Un mouvement social inédit a secoué le spécialiste de l'édition juridique le 11 juin. À l'appel de la CFDT, du SNJ et du SNJ-CGT, environ 200 salariés ont cessé le travail et manifesté devant le siège de Lefebvre Dalloz, à Courbevoie (Hauts-de-Seine). En cause : la crainte que la montée en puissance de l'intelligence artificielle, conjuguée à une réorganisation accélérée, ne menace les emplois et la fiabilité de la documentation juridique.

« On ne peut pas se baser sur une intelligence artificielle pour produire de l'information juridique », a dénoncé sur France Inter une responsable CFDT chez Dalloz, mettant en garde contre le risque d'erreurs en cascade sur toute la chaîne du droit. Pour les syndicats, l'enjeu dépasse l'entreprise : la doctrine juridique influence les magistrats et les législateurs, et la sécurité juridique est un principe à valeur constitutionnelle (franceinfo).

Une fusion sous tension

Le débrayage s'inscrit dans un contexte de profonde réorganisation. Les salariés pointent le projet de fusion des trois maisons d'édition du groupe — Éditions Dalloz, Éditions Francis Lefebvre et Éditions Législatives — prévu pour le 1er juillet 2026. Les organisations syndicales dénoncent une transformation « menée à un rythme effréné » et alertent sur ses conséquences humaines : des équipes « déjà épuisées par huit ans de plans de transformation perpétuelle », une hausse de l'absentéisme, des cas de burn-out de plus en plus nombreux et une dégradation générale des conditions de travail (SNJ-CGT).

Les syndicats réclament une gouvernance transparente, dotée d'un comité IA aux « réels pouvoirs », ainsi que la protection de la qualité éditoriale et le respect du capital humain. Selon eux, ces garanties sont « indispensables pour investir réellement dans le capital humain » et sécuriser la transformation, dans le cadre d'un dialogue social qui associe pleinement les représentants du personnel.

La direction met en avant ses garde-fous

Le groupe Lefebvre Dalloz a fait de l'IA l'un des axes majeurs de sa stratégie, avec l'ambition de devenir un acteur européen de référence des services juridiques numériques, notamment via sa solution d'IA générative GenIA-L. La direction assure toutefois que les contenus continueront d'être rédigés par les équipes éditoriales. Elle invoque une charte interne qui « interdit l'usage de l'intelligence artificielle pour la rédaction des contenus » : aucun document signé par les entités du groupe ne serait produit par une IA, GenIA-L s'appuyant uniquement sur des contenus rédigés manuellement pour répondre aux utilisateurs.

L'entreprise affirme par ailleurs que le déploiement de sa nouvelle stratégie s'accompagne d'une hausse prévisionnelle de plus de 6 % des effectifs et de 8 % de la masse salariale en 2026 par rapport à 2025 — un argument qui n'a pas dissipé les inquiétudes des salariés, pour qui la course à l'automatisation reste un risque pour la qualité comme pour l'emploi. Le débat rejoint celui, plus large, de la place réelle de l'IA dans les métiers qualifiés, où l'outil ne remplace pas encore les professionnels mais bouscule l'organisation du travail.