Plusieurs des plus grandes maisons d'édition des Pays-Bas ont lancé fin juin 2026 Bookpact.ai, une plateforme commerciale censée reprendre la main sur l'usage des livres par les entreprises d'intelligence artificielle. Le principe : un opt-in titre par titre, où l'éditeur décide, avec l'accord de l'auteur, quels ouvrages peuvent servir à entraîner un modèle, à le traduire ou à le résumer, et à quelles conditions financières. Une réponse pragmatique à un constat que la plateforme formule sans détour : les livres sont déjà massivement exploités par l'IA, le plus souvent sans autorisation ni rémunération.
Une coalition d'éditeurs néerlandais et flamands
L'initiative rassemble des acteurs de premier plan du marché du livre néerlandophone. Selon ActuaLitté, qui a révélé l'information en français, on y trouve les groupes VBK et WPG, l'éditeur belge Lannoo et la maison Maven, aux côtés du distributeur CB. L'International Publishers Association (IPA), qui a relayé le lancement au niveau mondial le 26 juin 2026, cite pour sa part Maven Publishing, VBK et Lannoo parmi les fondateurs. Il s'agit là de certaines des plus importantes entreprises d'édition des Pays-Bas, ce qui donne d'emblée à Bookpact.ai un catalogue potentiel de poids dans les négociations à venir.
Le message porté par ses promoteurs est celui d'un rapport de force à rééquilibrer. « Disposer d'une infrastructure IA dédiée aux livres donne aux auteurs et aux éditeurs une position de négociation plus forte face aux entreprises d'IA », résume Sander Ruys, fondateur de Maven Publishing, cité par l'IPA. Il insiste sur un point : la participation reste facultative et varie selon chaque titre et chaque type d'usage. Aucun ouvrage n'est versé par défaut dans un pot commun.
Un fonctionnement en place de marché à deux versants
Concrètement, Bookpact.ai se présente comme une place de marché à deux versants : les éditeurs d'un côté, les entreprises d'IA de l'autre. Dans leur propre portail, les éditeurs — avec le consentement des auteurs — indiquent quels titres peuvent être utilisés et sous quelles conditions. Les entreprises d'IA soumettent ensuite des offres pour des licences ciblées, titre par titre. À l'éditeur, enfin, d'accepter ou de refuser chaque proposition.
Le grain de la décision est fin. La plateforme distingue les différents usages possibles : entraînement d'un modèle, traduction automatisée, résumé, citation ou applications interactives. Un éditeur peut ainsi autoriser un titre pour la traduction mais l'exclure de l'entraînement, ou l'inverse, et fixer sa rémunération en conséquence. « Pas d'opt-in automatique, pas d'accords groupés que vous n'avez pas validés — juste des choix transparents sur les livres qui vont où, et pour quel usage », résume la page destinée aux éditeurs.
La plateforme met en avant six principes fondateurs : le consentement préalable, une rémunération équitable, l'intégrité du contenu et l'attribution, la traçabilité, un ancrage européen et la prise en compte de l'impact environnemental — ce dernier point se traduisant par une préférence pour les entreprises d'IA qui publient un reporting climatique transparent. Bookpact.ai annonce par ailleurs viser les certifications ISO 9001 et ISO 27001, gages de qualité de service et de sécurité des données, et revendique une conformité avec la directive européenne sur le marché unique numérique et avec l'AI Act.
Sortir de l'alternative entre pillage et interdiction
Le diagnostic posé par la plateforme est frontal : « Les livres sont aujourd'hui utilisés à grande échelle pour l'entraînement de l'IA et d'autres applications, souvent sans autorisation ni rémunération des auteurs ou des éditeurs. » Bookpact.ai se veut une troisième voie entre deux impasses : d'un côté l'interdiction pure et simple, difficile à faire respecter face à des modèles déjà nourris de corpus entiers ; de l'autre l'exploitation sans contrepartie, qui prive auteurs et éditeurs de tout contrôle et de tout revenu. L'idée sous-jacente consiste à traiter le droit d'auteur non comme un obstacle au développement de l'IA, mais comme une infrastructure qui en rend l'usage licite.
Ce positionnement s'inscrit dans un mouvement européen plus large. ActuaLitté rappelle l'existence d'initiatives comparables, notamment le dispositif de licences opt-in porté au Royaume-Uni par Publishers' Licensing Services. Partout, les organisations d'éditeurs cherchent des mécanismes collectifs pour transformer un usage sauvage en marché organisé.
Le contexte : des accords Big Tech déjà signés
Bookpact.ai n'arrive pas dans un vide. Depuis 2024, plusieurs accords ont établi des précédents et, surtout, des prix. Le plus commenté reste celui conclu entre Microsoft et l'éditeur HarperCollins : selon la Transparency Coalition, Microsoft paie 5 000 dollars par titre, somme partagée à parts égales entre l'auteur et l'éditeur, pour un usage d'entraînement limité à trois ans. L'accord impose l'accord préalable de chaque auteur — un opt-in, là encore — et plafonne les sorties du modèle à 200 mots consécutifs ou 5 % du texte d'un livre. L'éditeur scientifique américain Wiley a de son côté cédé l'accès à des ouvrages académiques et professionnels pour 23 millions de dollars.
Ces montants nourrissent un débat vif au sein des professions du livre. Beaucoup d'auteurs redoutent que la monétisation de leurs œuvres par les maisons d'édition se fasse sans transparence ni consentement réel, et jugent les tarifs dérisoires au regard de la valeur captée par les modèles. C'est précisément la fracture qu'a mise au jour la crise de la « clause de conscience » réclamée par les auteurs de Grasset, symptôme d'une défiance croissante entre créateurs et éditeurs face aux nouveaux usages. En affichant le consentement de l'auteur comme condition d'entrée, Bookpact.ai tente d'anticiper cette critique — sans pour autant lever toutes les questions sur le partage effectif de la valeur.
Un cadre juridique européen en pleine construction
Le succès du modèle dépendra aussi de l'environnement réglementaire. La directive européenne de 2019 sur le droit d'auteur a instauré une exception de fouille de textes et de données (TDM) : pour un usage commercial, une entreprise peut extraire et analyser des œuvres, sauf si le titulaire des droits l'a expressément interdit. C'est le mécanisme dit d'opt-out de l'article 4, dont l'analyse juridique souligne qu'il inverse la charge : c'est à l'ayant droit de se manifester, pas à l'exploitant de demander l'autorisation. L'AI Act, adopté en 2024, renvoie à cette exception en imposant aux fournisseurs de modèles à usage général de respecter les réserves de droits exprimées par les titulaires.
Le problème est que ce système d'opt-out reste flou : comment un éditeur signale-t-il efficacement son refus, et comment prouver qu'un modèle l'a ignoré ? La Commission européenne travaille à un registre centralisé des réserves, mais le chantier n'est pas achevé. Bookpact.ai propose en réalité de renverser la logique : plutôt que de subir un opt-out difficile à faire valoir, offrir aux éditeurs un opt-in positif, documenté et rémunéré. La démarche rejoint, côté français, les débats parlementaires sur la transparence des données d'entraînement, marqués par l'occasion manquée dénoncée à l'Assemblée nationale faute d'obligations contraignantes pour les développeurs d'IA.
Une expérimentation à suivre
Reste à savoir si les entreprises d'IA joueront le jeu. Rien ne les oblige à passer par une plateforme payante tant que l'exception TDM et les incertitudes de mise en œuvre leur laissent une marge de manœuvre — un calcul que rappelle, dans un autre secteur culturel, le refus de Wikipédia de confier l'édition de ses articles à l'IA et, plus largement, la méfiance des communautés de créateurs. Le pari de Bookpact.ai est qu'un accès structuré, traçable et juridiquement sûr finira par valoir davantage, aux yeux des laboratoires soucieux de sécuriser leurs corpus, qu'un scraping massif exposé aux contentieux. Lancée avec quelques-uns des plus gros catalogues néerlandophones, la plateforme constitue en tout cas l'un des tests grandeur nature les plus aboutis, en Europe, d'un marché organisé de la donnée littéraire.