Huit professeurs sur dix disent avoir déjà testé l'intelligence artificielle pour préparer un cours ou corriger des copies, selon une enquête relayée par Libération. Le chiffre dit l'adoption ; les témoignages disent l'inconfort. Peu de formation, des règles floues, un ministère qui recommande un « usage pertinent » sans détailler lequel. « Honnêtement, j'avance à vue », résume une enseignante citée par le quotidien.

Un outil déjà dans les salles des profs, avant les règles

L'IA générative n'a pas attendu de circulaire pour entrer dans le métier. Elle sert à générer des exercices différenciés selon le niveau, à reformuler une consigne, à produire un corrigé type, à rédiger l'appréciation d'un bulletin ou le message aux parents. Les fournisseurs d'outils vantent des gains de plusieurs heures par semaine sur la préparation et la correction. L'usage se répand par bouche-à-oreille et par tâtonnement, chacun bricolant son propre protocole.

Ce décalage est au centre des témoignages recueillis. L'outil est là, massivement, mais l'institution reste en retrait sur la manière de s'en servir. Beaucoup décrivent une navigation solitaire, sans repère commun sur ce qui relève du gain de temps légitime et ce qui commence à déléguer le cœur du métier à une machine. La question la plus sensible reste l'évaluation. Faire corriger une dissertation par un modèle, est-ce assister le professeur ou lui substituer son jugement ?

Le sujet ne se limite pas aux copies. Les élèves aussi arrivent équipés, et la question de savoir juger une réponse produite par une IA déborde largement la triche au baccalauréat. Elle touche à ce que l'école apprend encore à faire seul.

Ce que dit le cadre d'usage du ministère

Contrairement à l'impression d'abandon décrite par les professeurs, un texte existe. Le cadre d'usage de l'intelligence artificielle en éducation a été annoncé en février 2025 par Élisabeth Borne, alors ministre de l'Éducation nationale, puis publié en juin 2025 au terme d'une consultation nationale menée de janvier à mai. Il pose des principes plutôt que des recettes.

Dans les grandes lignes, l'IA est autorisée dès lors qu'elle sert les apprentissages, respecte le RGPD et reste sous supervision humaine. Sont explicitement encouragées la préparation des cours, l'adaptation pédagogique et l'assistance à la correction. Est proscrit le fait de confier une décision d'évaluation à un outil seul, sans regard humain. Le document prévoit aussi une sensibilisation progressive des élèves, encadrée à partir du collège.

La Commission nationale de l'informatique et des libertés complète ce cadre sur le terrain des données. Elle rappelle que la responsabilité juridique incombe au chef d'établissement, pas au professeur isolé ; qu'il faut éviter de verser des données personnelles d'élèves dans des outils grand public ; que mieux vaut des comptes de classe que des comptes individuels ; et que les familles doivent être informées dès qu'un traitement de données a lieu. La CNIL met surtout en garde contre un réflexe déjà courant : sanctionner un élève sur la foi d'un détecteur d'IA, alors que ces logiciels se trompent trop souvent pour fonder une accusation.

Le problème n'est donc pas l'absence de texte. C'est que ces principes, écrits en termes larges, laissent l'enseignant décider seul de leur application concrète, discipline par discipline, sans exemples ni formation pour les traduire en gestes de classe.

Former les élèves avant d'avoir formé les profs

L'inquiétude se cristallise sur ce que prépare l'Éducation nationale pour les années à venir. À la rentrée 2027, les élèves de seconde doivent recevoir au moins huit heures d'enseignement consacrées à l'intelligence artificielle, intégrées au programme de sciences numériques et technologie. L'objectif affiché dépasse la prise en main d'un outil : comprendre comment les données d'entraînement façonnent un système, pourquoi un modèle se trompe, ce que valent ses réponses.

La formation des enseignants est également annoncée. Le ministère la programme sur l'année 2026-2027, en amont du déploiement. Un assistant d'IA « souverain » destiné aux professeurs, pour aider à préparer les cours et corriger, figure parmi les mesures promises pour les prochaines rentrées.

L'ordre des opérations inquiète une partie du corps enseignant. On demande d'enseigner l'IA aux élèves quand nombre de professeurs n'ont encore reçu aucune formation structurée. Les dispositifs de formation continue, les ressources pédagogiques prêtes à l'emploi et les partenariats promis tardent à se matérialiser au rythme des annonces. Entre le discours ministériel et le quotidien d'une salle des profs, le fossé se mesure en mois d'attente.

Des adaptations bricolées en attendant

Faute de doctrine descendante, les enseignants réinventent leurs pratiques. Le retour au devoir sur table manuscrit se généralise, seule garantie qu'une copie a bien été produite par l'élève. Les oraux improvisés se multiplient, tout comme la demande d'expliquer sa démarche après un devoir maison, pour vérifier qu'un raisonnement a été compris et non recopié.

Cette recomposition touche l'évaluation autant que le cours lui-même. Certains professeurs déplacent la note vers ce qu'une IA reproduit mal : l'argumentation en direct, la justification d'un choix, l'erreur assumée. D'autres intègrent l'outil de front, en faisant produire un texte par un modèle pour le faire critiquer par la classe. C'est aussi l'esprit d'une tribune parue cet été qui élargissait le débat de la triche vers la place de ces outils dans le développement des élèves.

Le baccalauréat concentre ces tensions. Les examens terminaux se tiennent encore majoritairement sans machine, mais l'IA rebat déjà les cartes en amont, sur les devoirs à la maison et la préparation. Ce qui distingue l'aide autorisée de la fraude se redéfinit épreuve par épreuve, sans consigne nationale unifiée.

Une formation qui ne suit pas la vitesse de l'outil

Le problème est un décalage de rythme. L'adoption a été rapide, la réponse institutionnelle reste graduelle. Des ressources publiques existent pourtant, du portail éduscol du ministère aux formations gratuites proposées par les éditeurs de modèles, comme l'Anthropic Academy. Mais rien qui ressemble encore à un plan national obligatoire et cadencé, adossé à des heures dégagées sur le temps de service.

Tant que la formation continue avance moins vite que l'usage réel, le « j'avance à vue » restera le résumé le plus fidèle de la situation. La prochaine échéance connue est l'année scolaire 2026-2027, celle où la formation des enseignants est attendue, avant l'entrée de l'IA au programme de seconde à la rentrée 2027.