a aucune base sérieuse, il remonte à un argumentaire commercial de 2012. L'étude de référence reste Hidden Workers (Harvard Business School, 2021) : plus de 90 % des grandes entreprises filtrent par logiciel, et 88 % reconnaissent écarter ainsi des candidats pourtant qualifiés — un travers de critères humains rigides, pas une « rejection rate » automatique. Comme chez Dalloz, l'IA bouscule l'organisation plus qu'elle ne décide seule.
Note méthodologique. Période : enquêtes 2025 (terrain HelloWork avr.-mai 2025) + étude Harvard 2021. Sources : HelloWork 2025 (France, 2 247 candidats / 486 recruteurs), Linking Talents (n=156, faible), Resume Genius et Resume Now (recruteurs US), Robert Half. Réserves : périmètres nationaux et déclaratifs distincts, échantillons hétérogènes et parfois auto-sélectionnés (éditeurs d'outils CV) ; les pourcentages ne sont pas directement additionnables. Le chiffre « 75 % d'ATS » est écarté faute de source vérifiable.