Un extrait d'« Envoyé spécial » (France 2) revient sur l'assistant de consultation de Doctolib, une intelligence artificielle qui écoute la consultation, la retranscrit et en rédige la synthèse. Les médecins qui l'utilisent y voient un vrai gain de temps. Mais l'outil place une machine au milieu de la relation de soin et fait remonter vers une entreprise privée des données parmi les plus sensibles qui soient. Le reportage pointe surtout un angle mort du dispositif : le consentement des patients.
Une IA qui écoute, retranscrit et résume
Doctolib a lancé son assistant de consultation le 15 octobre 2024, d'abord auprès des médecins généralistes et des pédiatres, après plusieurs mois de test avec 350 professionnels de santé en France (Actu IA). L'outil transcrit en temps réel l'échange entre le médecin et son patient, puis en tire une synthèse structurée par motifs, examens cliniques et diagnostics. Le praticien relit, corrige et valide avant que le compte rendu ne remplisse le dossier du patient.
Selon Doctolib, l'assistant ne conserve ni l'enregistrement audio ni le verbatim de l'échange : seule la synthèse validée est gardée, dans le dossier médical. Les données sont hébergées sur des serveurs situés dans l'Union européenne et certifiés « hébergeur de données de santé » (HDS), avec des flux chiffrés (Actu IA). Le service est proposé gratuitement pendant un mois, puis facturé 79 euros par mois et par médecin. L'ouverture progressive aux autres spécialités a suivi, avec un déploiement plus large en 2025.
Ce que les médecins y gagnent
L'argument commercial porte sur le temps administratif. La rédaction du compte rendu, la mise en forme des observations et la saisie dans le dossier occupent une part de la journée que l'assistant promet de réduire à une relecture. Les médecins interrogés dans le reportage décrivent un gain de temps réel, et l'adoption est plus rapide chez les plus jeunes praticiens.
Certains vont plus loin et disent avoir retrouvé une part de la consultation que l'informatisation leur avait prise. Après six mois de test, des utilisateurs rapportaient « une interaction avec le patient qu'on avait un peu perdue » depuis le passage à l'écran (Actu IA), le médecin n'ayant plus à taper pendant qu'il écoute. La synthèse reste toutefois soumise à la relecture du praticien. Le médecin corrige puis valide le compte rendu avant qu'il ne rejoigne le dossier, et demeure seul responsable de son contenu.
Le patient au milieu, et son consentement
Le reportage d'« Envoyé spécial » déplace la focale du médecin vers le patient. Doctolib indique que le praticien doit obtenir l'accord de la personne avant d'activer le micro, un accord recueilli oralement, dont il ne reste en général aucune trace écrite. Mais l'accord se donne dans un rapport déséquilibré, au début d'une consultation, parfois dans l'urgence, face à un médecin dont on attend qu'il soigne. L'avocate Juliette Alibert, citée dans le magazine, rappelle qu'il est délicat pour un praticien tenu au secret médical d'annoncer qu'il utilise « quelque chose qui vous enregistre », et que garantir un consentement individuel est « extrêmement important » pour la protection des données de santé (franceinfo).
Le point le plus gênant relevé par le reportage concerne un autre consentement, plus discret. Sur certains comptes de médecins, une case autorisant Doctolib à réutiliser les données était cochée, alors que les praticiens concernés disaient ne pas se souvenir de l'avoir validée. La question déborde le confort d'usage : elle touche à la nature même de la consultation, où s'ajoute désormais un tiers, une machine, qui écoute et retranscrit.
Ce que Doctolib peut faire de ces données
Il faut distinguer deux usages que Doctolib présente comme séparés. Le premier est le fonctionnement de l'assistant lui-même, qui produit la synthèse. Le second est la réutilisation des comptes rendus pour entraîner des modèles d'IA, que Doctolib affirme soumettre à un consentement distinct et révocable, du médecin comme du patient.
La question des sous-traitants a alimenté la polémique. Doctolib s'appuie sur des fournisseurs technologiques américains, dont Google, Microsoft et Anthropic, et dément que les notes de consultation servent à entraîner leurs modèles : ces entreprises interviennent comme prestataires, liées par des contrats qui leur interdisent de conserver ou d'exploiter les données pour leur compte (Solutions Numériques). L'entreprise ajoute que les données médicales restent dans l'Union européenne, chiffrées en permanence, les clés de déchiffrement étant détenues en France par Evidian (groupe Atos) et non par l'hébergeur américain ; une autorité américaine ne pourrait, selon elle, accéder qu'à des fichiers chiffrés inexploitables.
Ces engagements n'ont pas clos le débat. Interrogée sur la légalité du montage, la CNIL a indiqué ne pas être en mesure de se prononcer (Solutions Numériques). Le régulateur qui devrait trancher la conformité d'un traitement de données de santé à cette échelle dit ne pas pouvoir le faire en l'état, ce qui laisse les patients face aux seules déclarations de l'entreprise.
Un débat qui dépasse l'assistant
L'assistant de consultation prolonge une stratégie plus large de Doctolib autour des données de santé. À l'été 2026, la plateforme a lancé un laboratoire de recherche et un projet d'IA sur les parcours de soins, en incluant ses utilisateurs par défaut sauf opposition active, un dispositif que nous avons détaillé dans ce que change vraiment le projet de recherche IA de Doctolib. Le même acteur, en position quasi monopolistique sur la prise de rendez-vous médicaux en France, est à la fois l'opérateur de l'outil qui capte la parole du cabinet et le responsable d'un immense gisement de données.
Selon le reportage, l'outil « transforme les médecins en bras armés de la collecte de données », puisque plus rien de la consultation n'échappe au logiciel. Le gain de temps du praticien et l'accumulation de données par la plateforme sont les deux faces du même geste. Facturé 79 euros par mois et par médecin, l'assistant offre en plus à Doctolib un revenu récurrent qui grandit avec chaque cabinet équipé, sans nouveau client à conquérir.
La question du consentement des patients, elle, reste largement ouverte. Aucun cadre spécifique n'oblige aujourd'hui à recueillir un accord tracé et éclairé avant l'activation d'un tel assistant, au-delà de l'accord oral que le médecin est censé demander. Tant que la CNIL ne se prononce pas, la garantie repose sur la bonne foi de chaque praticien et sur les engagements de l'entreprise.