Depuis le 1ᵉʳ janvier, les feux de végétation ont rejeté plus de 1,5 million de tonnes de carbone dans l'atmosphère française, selon le service européen Copernicus. C'est davantage que n'importe quelle année complète depuis le début des mesures satellitaires, en 2003, alors que la saison des feux n'est pas close. Ce carbone rejoint l'atmosphère au moment où la forêt française, censée en réabsorber une partie, retire chaque année un tiers de moins qu'il y a dix ans.

Le chiffre vient du Copernicus Atmosphere Monitoring Service (CAMS), qui estime chaque jour, à partir de la puissance thermique des feux mesurée par satellite, la quantité de gaz et de particules libérée par la combustion de la végétation. Pour la France, l'année 2026 dépasse déjà toutes les années complètes enregistrées depuis l'ouverture de la série. Le précédent plafond datait de 2003, l'été des grands incendies méditerranéens et de la canicule, avec environ 1,3 million de tonnes de carbone sur l'année entière.

Un été de mégafeux

L'essentiel de ce carbone est parti en fumée en quelques semaines. Le pic quotidien d'émissions a été atteint le 24 juillet, deux jours après le départ du feu de Gironde, qui a parcouru près de 42 000 hectares au sud-ouest de Bordeaux. C'est le plus grand incendie qu'ait connu la France depuis la Seconde Guerre mondiale, et il a provoqué la plus vaste évacuation depuis cette période. Les Landes, la forêt de Fontainebleau, la Drôme, le Var et la Corse ont brûlé dans le même mouvement.

Au total, plus de 96 000 hectares ont été parcourus par le feu depuis janvier, contre environ 12 000 pour une année ordinaire à la même date. Le précédent record annuel, 66 300 hectares en 2022, était déjà dépassé début août. « Les vagues de chaleur sur la péninsule Ibérique et le sud-ouest de la France ont aggravé les incendies », résume Mark Parrington, chercheur au CAMS. La combustion d'une végétation desséchée par des mois de déficit de pluie relâche mécaniquement plus de carbone qu'un même feu sur un couvert humide.

Carte des principaux foyers d'incendie de l'été 2026 en France, en symboles proportionnels aux surfaces brûlées : la Gironde (environ 42 000 hectares) domine largement, devant l'Aude et les Corbières (environ 16 000 hectares en août), puis les Landes, la Drôme, le Var, la Corse et la forêt de Fontainebleau.

Une série qui bascule

Le mois de juillet à lui seul a émis 0,89 million de tonnes de carbone, le total mensuel le plus élevé de toute la série CAMS. L'ancien record de juillet, 0,64 million de tonnes, remontait à 2022. Cette année-là avait déjà signé le pire trimestre estival depuis 2003 pour la France, sans que son bilan annuel, 0,84 million de tonnes, n'atteigne le niveau de 2003.

Émissions de carbone des feux de végétation en France selon Copernicus : 1,3 Mt en 2003, 0,84 Mt en 2022 et plus de 1,5 Mt pour l'été 2026, dont 0,89 Mt pour le seul mois de juillet.

L'été 2026 a franchi ces deux repères. Fin juillet, 2003 et 2022 restaient encore au-dessus sur l'année pleine ; à la fin de l'été, le cumul 2026 les a effacés. La comparaison a ses limites, puisqu'elle oppose une saison en cours à des années révolues, mais elle situe l'ordre de grandeur, puisqu'un seul été a produit ce qu'aucune année entière n'avait produit depuis l'ouverture de la mesure.

Du bois qui brûle, du carbone qui part

Un arbre est, pour moitié de sa masse sèche, du carbone capté dans l'air par la photosynthèse et fixé dans le bois, les racines et la litière. Quand il brûle, ce carbone s'oxyde et repart sous forme de dioxyde de carbone (CO₂), avec du monoxyde de carbone, du méthane et des particules fines. Une tonne de carbone correspond à environ 3,7 tonnes de CO₂ : les 1,5 million de tonnes de carbone de l'été 2026 représentent ainsi environ 5,5 millions de tonnes de CO₂.

Ces émissions sont dites brutes. Sur le temps long, une forêt qui repousse réabsorbe une partie de ce qu'un feu a libéré, si bien que le bilan net d'un massif s'étale sur des décennies. C'est pourquoi les feux ne se lisent pas comme une cheminée d'usine, dont chaque tonne s'ajoute définitivement au compteur national. Ils pèsent d'abord sur la qualité de l'air (les pics de particules fines ont dépassé 300 microgrammes par mètre cube à Bordeaux le 26 juillet) et sur un pari : que la végétation détruite se reconstitue, et que le puits de carbone forestier tienne. Ce sont ces deux hypothèses que le climat est en train de fragiliser.

L'éponge qui se resserre

La forêt française reste un puits de carbone : elle absorbe plus de CO₂ qu'elle n'en émet. Mais ce puits s'affaiblit. D'après l'Observatoire des forêts de l'Institut national de l'information géographique et forestière (IGN), la forêt retirait en moyenne 63 millions de tonnes de CO₂ par an entre 2005 et 2013, contre 39 sur 2015-2023, soit une baisse de 38 %.

Puits de carbone forestier français : la forêt absorbait en moyenne 63 millions de tonnes de CO2 par an sur 2005-2013, contre 39 sur 2015-2023, une baisse de 38 % due à la mortalité des arbres, en hausse de 125 % en dix ans.

La cause tient à la santé des arbres. La mortalité a bondi de 125 % en dix ans, le volume de bois mort sur pied a doublé pour atteindre 159 millions de mètres cubes, et la croissance des arbres survivants ralentit. Les sécheresses répétées depuis 2015 et les attaques de scolytes frappent en premier l'épicéa commun (2,4 millions de mètres cubes de mortalité par an), devant le châtaignier et le frêne. Le Citepa, qui compile l'inventaire national, estime le puits de l'ensemble du secteur des terres à environ 35 millions de tonnes de CO₂ par an en moyenne sur 2017-2024, loin des trajectoires espérées. La Stratégie nationale bas-carbone a d'ailleurs fortement revu à la baisse ce qu'elle attendait de ce puits pour 2024-2028.

Le rapprochement des deux courbes dessine un ciseau. La France émet environ 366 millions de tonnes de CO₂ équivalent par an, et le Haut Conseil pour le climat lui demande d'accélérer la baisse de ses émissions. Or chaque tonne que le sol et la forêt n'absorbent plus doit être retranchée ailleurs, dans les transports, le bâtiment ou l'industrie, pour tenir les budgets carbone. Les feux de 2026 ajoutent une pression ponctuelle à cette érosion de fond, en détruisant d'un coup des surfaces qui mettront des décennies à réabsorber leur propre carbone (voir aussi notre article sur le feu de Fontainebleau et sur la recherche face aux incendies).

À court terme, la France doit remettre à Bruxelles une trajectoire actualisée de son puits de terres, un secteur pour lequel elle est en retard sur ses objectifs européens depuis 2021. Le rôle exact à donner à la forêt dans la comptabilité climatique nationale, discuté depuis des années, n'est toujours pas tranché (voir notre entretien avec Jean-Marc Jancovici sur le climat et l'énergie).

Note méthodologique
  • Émissions des feux. Estimations du Copernicus Atmosphere Monitoring Service (CAMS), issues du Global Fire Assimilation System (GFAS), qui convertit la puissance radiative des feux observée par les satellites MODIS et VIIRS en flux d'émissions. Série disponible depuis le 1ᵉʳ janvier 2003. Valeurs France : plus de 1,5 million de tonnes de carbone pour le cumul 2026 au 1ᵉʳ septembre ; 0,89 Mt pour le seul mois de juillet 2026 (ancien record mensuel 0,64 Mt en 2022) ; 0,84 Mt pour l'année 2022 ; environ 1,3 Mt pour l'année 2003. Portail : Copernicus Atmosphere Monitoring Service. Les valeurs 2026 sont des cumuls d'une saison non terminée et comparées à des années révolues : la lecture porte sur la comparaison des niveaux, pas sur une égalité de périmètre.
  • Unités. CAMS raconte les feux en tonnes de carbone ; la conversion en CO₂ applique le facteur 44/12 ≈ 3,67. Un autre jeu, l'European Forest Fire Information System (EFFIS), publie des émissions exprimées en tonnes de CO₂ selon une méthode distincte (surfaces brûlées × charges de combustible) et donne des chiffres qui ne se recollent pas directement à ceux du CAMS. Les deux systèmes s'accordent sur le caractère record de 2026.
  • Réserves. Ces estimations reposent sur un modèle satellitaire : les feux masqués par les nuages ou de trop faible intensité sont sous-échantillonnés, et une étude parue dans Biogeosciences en 2025 suggère que les émissions réelles pourraient être nettement supérieures aux totaux publiés. Le chiffre du CAMS est donc à lire comme un plancher.
  • Puits de carbone forestier. IGN, Observatoire des forêts françaises (2ᵉ édition, 2024) pour l'absorption nette (63 puis 39 Mt CO₂/an), la mortalité (+125 % en dix ans), le bois mort sur pied (159 Mm³) et la mortalité par essence. Citepa, inventaire Secten (secteur UTCATF), pour le puits du secteur des terres (~35 Mt CO₂/an en moyenne 2017-2024) et les émissions nationales (~366 Mt CO₂ éq.).
  • Carte des foyers. Symboles proportionnels aux surfaces brûlées (aire ∝ hectares), foyers de l'été 2026 d'après l'European Forest Fire Information System (EFFIS) et les bilans de préfectures ; contours France © france-geojson (licence libre). Les surfaces par foyer sont des bilans provisoires, ordres de grandeur ancrés sur les chiffres cités plus haut (Gironde ~42 000 ha, saison >96 000 ha) ; les dix foyers cartographiés totalisent environ 88 000 des plus de 96 000 hectares parcourus.