NVIDIA aime se présenter en allié du climat. Le fabricant des puces qui font tourner l'essentiel de l'intelligence artificielle générative répète que ses processeurs, plus efficaces à chaque génération, aideront à modéliser le climat et à optimiser les réseaux électriques. Ses propres rapports de durabilité racontent une trajectoire inverse, celle d'une empreinte carbone qui grimpe au rythme de ses ventes.

Le bilan que NVIDIA publie

Le dernier rapport de durabilité de l'entreprise, pour l'exercice fiscal 2026 (clos fin janvier 2026), chiffre ses émissions de scope 3 à 10,7 millions de tonnes de CO₂ équivalent. Ce poste regroupe les émissions indirectes de la chaîne de valeur, et il représente à lui seul plus de 99 % du bilan carbone total de NVIDIA. Il a triplé en deux ans : 3,6 Mt en FY2024, 6,9 Mt en FY2025, 10,7 Mt en FY2026, d'après la compilation de ces rapports par Tracenable et carboncredits.com. Près de 87 % de ce scope 3 tient aux « biens et services achetés », c'est-à-dire à la fabrication des puces, sous-traitée à des fondeurs d'Asie de l'Est très gourmands en énergie.

Cette montée suit celle du chiffre d'affaires. NVIDIA a déclaré 96 milliards de dollars de revenus pour son seul deuxième trimestre fiscal 2027, tirés par la demande de matériel d'IA, et son bilan carbone progresse avec ses volumes. L'entreprise ne vend pas plus de puces sans en faire fabriquer davantage, et chaque plaquette de silicium supplémentaire alourdit le scope 3.

À côté, les émissions directes de NVIDIA paraissent modestes. Le scope 1, la combustion sur ses sites, tourne autour de 10 000 tonnes par an. Le scope 2, l'électricité achetée, est ramené à presque rien en méthode « market-based », 568 tonnes en FY2026, parce que l'entreprise dit avoir atteint 100 % d'électricité renouvelable pour ses opérations propres. Calculé sans ces certificats verts, en méthode « location-based », le même scope 2 pèse plutôt 230 000 à 300 000 tonnes selon les années. Ce chiffre proche de zéro repose donc sur un achat de garanties d'origine, pas sur une absence physique d'émissions.

Le poste qu'elle ne chiffre pas

Reste le poste que NVIDIA ne chiffre pas vraiment, les émissions liées à l'usage de ses puces. Une fois vendus, ses GPU passent des années à consommer de l'électricité dans les data centers de ses clients, d'abord pour entraîner et faire tourner des modèles d'IA. Cette catégorie « utilisation des produits vendus », la onzième du protocole GES, relève elle aussi du scope 3, en aval cette fois. NVIDIA n'en publie pas d'estimation.

L'entreprise peut invoquer une vraie difficulté de calcul. Elle vend des composants à des opérateurs de data centers qui, ensuite, revendent des services de calcul à des utilisateurs finaux ; l'électricité réellement consommée dépend du taux d'utilisation des machines et du mix électrique du pays où elles tournent, deux paramètres qu'un fondeur ne maîtrise pas. La difficulté n'efface pas le poids du poste. Pour un accélérateur d'IA branché en permanence pendant plusieurs années, la phase d'usage domine d'ordinaire le cycle de vie, et l'électricité brûlée sur la durée dépasse le carbone dépensé à fabriquer le composant.

Le contexte de divulgation ne va pas dans le sens de plus de transparence. Une proposition d'actionnaires déposée auprès de la SEC reproche à NVIDIA de ne pas publier ses émissions d'usage, alors qu'elles pèsent sur sa propre exposition au risque climatique ; le rapport annuel de février 2026 a même retiré une section « durabilité et gouvernance » présente les années précédentes, au moment où son scope 3 doublait.

Colonnes de l'empreinte carbone scope 3 de NVIDIA : le total déclaré grimpe de 3,5 Mt en FY2023 à 10,7 Mt en FY2026, tandis qu'une estimation d'ONG chiffre à environ 21 Mt les émissions liées à l'usage des puces vendues en 2025, que NVIDIA ne comptabilise pas.

L'estimation qui manque

Faute de chiffre officiel, un rapport paru en septembre 2026 a reconstitué l'ordre de grandeur. Intitulé « NVIDIA's AI climate hoax » et rédigé par l'analyste Ketan Joshi pour une coalition d'ONG (Greenpeace International, Stand.earth, Friends of the Earth, Beyond Fossil Fuels), il estime les émissions d'usage des puces vendues à environ 21 millions de tonnes de CO₂ équivalent pour la seule année 2025, soit jusqu'à deux fois l'empreinte de la fabrication. Le calcul part des données parcellaires que NVIDIA divulgue sur la consommation de ses produits, appliquées aux volumes vendus et à une intensité carbone moyenne de l'électricité. C'est une estimation externe, sensible à ses hypothèses de taux d'utilisation et de mix électrique, pas un relevé vérifié, mais elle donne l'échelle du poste manquant. Le même document calcule que les émissions de la chaîne d'approvisionnement de NVIDIA ont progressé de 725 % depuis 2020.

Le rapport reproche à NVIDIA trois procédés de communication : présenter l'IA comme un bénéfice net pour le climat, vendre la « flexibilité » des data centers comme un moteur des renouvelables, et masquer une consommation d'énergie en hausse de plusieurs centaines de pour cent derrière des gains d'efficacité par calcul. La même coalition, qui classe NVIDIA dernière de son palmarès sur la décarbonation de la chaîne d'approvisionnement de l'IA, lui demande d'étendre son objectif « 100 % renouvelable » à ses fondeurs d'ici 2030.

Efficacité par puce contre volume réel

Les cibles climatiques de NVIDIA éclairent l'écart. L'entreprise vise une baisse de 50 % de ses émissions absolues de scope 1 et 2 d'ici FY2030, sur une base FY2023. Pour le scope 3 lié à l'usage des produits, elle promet en revanche une réduction de 75 % « par pétaflop », une cible d'intensité et non de volume. Un GPU peut ainsi devenir plus sobre par calcul pendant que le total, tiré par le nombre d'unités vendues, continue de monter. C'est le raisonnement que Greenpeace East Asia oppose au discours de l'entreprise, où l'efficacité par puce progresse quand la facture carbone globale monte.

Le décalage se mesure au niveau du secteur. Selon l'Agence internationale de l'énergie, les data centers consommaient environ 415 TWh d'électricité en 2024, près de 1,5 % du total mondial, et cette consommation devrait doubler pour approcher 945 TWh en 2030, soit près de 3 %. Les serveurs accélérés, ceux qui embarquent les puces d'IA de NVIDIA et de ses concurrents, en représenteraient à eux seuls environ 44 % à cet horizon. Cette électricité, consommée chez les clients, correspond très exactement au poste que NVIDIA laisse hors de ses totaux. Les mêmes GPU alimentent les data centers dont l'électricité et l'eau font gonfler le bilan carbone des géants de la tech, et dont les indicateurs comme le PUE et le WUE mesurent mal l'empreinte réelle.

NVIDIA a dit vouloir mettre à jour ses divulgations, sans calendrier annoncé pour une estimation des émissions d'usage.

Note méthodologique. Période couverte : exercices fiscaux 2023 à 2026 de NVIDIA, l'exercice se clôturant fin janvier. Les données de scope 1, 2 et 3 proviennent des rapports de durabilité de NVIDIA FY2025 et FY2026, repris par Tracenable et carboncredits.com ; l'estimation des émissions d'usage (21 Mt en 2025) et la hausse de 725 % viennent du rapport « NVIDIA's AI climate hoax » (Greenpeace, Stand.earth et al., septembre 2026) ; les projections de consommation des data centers sont celles de l'AIE. Réserves : NVIDIA ne publie pas d'estimation détaillée des émissions liées à l'usage de ses puces, qui dépendent du mix électrique et du taux d'utilisation des data centers clients ; le chiffre de 21 Mt est une reconstitution d'ONG, pas un relevé audité. Le scope 2 « market-based » proche de zéro repose sur des certificats d'électricité renouvelable. Les données antérieures à FY2023 ne sont pas divulguées au même niveau de détail, ce qui interdit une série continue sur six ans.