À VivaTech, le 17 juin, Édouard Philippe a posé l'intelligence artificielle au centre de sa campagne pour la présidentielle de 2027. Le candidat Horizons promet d'investir « massivement », mais surtout d'organiser ce financement à l'échelle européenne : mobilisation de l'épargne, union des marchés de capitaux, commande publique offensive et modernisation de l'État. Une plateforme qui rejoint le diagnostic du gouvernement sortant tout en cherchant à s'en distinguer par l'ampleur et la cohérence.

Un discours qui assume l'enjeu de pouvoir

L'ancien Premier ministre a choisi la dixième édition de VivaTech, le grand salon technologique parisien tenu du 17 au 20 juin, pour détailler une offre programmatique sur l'IA. Le ton tranche avec le registre habituel des grands-messes de start-up : pour Édouard Philippe, l'intelligence artificielle n'est plus une affaire de spécialistes. « L'IA n'est plus un sujet de spécialistes, c'est une question de pouvoir, de prospérité et de liberté », résume-t-il dans une tribune publiée en marge de l'événement (Maddyness).

Le candidat assume une posture de non-expert revendiquée. Interrogé sur son propre usage de ces outils, il répond pragmatiquement : « J'utilise l'IA comme les Français. Je prompte, je tâtonne. » Le propos vise moins à démontrer une maîtrise technique qu'à camper l'IA comme un sujet éminemment politique, susceptible de redistribuer le pouvoir entre puissances, entreprises et citoyens. C'est aussi un message adressé à l'écosystème tech, que le discours cherche explicitement à rassurer sur les intentions d'un éventuel exécutif Horizons.

Trois leviers : capitaux, commande publique, État

Le cœur de la proposition tient en une question : avec quel argent investir « massivement » sans creuser davantage la dette publique française ? La réponse d'Édouard Philippe est de déplacer la focale du budget national vers l'épargne européenne, qu'il estime considérable — de l'ordre de plusieurs dizaines de milliers de milliards d'euros — mais mal orientée, drainée en grande partie vers les marchés américains.

Premier levier, le financement. Il défend une véritable « union des marchés de capitaux à l'échelle européenne », serpent de mer bruxellois censé permettre aux entreprises du continent de lever des fonds aussi facilement qu'outre-Atlantique. Pour capter l'épargne des particuliers, il avance l'idée d'un « livret capital France » fléché vers l'innovation nationale, et n'écarte pas l'usage de fonds de pension profonds, qu'il relie à une future réforme des retraites pensée aussi comme un outil de financement de long terme. L'objectif affiché est de réduire la dépendance aux financeurs étrangers qui dominent aujourd'hui les tours de table des champions européens.

Deuxième levier, la commande publique. Édouard Philippe veut faire des achats de l'État et des collectivités un instrument de soutien direct aux acteurs européens, Mistral AI en tête. Il reprend à son compte l'idée d'un « Buy European Tech Act » et de marchés technologiques groupés à l'échelle du continent — l'équivalent d'une préférence européenne assumée pour les produits numériques souverains. La logique est connue des États-Unis, où les commandes fédérales ont historiquement servi de tremplin à des pans entiers de l'industrie technologique.

Troisième levier, la transformation de l'État. Le candidat propose la création d'un « CTO public », sorte de directeur technique de l'État chargé de l'architecture numérique globale et de la cohérence des acquisitions technologiques de la puissance publique. À cela s'ajoutent un plan de modernisation des services publics et un volet capital humain : porter la production d'ingénieurs d'environ 40 000 à 100 000 par an et instaurer un « droit à la reconversion » pour amortir les effets de l'IA sur l'emploi.

La souveraineté contre la « vassalisation »

Derrière l'argumentaire économique, c'est une thèse de souveraineté qui structure le discours. Édouard Philippe martèle que l'Europe doit disposer de son propre accès aux modèles d'IA de frontière et à des capacités de calcul indépendantes. Il fixe un cap chiffré : doubler la capacité de calcul du continent en cinq ans.

Le danger qu'il identifie est celui d'une dépendance critique. « Une infrastructure que d'autres peuvent débrancher » constituerait, selon lui, une menace directe pour la liberté collective. Il cite volontiers l'épisode Starlink en Ukraine comme illustration de ce que peut produire la concentration d'un service stratégique entre les mains d'un acteur privé — en l'occurrence Elon Musk — et agite le risque de « vassalisation » technologique. Le message est clair : quand des individus ou des États acquièrent un monopole sur les formes avancées d'IA, « notre liberté et nos valeurs sont en jeu », et il dit refuser tout compromis sur ce terrain.

Cette grammaire de la souveraineté n'est pas neuve dans le débat français : elle irrigue déjà largement la campagne, au point que la « guerre de l'IA » s'est invitée dans la course présidentielle. La singularité de Philippe est d'en tirer une feuille de route institutionnelle plutôt qu'un slogan.

Réguler moins, innover plus

Le candidat ne ménage pas les critiques à l'égard du cadre réglementaire européen. Il reconnaît sans détour que l'Europe « régule plus vite qu'elle n'innove » et juge que l'empilement de textes — AI Act, DSA, DMA — a produit un environnement fragmenté qui favorise les géants déjà installés, capables d'absorber les coûts de conformité, au détriment des jeunes pousses. Sans réclamer un démantèlement de ce corpus, il plaide pour une simplification et une réorientation qui privilégieraient la capacité d'exécution sur la production normative.

C'est l'un des points où son positionnement cherche à se démarquer : non pas un discours anti-régulation à l'américaine, mais une critique de la lenteur et de la complexité, assortie de propositions d'investissement censées rééquilibrer la balance entre protection et puissance.

Un terrain politique déjà encombré

Le diagnostic d'Édouard Philippe recoupe largement celui de l'exécutif. La veille de son intervention, le 16 juin, le gouvernement de Sébastien Lecornu annonçait 655 millions d'euros supplémentaires pour le développement de l'IA. Le candidat Horizons ne conteste pas la direction, mais déplace l'accent vers les infrastructures et le financement européens, jugeant les montants nationaux insuffisants face à l'échelle des investissements américains et chinois.

Le sujet est aussi un terrain disputé entre prétendants. Gabriel Attal occupe un espace voisin, avec une insistance plus marquée sur l'accélération, tandis que la souveraineté numérique traverse les programmes de la quasi-totalité des candidats déclarés. Dans une campagne marquée par une multiplication des candidatures, l'IA devient un marqueur de crédibilité : montrer que l'on a une stratégie cohérente, et pas seulement des intentions, sur ce qui s'impose comme l'enjeu industriel de la décennie.

Ce qu'il reste à démontrer

L'offre d'Édouard Philippe a le mérite de la cohérence : financement, débouchés via la commande publique et pilotage par l'État forment un triptyque articulé. Reste que ses leviers les plus puissants — l'union des marchés de capitaux et un « Buy European Tech Act » — dépendent moins de l'Élysée que d'un accord à vingt-sept, notoirement difficile à arracher. De même, adosser le financement de l'IA à une réforme des retraites expose le candidat à un débat politique inflammable, où l'argument technologique risque d'être noyé.

À dix-huit mois du scrutin, le discours de VivaTech vaut donc surtout comme déclaration d'intention structurée. Il fixe un cap — souveraineté, investissement massif, simplification réglementaire — dont la faisabilité se jugera, le moment venu, à l'aune des compromis européens qu'un futur président serait réellement capable d'obtenir.

Sources : Le Monde (titre et chapeau), Maddyness, Ecostylia.