Le 21 juillet 2026, le conseiller scientifique de Donald Trump, Michael Kratsios, a remis à la Maison-Blanche un rapport de 123 pages intitulé « Science: A New Golden Age ». Le document se présente comme le premier grand aggiornamento de la politique scientifique américaine depuis quatre-vingts ans, et fixe un objectif spectaculaire : doubler la productivité de la recherche fédérale en dix ans, sans dépenser un dollar de plus, grâce à l'intelligence artificielle. La formule séduit jusque dans les milieux critiques — « la doctrine Kratsios pose exactement les bons constats », concède-t-on — mais la mise en œuvre soulève déjà de vives objections.
Qui est Michael Kratsios
À 39 ans, Michael Kratsios est le 13ᵉ directeur de l'Office of Science and Technology Policy (OSTP) et le 23ᵉ conseiller scientifique du président, deux fonctions qu'il cumule depuis 2025. Son profil détonne dans un poste historiquement occupé par des physiciens ou des biologistes de renom : diplômé de sciences politiques et d'études helléniques à Princeton, il n'a pas de doctorat scientifique. Sa carrière s'est construite dans l'orbite de la Silicon Valley conservatrice. À partir de 2010, il travaille pour Peter Thiel — directeur financier de Clarium Capital, puis chef de cabinet du milliardaire chez Thiel Capital. Sous le premier mandat Trump, il devient directeur de la technologie des États-Unis (Chief Technology Officer, 2019-2021), puis sous-secrétaire adjoint à la Défense pour la recherche. Entre les deux mandats, il dirige la stratégie de Scale AI, l'un des grands sous-traitants de l'étiquetage de données pour l'IA. C'est donc un homme du capital-risque technologique, davantage qu'un scientifique, qui pilote aujourd'hui la refondation de l'appareil de recherche le plus puissant du monde.
Un successeur revendiqué de Vannevar Bush
Le rapport ne cache pas son ambition : rééditer le geste de Vannevar Bush. En 1945, cet ingénieur du MIT remettait au président Roosevelt « Science, the Endless Frontier », texte matriciel qui allait fonder la National Science Foundation et sceller le pacte d'après-guerre : l'État finance généreusement la recherche fondamentale des universités, et laisse les chercheurs libres de leurs sujets. Ce modèle « linéaire » — la science fondamentale précède l'application — a nourri huit décennies de domination scientifique américaine.
Kratsios en revendique l'héritage tout en l'inversant. Là où Bush fondait un universalisme ouvert, offrant la science « au monde libre », le nouveau texte théorise une science « souveraine, gardée, orientée » au service de la puissance américaine. Les alliés y sont quasi absents, le talent étranger y est présenté comme un risque de sécurité, et le fabricant néerlandais de machines de photolithographie ASML est même cité parmi les « échecs américains à corriger ». C'est moins une continuité qu'un renversement doctrinal, analyse Le Grand Continent.
L'IA comme « infrastructure de la science »
Le cœur du dispositif porte un nom : la Genesis Mission, lancée par l'executive order 14363 signé le 24 novembre 2025. L'idée est de faire de l'IA non pas un outil parmi d'autres, mais l'infrastructure même de la recherche. Concrètement, le département de l'Énergie doit bâtir une plateforme unifiée reliant les 17 laboratoires nationaux — quelque 40 000 scientifiques et 20 milliards de dollars de budget annuel — aux universités et au secteur privé.
Sur cette plateforme, les gigantesques jeux de données fédéraux, « la plus grande collection au monde », serviraient à entraîner des « modèles de fondation scientifiques ». L'objectif ultime : des laboratoires autonomes en boucle fermée où, selon le rapport, « l'IA formule l'hypothèse, pilote l'expérience, analyse les résultats et recommence — sans intervention humaine ». La Genesis Mission mobilise déjà plus de 340 institutions, un programme de subventions de près de 294 millions de dollars et un engagement fédéral supérieur à 5 milliards, complété par plus de 500 millions de contributions privées. C'est cette automatisation de la démarche expérimentale qui doit permettre de « doubler la productivité scientifique en dix ans ». Cette conviction que l'IA peut accélérer la découverte prolonge les paris déjà engagés par les grands laboratoires privés, comme Anthropic sur Claude pour la recherche.
Réformer le financement, pas le budget
L'autre pilier est budgétaire, sans être dépensier. Plutôt que d'augmenter les 200 milliards de dollars de crédits fédéraux annuels, Kratsios propose d'en changer radicalement l'allocation. Le mot d'ordre : financer des personnes plutôt que des institutions. Fini l'évaluation par consensus des pairs, jugée trop lente et trop timorée ; place à des « golden tickets » qui donnent à un évaluateur individuel le pouvoir d'imposer une proposition audacieuse, à des subventions décidées en quelques jours et à des « X-Labs » inspirés du modèle de l'agence de défense ARPA.
Le rapport s'appuie sur un constat de bon sens : les chercheurs américains passeraient aujourd'hui près de la moitié de leur temps dans la paperasse, et certaines subventions mettent « près de deux ans » entre la soumission et l'attribution — « presque aussi longtemps qu'il en a fallu pour concevoir le premier Boeing 747 ». Le texte plaide aussi pour des bourses doctorales portables, un financement de long terme pour « les meilleurs et les plus brillants », et la reconstruction du lien entre science et savoir-faire industriel, en abandonnant le modèle linéaire hérité de Bush. Six « missions nationales » structurent le budget 2028 : IA, informatique quantique, fusion nucléaire commerciale, retour lunaire, robotique et semi-conducteurs.
Les critiques : de bons constats, une exécution suspecte
Si le diagnostic sur la lenteur bureaucratique fait consensus, les moyens divisent. La première objection est celle d'une contradiction flagrante : la même administration qui exige une sélection « purement au mérite » a résilié depuis 2025 des milliers de subventions pour motifs idéologiques et gelé les crédits de plusieurs universités prestigieuses. Les « golden tickets » censés fluidifier la décision reviennent, soulignent leurs détracteurs, à confier un pouvoir discrétionnaire à des nominés politiques — l'inverse de l'indépendance revendiquée.
La deuxième critique vise la cohérence scientifique. Invoquer une « Gold Standard Science » fondée sur la reproductibilité sonne creux quand la même administration révise les politiques vaccinales, retire des données climatiques des sites fédéraux et réécrit certaines évaluations nationales. Kratsios prévient pourtant lui-même qu'une IA nourrie d'« une base de connaissances défaillante ne fera qu'enraciner la mauvaise science » — un risque d'autant plus aigu que la fiabilité de la littérature scientifique et de son édition est déjà fragilisée par les outils génératifs.
Troisième réserve : les conflits d'intérêts et la xénophobie. Issu de l'écosystème Thiel et de Scale AI, entreprise titulaire de contrats publics, Kratsios propose de rediriger des milliards vers les acteurs technologiques. Et la dénonciation d'une « dépendance excessive aux étudiants étrangers » fait grincer : en 2023-2024, les étudiants internationaux ont injecté 43,8 milliards de dollars dans l'économie américaine, selon Public Notice. Enfin, la promesse de tout automatiser relève, pour ses opposants, du technosolutionnisme — la croyance qu'un verrou technique suffit à résoudre un problème politique, travers déjà repéré ailleurs.
Reste l'inconnue de l'exécution. Trois obstacles guettent la doctrine : l'opposition probable du Congrès, la capacité de la Genesis Mission à survivre aux alternances, et un bilan gouvernemental d'annonces non tenues. Comme le résume Le Grand Continent, les États-Unis « ont mis huit mois à passer d'un décret à une plateforme » ; l'idée que la science puisse doubler de rendement en une décennie tient, pour l'instant, autant du programme politique que de la prévision vérifiable.
Sources : Le Grand Continent, Maison-Blanche / OSTP, Executive Order 14363, Public Notice, Wikipédia.