Depuis 2023, Google ne classe plus ses prélèvements d'eau selon le référentiel commun du secteur, l'Aqueduct du World Resources Institute, mais selon un cadre maison qu'il n'a jamais rendu public. Son rapport environnemental 2026 affiche que 72 % de l'eau prélevée par ses datacenters en 2025 venait de zones à stress hydrique faible, 15 % de zones à stress moyen et 13 % de zones à stress élevé. Le média français Next a recalculé ces parts avec le standard WRI, et la photographie y perd beaucoup de sa clarté rassurante. Toute la discussion porte sur une question de méthode : qui décide de ce qu'est une zone « peu stressée » ?
Un cadre maison, trois ans après avoir lâché le standard
Jusqu'en 2023, l'évaluation du risque hydrique d'un site reposait sur des outils partagés par toute la filière, dont l'Aqueduct Water Risk Atlas du World Resources Institute, un institut de recherche américain, et le Water Risk Filter du WWF. Google utilise toujours ces atlas pour ses repérages préliminaires, mais affiche désormais sa répartition faible/moyen/élevé selon son propre « Water Risk Framework », conçu avec des hydrologues et des spécialistes de l'eau. L'entreprise justifie ce choix en écrivant que les outils existants « ne sont pas conçus pour capturer des détails plus granulaires » à l'échelle d'un bassin-versant précis.
L'argument n'est pas absurde sur le fond. Le risque hydrique local dépend de facteurs qu'une carte mondiale lisse mal, comme la saisonnalité des pluies, l'état réel d'une nappe ou les usages agricoles alentour. Le problème tient à ce qui vient avec : le cadre de Google n'est pas documenté publiquement, donc non reproductible. Aucun chercheur, aucun régulateur, aucun riverain ne peut refaire le calcul et vérifier qu'un site rangé en « stress faible » le serait aussi selon une méthode indépendante. Le dernier opérateur du secteur à publier une classification du risque eau le fait avec une règle que lui seul connaît.
Ce que mesure le WRI, et pourquoi le seuil change tout
Le standard, lui, est écrit noir sur blanc. L'indicateur central de l'Aqueduct, le baseline water stress, rapporte les prélèvements d'eau d'un territoire à la ressource renouvelable disponible : plus le rapport est haut, plus la concurrence pour l'eau est forte. Le WRI découpe ce rapport en cinq classes aux seuils fixes, détaillées dans sa note technique : faible (moins de 10 %), faible à moyen (10 à 20 %), moyen à élevé (20 à 40 %), élevé (40 à 80 %) et extrêmement élevé (plus de 80 %).
Ces bornes ne sont pas une coquetterie de statisticien. Elles déterminent mécaniquement dans quelle case tombe chaque litre prélevé. Déplacer la frontière du « faible » de 10 % à 20 %, ou regrouper différemment les paliers intermédiaires, suffit à faire basculer des volumes entiers d'une catégorie inquiétante vers une catégorie rassurante, sans qu'une goutte ait changé de nappe. Quand une entreprise écrit sa propre règle de classement et garde le barème pour elle, le pourcentage affiché mesure autant la générosité du barème que la réalité du terrain.
« 72 % en zone peu stressée » : un chiffre à qui l'on fait confiance
C'est le point que soulève le recalcul de Next. En reclassant les prélèvements de Google selon les seuils publics du WRI, l'enquête obtient une répartition sensiblement moins favorable que les 72 % revendiqués pour les zones à faible stress ; les écarts les plus nets apparaissent sur plusieurs sites phares de l'entreprise, à Douglas County aux États-Unis, à Eemshaven aux Pays-Bas et à Saint-Ghislain en Belgique. Le détail chiffré du recalcul reste réservé aux abonnés de Next, mais le sens de l'opération est limpide : appliqué à la même donnée brute, le référentiel du secteur noircit le tableau que le référentiel maison éclaircit.
Impossible, en l'état, de trancher qui a « raison » au litre près, puisque la méthode de Google n'est pas vérifiable. C'est justement l'enjeu. Un chiffre produit, choisi et audité par la seule partie qu'il met en cause n'a pas la valeur d'une mesure indépendante. On retrouve le même art du cadrage que celui décrit dans notre analyse de ce que le PUE et le WUE disent vraiment de l'empreinte des datacenters : choisir l'indicateur qui arrange, taire celui qui dérange.
Le pourcentage masque la courbe
Le débat sur les parts relatives a un défaut : il détourne l'œil des volumes absolus, qui grimpent quelle que soit la classe où on les range. En 2025, les datacenters de Google ont prélevé plus de 50 millions de mètres cubes d'eau en direct, pour une consommation nette de l'ordre de 41 milliards de litres, en hausse d'environ un tiers sur la seule année. En trois ans, l'entreprise a doublé ses prélèvements, tirée par la ruée sur l'intelligence artificielle, comme le détaille notre article sur l'empreinte eau et électricité que Gemini fait exploser.
Même rangés à 72 % en « zone peu stressée », 13 % de prélèvements en stress élevé représentent des centaines de millions de litres puisés là où l'eau manque déjà. Et l'eau, à la différence du carbone, ne se compense pas à distance : un litre rendu à un bassin du Midwest ne soulage pas une nappe asséchée sous un site planté en zone sèche. C'est ce qui rend ces implantations explosives pour les populations voisines, un conflit que documente notre reportage sur les riverains face aux datacenters.
Une industrie qui double sa soif pendant qu'elle affine ses pourcentages
Google n'est pas seul sur cette pente, et le calendrier n'arrange rien. À l'échelle mondiale, l'Agence internationale de l'énergie chiffre la consommation d'eau des datacenters à environ 560 milliards de litres en 2023, avec une projection qui pourrait atteindre 1 200 milliards de litres en 2030 si la trajectoire actuelle se poursuit. Le cabinet Rystad Energy estime, sur le seul refroidissement direct, un quasi-triplement de 222 milliards de litres en 2025 à 644 milliards en 2030 sans gains d'efficacité notables, l'IA tirant l'essentiel de la hausse.
Face à cette montée, Google met en avant sa politique de réapprovisionnement : l'entreprise vise à « rendre » 120 % de l'eau consommée d'ici 2030, est passée d'environ 7 milliards de gallons restitués en 2025 à un objectif de 19 milliards en 2030, et a engagé 17 millions de dollars dans des projets répartis sur sept États américains. Ces promesses de restitution reposent toutefois sur les mêmes comptabilités d'entreprise que les pourcentages de stress, et aucune norme contraignante n'impose encore aux opérateurs un barème commun pour déclarer leur risque hydrique. La Commission européenne prépare un étiquetage d'efficacité pour les datacenters, sans que sa date d'entrée en vigueur soit connue.
Note méthodologique
Période. Chiffres de prélèvement et de classification issus du rapport environnemental 2026 de Google (exercice 2025). Projections sectorielles 2023-2030.
Sources de données.
- Next : parts 72 % / 15 % / 13 %, abandon du référentiel WRI en 2023, recalcul selon le standard WRI (détail chiffré réservé aux abonnés), sites de Douglas County, Eemshaven et Saint-Ghislain.
- World Resources Institute, Aqueduct — water risk indicators : définition du baseline water stress et seuils des cinq classes (10 %, 20 %, 40 %, 80 %).
- Facilities Dive : objectif de réapprovisionnement 120 % en 2030, 7 puis 19 milliards de gallons, investissement de 17 millions de dollars sur sept États.
- Down To Earth / Rystad Energy : projection mondiale 222 → 644 milliards de litres (refroidissement direct) ; estimation IEA 560 → 1 200 milliards de litres.
Réserves. Le recalcul de Next selon le WRI ne peut pas être reproduit pour Google, dont le « Water Risk Framework » n'est pas documenté publiquement ; les pourcentages de l'entreprise sont auto-déclarés et non vérifiés par un tiers. Les volumes absolus 2025 (prélèvement direct, consommation nette) combinent les données du rapport Google et leur synthèse par Next ; conversion gallons → litres au facteur 3,785. Les projections 2030 (IEA, Rystad) sont des scénarios, pas des mesures.