Google veut implanter son premier centre de données français sur 195 hectares à Ozans, dans l'Indre. Dans une tribune publiée le 15 octobre dans Libération, l'eurodéputé écologiste David Cormand y voit non un atout économique mais « un futur comptoir du colonialisme numérique américain ». Le projet, encore au stade des études, rouvre le débat sur la dépendance de la France aux géants américains du cloud.
Un campus de 195 hectares dans l'Indre
Le projet se situe dans la zone d'aménagement d'Ozans, sur la commune d'Étrechet (environ 1 000 habitants), à une dizaine de kilomètres de Châteauroux. Google y prévoit l'acquisition de 195 hectares, soit l'équivalent de 273 terrains de football, pour y construire huit à dix bâtiments et deux postes électriques. L'acheteur est Tricolore Computing, une filiale de Google détenue via une holding basée en Irlande ; une seconde filiale, Violet Computing, et le gestionnaire du réseau RTE figurent aussi au dossier.
En juin 2025, l'agglomération de Châteauroux a voté un compromis de vente du terrain pour 58,5 millions d'euros, selon Le Blog du Modérateur. L'acte de vente définitif doit être signé d'ici juillet 2030. Google décrit un projet exploratoire, « encore à un stade très précoce », sans détail confirmé sur la technologie de refroidissement ou les sources d'énergie, rapporte l'enquête du média Multinationales. Ce serait le premier centre de données exploité directement par l'entreprise sur le sol français. La zone d'Ozans dispose au total d'environ 500 hectares aménageables.
Un calendrier serré et des démissions en série
Google a saisi la Commission nationale du débat public (CNDP) en mars 2026. Le 1er avril, la commission a ordonné une pré-concertation et nommé trois garants. Le 22 avril, Emmanuel Macron a inscrit le site parmi 150 projets industriels jugés stratégiques.
La présentation du projet au conseil municipal d'Étrechet, le 9 septembre, a précipité une crise locale : quatre élus ont démissionné dans les jours suivants, puis la maire Florence Laurent, faute d'avoir obtenu les garanties qu'elle réclamait. Une concertation publique d'un mois est prévue à l'automne 2026, sous le contrôle des trois garants désignés par la CNDP ; les habitants pourront donner leur avis sans pouvoir de décision. Le premier bâtiment est attendu pour 2028 ou 2029, les suivants à partir de 2031.
Électricité et eau, les points de friction
La puissance électrique du site reste l'un des points les plus discutés. Le dossier de saisine ne la chiffre pas ; les élus démissionnaires avancent 500 MW, quand Le Monde évoque 880 MW à 1,1 GW à pleine capacité, soit l'ordre de grandeur d'un réacteur nucléaire. Pour alimenter l'ensemble, RTE prévoit de doubler une ligne à 400 000 volts entre le barrage d'Éguzon et Marmagne, pour un coût estimé à près de 300 millions d'euros, avec des travaux qui ne devraient pas démarrer avant 2032. Une première phase passerait par un raccordement souterrain à 225 000 volts. Le président de l'agglomération a lui-même reconnu que la région ne peut pas encore accueillir de grands centres de données.
La consommation d'eau constitue l'autre inquiétude. Aucun chiffre propre au site n'a été publié, mais l'Indre a connu un stress hydrique sévère ces dernières années, et les centres de données figurent parmi les gros consommateurs d'eau pour le refroidissement, un sujet déjà documenté pour les data centers de Google. Une déléguée démissionnaire a cité l'impact visuel, la ressource en eau et la tension sur le réseau électrique parmi ses motifs.
Des emplois difficiles à chiffrer
Les promoteurs du projet mettent en avant ses retombées. Le président de l'agglomération parle de près de 1 000 emplois directs et indirects. En appliquant un ratio d'un emploi pour 10 000 m², Le Blog du Modérateur estime plutôt l'ordre de 200 emplois directs, dont une partie serait sous-traitée selon les opposants.
Le territoire garde en mémoire des promesses non tenues. En 2012, un investisseur chinois annonçait 5 000 emplois sur environ 500 hectares de terres agricoles, un projet jamais sorti de terre. Un centre de données de 700 millions d'euros porté par Green Challenge a connu le même sort quelques années plus tard. Ces précédents nourrissent la prudence des élus locaux face aux chiffres annoncés aujourd'hui.
Souveraineté numérique ou vassalisation
C'est sur ce terrain que se concentre la tribune de David Cormand. L'eurodéputé conteste le récit du « miracle économique » et décrit le projet comme une étape de la « vassalisation technologique » de la France au profit d'un acteur américain, selon le titre et le chapeau publiés par Libération. Son angle rejoint celui d'une partie des écologistes et de La France Insoumise locale, qui réclame l'abandon du projet et un moratoire.
Le gouvernement défend l'inverse. Implanter des centres de données sur le sol national est « une priorité, au service de notre souveraineté numérique », a déclaré la ministre Anne Le Hénanff. Cet argument se heurte à une objection : Google reste une entreprise américaine soumise au droit américain, notamment au Cloud Act, qui permet aux autorités des États-Unis d'exiger l'accès à des données hébergées par une société relevant de leur juridiction. L'enquête de Multinationales relève aussi que le plan d'investissement de 109 milliards d'euros présenté par la France repose surtout sur des fonds étrangers, comme le canadien Brookfield ou l'émirati MGX, les entreprises françaises n'y détenant que des parts minoritaires. Une version réduite du projet aurait été étudiée puis écartée, faute de répondre aux objectifs de souveraineté et de stockage de données visés pour le marché français à l'horizon 2030. Cette dépendance aux infrastructures étrangères est au centre du débat français sur la souveraineté numérique et sur la guerre de l'IA, déjà illustrée par des dossiers comme le recours à Palantir.
Le débat dépasse Châteauroux. Une commission d'enquête parlementaire sur les dépendances numériques a formulé 18 recommandations, dont un moratoire sur les nouveaux centres de données destinés aux géants américains du cloud, relève Universfreebox. En parallèle, l'article 15 d'un projet de loi de simplification de la vie économique permettrait de classer les centres de données comme « projets d'intérêt national majeur », une qualification qui passerait outre certaines oppositions locales et règles d'urbanisme.
Le montant total de l'investissement de Google n'a pas été rendu public, pas plus que la consommation d'eau précise du site. La concertation publique de l'automne 2026 doit en principe préciser une partie de ces chiffres.