À l'heure où l'IA promet d'automatiser la production, une voix inattendue vient recentrer le débat sur le sens même du travail. Dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas » (signée le 15 mai, publiée le 25 mai 2026), le pape Léon XIV soutient que le travail « n'est pas un simple instrument » mais qu'il « exprime et renforce la dignité de notre vie ». Une thèse que décryptent, dans une tribune reprise par la RTBF, les universitaires Hugo Gaillard et Pierre-Louis Boyer (Le Mans Université).

Le travail comme réalisation, pas seulement comme output

L'argument prend l'exact contre-pied de la vision productiviste que l'IA générative tend à imposer. Si la valeur du travail se réduit à sa production — du texte, du code, des décisions — alors une machine qui produit plus vite et moins cher rend le travailleur superflu. C'est précisément cette équivalence que l'encyclique récuse : travailler façonne le jugement, l'autonomie et les liens sociaux ; c'est une manière pour l'humain « de se construire lui-même », selon Vatican News. Déléguer ces tâches aux systèmes automatisés ne fait pas qu'augmenter la productivité : cela risque d'éroder une dimension proprement anthropologique.

Ce n'est pas une nouveauté doctrinale mais le prolongement d'une tradition. Le texte paraît volontairement pour le 135e anniversaire de Rerum Novarum (1891), l'encyclique de Léon XIII qui posait le droit des travailleurs. Ce que son prédécesseur fit pour les salaires et le temps de travail, Léon XIV le tente pour la dignité de la personne à l'ère des algorithmes — dans la lignée de Laborem Exercens (1981), où Jean-Paul II affirmait que dans le travail « l'homme, et lui seul, est une personne ». Le fil est constant : la finalité du travail, c'est l'homme, jamais l'inverse.

« Désarmer l'IA » et voir le travail caché

L'encyclique ne se contente pas d'une élévation morale. Elle appelle à « désarmer l'IA » — la soustraire aux logiques de compétition militaire, économique et cognitive — et refuse qu'un gain de puissance technique vaille droit à gouverner. Surtout, elle pointe une face masquée de l'automatisation : pour que ces systèmes fonctionnent, des régions défavorisées fournissent un travail numérique sous-payé, un « nouvel esclavage » aux corps « marqués, mutilés, usés », dénonce l'Église catholique en France. Le paradoxe est frontal : la promesse d'un monde sans labeur pénible repose sur un labeur invisibilisé, celui des petites mains du clic.

Reste la question que l'IA pose à chaque métier : que préserver quand la machine sait produire ? La réponse de l'encyclique déplace le curseur. Ce n'est pas la disparition des tâches qu'il faut redouter, mais l'oubli de ce que le travail fait à celui qui l'exerce. Un cadrage qui résonne avec les débats séculiers sur la recomposition des métiers : la technologie peut « déqualifier » les travailleurs et les reléguer à des fonctions marginales sous surveillance automatisée — ou, à l'inverse, être remise à sa juste place d'outil au service de la personne.