Le 27 août 2026, le groupe Iliad (maison mère de Free) a présenté ses résultats du premier semestre. Chiffre d'affaires de 5,241 milliards d'euros, en hausse de 3,0 % sur un an ; EBITDAaL de 2,091 milliards (+2,2 %) ; 52,5 millions d'abonnés entre la France, l'Italie et la Pologne. Derrière ces agrégats, la direction a surtout voulu parler d'intelligence artificielle. Ses terrains pour des centres de calcul sont trouvés, a-t-elle fait valoir, mais l'administration française met deux à deux ans et demi à donner son feu vert.

Un discours IA, peu de chiffres

Sur ses deux paris IA, le groupe de Xavier Niel reste avare de données. Scaleway, sa filiale cloud, et Kyutai, son laboratoire de recherche, ne font l'objet d'aucun compte de résultat séparé. Iliad se borne à revendiquer une croissance de 50 % de son activité cloud sur le semestre, sans en publier le chiffre d'affaires. La filiale met plutôt en avant ses signatures : le « cloud de confiance » d'Airbus, l'hébergement futur de la Plateforme des données de santé, une sélection par la Commission européenne pour une offre de cloud public souverain.

Le contraste est net avec les capitaux mobilisés. Le sommet pour l'action sur l'IA, à Paris en février 2025, s'était clos sur une annonce de 109 milliards d'euros d'investissements privés en France, dont près de 50 milliards promis par les Émirats arabes unis pour un campus de calcul, et 10 milliards de la société Fluidstack pour un supercalculateur d'un gigawatt (franceinfo). Iliad, lui, a sécurisé deux sites français. Le plus avancé occupe une vingtaine d'hectares de l'ancienne centrale thermique EDF de Montereau-Vallée-de-la-Seine (Seine-et-Marne), avec un raccordement pouvant atteindre 700 MW et un investissement estimé à 4 milliards d'euros.

Le calendrier qui coince

Le point dur tient dans une durée. Autoriser un tel projet demande « deux à deux ans et demi » avant de lancer la construction, jusqu'à trois ans pour les dossiers les plus lourds, a expliqué Thomas Reynaud, directeur général d'Iliad (Univers Freebox). « On peut regretter » ce délai, dit-il, quand « les technologies et les modèles d'IA évoluent en quelques mois ». Une infrastructure conçue aujourd'hui risque d'accueillir un état de l'art déjà daté à sa mise en service.

Barres horizontales : autoriser un data center IA en France prend 24 à 30 mois, jusqu'à 36 mois dans les cas longs, quand une nouvelle génération de modèles IA apparaît en environ 6 mois.

La lenteur tient à un empilement de procédures : autorisation environnementale au titre des installations classées (ICPE), permis de construire, étude d'impact, enquête publique, puis raccordement électrique instruit par RTE. Chaque étape a ses délais légaux et ses recours possibles. Un réseau mobile se déploie sur plusieurs années, et ce rythme se tolère ; l'IA, elle, renouvelle ses générations de modèles bien plus vite que ce que l'instruction administrative sait suivre.

Une file d'attente qui a triplé

Iliad n'est pas seul à pousser. Selon RTE, les demandes de raccordement de data centers au réseau de transport ont plus que triplé en dix-huit mois : d'une quarantaine de projets totalisant environ 5 GW fin 2024, on est passé à près de 18 GW pour environ 80 projets en mai 2026 (RTE). L'engorgement des files d'attente devient à lui seul un facteur de délai.

Barres verticales : les demandes de raccordement de data centers au réseau français passent d'environ 5 GW pour 40 projets fin 2024 à près de 18 GW pour 80 projets en mai 2026.

Ce chiffre demande une réserve. RTE observe que les data centers raccordés ces deux à trois dernières années ne consomment en moyenne que 20 % de la puissance qu'ils avaient demandée. Une part de ces 18 GW relève de projets qui ne verront pas le jour, ou dont la montée en charge sera lente. La ruée sur les capacités est réelle, la matérialisation le sera moins, un écart déjà documenté du côté des capex géants de la Silicon Valley (voir La bulle de l'IA et les capex data centers de Google).

Petit sur le total, lourd sur le réseau

L'argument climatique nuance la panique électrique. Les data centers pèsent aujourd'hui environ 10 TWh, soit 2 % de la consommation électrique française. Dans la trajectoire de décarbonation rapide du Bilan prévisionnel 2025-2035 de RTE, leur consommation triplerait pour atteindre 23 à 28 TWh en 2035, autour de 4 % du total national. Un poids qui reste mesuré au regard des quelque 20 % de surplus de production dont dispose le pays.

Diagramme gaufre : les data centers occupent environ 2 des 100 carrés de la consommation électrique française en 2024, et environ 4 à l'horizon 2035, malgré un triplement de leur consommation.

La tension est ailleurs qu'au niveau national. Elle est locale : concentration des demandes en Île-de-France, autour de Marseille et dans les Hauts-de-France, capacité du réseau à absorber 700 MW sur un même point, disponibilité du foncier, refroidissement et prélèvements d'eau. Ces coûts environnementaux, mesurés par les indicateurs d'efficacité (voir PUE, WUE et l'empreinte écologique des datacenters), et l'acceptabilité par les riverains (voir Data centers IA, le bourdonnement et la santé des riverains) sont ce que les procédures d'autorisation servent à instruire. Accélérer sans les court-circuiter est l'équation posée à l'administration.

Souveraineté contre horloge réglementaire

L'appel d'Iliad rejoint un débat plus large sur l'autonomie de calcul du pays. Faute d'infrastructures nationales, des services critiques dépendent d'acteurs étrangers, un risque déjà éprouvé lors d'incidents de continuité (voir Anthropic, la coupure et l'IA souveraine en France) et devenu argument politique en vue de 2027 (voir Guerre de l'IA et souveraineté à la présidentielle 2027). Iliad se pose en champion de cette souveraineté, aux côtés d'un OVHcloud qui tient le même discours (voir OVHcloud, le LLM souverain et Octave Klaba).

D'autres pays, pourtant, resserrent la vis plutôt que de la desserrer. Aux États-Unis, l'État de New York a gelé le 14 juillet 2026 les permis pour les data centers de 50 MW et plus, premier moratoire de cette ampleur ; le Maine a interdit à ses collectivités de délivrer des permis au-delà de 20 MW jusqu'à l'automne 2027. La rapidité d'implantation n'est donc pas partout la boussole. Sur le site de Montereau, aucune date de mise en service n'a été communiquée, et le décret qui allégerait les procédures françaises n'existe pas.


Note méthodologique. Période couverte : résultats Iliad du premier semestre 2026 (communiqué du 27 août 2026) ; données réseau RTE arrêtées à mai 2026 ; projections RTE à horizon 2030-2035. Sources : communiqué Iliad S1 2026 (chiffre d'affaires, EBITDAaL, abonnés) ; déclarations de Thomas Reynaud rapportées par Univers Freebox (délais, site de Montereau, 700 MW, 4 Md€) ; RTE, chiffres clés des data centers et Bilan prévisionnel 2025-2035 (demandes de raccordement, consommation, projections) ; franceinfo (investissements du sommet IA de février 2025). Traitements : conversion des puissances et consommations en ordres comparables, calcul du rapport 5 GW → 18 GW (×3,6). Réserves : la croissance cloud de 50 % est revendiquée par Iliad, sans chiffre d'affaires publié pour Scaleway ni Kyutai ; les 18 GW de demandes de raccordement mélangent des projets à maturités très diverses, dont seuls ~20 % de la puissance demandée se traduisent en consommation effective sur les sites déjà raccordés ; les projections électriques 2035 dépendent du scénario de décarbonation retenu par RTE.