Bruxelles veut faire de l'Europe un « continent de l'IA » et brandit un plan à 200 milliards d'euros. Derrière la vitrine, l'argent réellement engagé se compte en unités de milliards, et le fossé avec les États-Unis et la Chine — calcul, capital, talents — reste structurel. Décryptage d'un grand écart.
Des annonces à neuf chiffres, largement virtuelles
En février 2025, la Commission lance InvestAI, présenté comme un effort de 200 milliards d'euros, prolongé par un « plan continent de l'IA » articulé en cinq piliers (calcul, données, compétences, simplification réglementaire, adoption) et prévoyant jusqu'à cinq « gigafactories » dotées d'environ 100 000 puces chacune. Ce dernier pilier, l'allègement de l'AI Act, alimente d'ailleurs un débat parallèle sur la faisabilité même d'encadrer les grands modèles.
Le problème tient au décompte. Sur les 200 milliards affichés, seuls quelque 7 milliards proviennent réellement de fonds publics neufs de la Commission et des États membres ; les 150 milliards restants sont des promesses privées, non garanties, souligne le CSIS. Même le volet gigafactories a fondu : d'un fonds initialement évoqué à 20 milliards, on est passé à 10 milliards d'argent public adossés à 20 milliards privés attendus. L'appel à candidatures pour sept sites n'a été ouvert que le 30 juillet 2026, après des reports répétés qui contredisent le discours d'urgence. Le CSIS pointe même un risque de mauvais pari : miser sur d'énormes usines à modèles de pointe alors que des acteurs comme DeepSeek ont montré qu'on obtient des résultats comparables à une fraction du coût.
Un fossé structurel face à Washington et Pékin
Le retard n'est pas rhétorique, il est physique. L'Union ne concentre que 5 % de la puissance de calcul IA mondiale, contre 74 % pour les États-Unis et 14 % pour la Chine. Tripler la capacité européenne, comme le promet le plan, ne referme pas un tel écart.
Le capital est le second verrou. En 2025, les entreprises américaines ont capté environ 75 % du capital-risque IA mondial (194 milliards de dollars), quand l'UE à 27 se contentait de 6 % (15,8 milliards). Sur 2020-2025, les États-Unis ont investi 1 330 milliards d'euros en venture capital, l'Union 252 milliards. À cela s'ajoute une fuite des talents que des universités pourtant excellentes ne parviennent pas à retenir.
L'illustration la plus cruelle du renversement des rôles vient d'un champion maison : Mistral, censé porter la souveraineté française, vend désormais du calcul à Microsoft plutôt que l'inverse. Et faute d'investisseurs à la bonne échelle, les jeunes plateformes européennes finissent souvent par couler avant d'atteindre la taille critique.
L'Europe ne manque ni de cerveaux ni de plans. Il lui manque les moyens — mégawatts, puces et milliards patients — de tenir ses propres promesses. Tant que l'écart entre l'affichage et l'engagé restera aussi béant, le « continent de l'IA » tiendra davantage du slogan que de la stratégie.