Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a emmené mercredi 9 septembre 2026 à Madrid les cinq confédérations syndicales et les trois organisations patronales, pour observer comment l'Espagne fait travailler ses salariés sous 40 °C sans arrêter le pays. Au lendemain de l'été le plus chaud jamais mesuré en France, le déplacement lance une concertation dont le ministre attend un « cadrage national » plutôt qu'une loi. Les syndicats, eux, réclament des seuils de température inscrits dans le Code du travail.
« La France devient l'Espagne »
C'est la formule que Jean-Pierre Farandou a mise en avant pour justifier ce « voyage d'études » : le climat français ressemble de plus en plus à celui de la péninsule ibérique, il faut donc aller voir un pays « habitué aux grandes chaleurs depuis longtemps ». Reçu par son homologue espagnole Yolanda Díaz, le ministre était accompagné d'une délégation large, avec notamment Sophie Binet pour la CGT, selon l'AFP relayée par Boursorama.
Le sujet n'est pas neuf pour l'exécutif. Dès la fin du premier épisode de vigilance rouge de l'été, en juin, le gouvernement disait vouloir s'inspirer du modèle espagnol. Le déplacement de septembre matérialise cette intention, après une saison marquée par plusieurs vagues successives et une surmortalité déjà documentée par Santé publique France.
La journée continue, pierre angulaire du modèle espagnol
Le dispositif que la France scrute de près s'appelle la jornada intensiva (ou jornada continua). Il condense la journée sur la matinée, avec une prise de poste vers 7 h 30 et une fin vers 14 ou 15 heures sans pause déjeuner, ce qui permet d'éviter les heures les plus chaudes. La période court en général de la fin juin au début de septembre selon les régions.
Sa portée reste toutefois limitée. Environ la moitié seulement des entreprises espagnoles l'appliquent, d'après le média Vert, car la mesure n'est pas automatique et doit figurer dans la convention collective ou le contrat de travail. Des secteurs entiers, comme le bois, la métallurgie ou le ciment, en restent exclus.
Un cadre légal adossé aux alertes météo
Au-delà des horaires, l'Espagne s'appuie sur une architecture juridique plus contraignante que la française. Une limite de 27 °C encadre depuis les années 1990 les travaux en espace fermé. Surtout, une loi de 2023 oblige les employeurs à protéger leurs salariés lors des fortes chaleurs, en adaptant les horaires et en interdisant certaines tâches extérieures pendant les pics.
Le déclencheur est l'alerte de l'agence météorologique nationale, l'Aemet. En vigilance orange ou rouge, les conditions de travail doivent s'ajuster, jusqu'à la réduction des horaires voire la fermeture d'établissements. La restauration en offre l'illustration la plus visible, sa convention collective imposant la fermeture des terrasses en cas d'alerte rouge ou de température supérieure ou égale à 42 °C, sous peine d'amendes pouvant atteindre 50 000 euros. Le montant total des sanctions liées à la chaleur est passé de 706 000 euros en 2022 à 1,56 million en 2025, ciblant surtout le bâtiment et l'agriculture.
L'Espagne s'est aussi dotée fin 2024 d'un « congé climatique », entré en vigueur le 28 novembre : quatre jours de congés payés annuels en cas de situation de risque grave et imminent, fortes chaleurs comprises. Farandou avait d'abord affirmé que ce congé excluait les alertes canicule, ce que le ministère espagnol a démenti.
Le tableau espagnol n'a rien d'idéal pour autant. Les syndicats du pays comptabilisent 3 830 accidents du travail liés à la chaleur en 2025, soit presque le double de 2024, preuve que le cadre légal ne suffit pas quand les températures grimpent.
En France, un décret de 2025 encore jeune
Farandou n'arrive pas les mains vides. Le décret n°2025-482 du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, a déjà renforcé les obligations patronales. Depuis cette date, tout employeur doit évaluer dans son document unique le risque lié aux « épisodes de chaleur intense », que les salariés travaillent en intérieur ou en extérieur, et définir des mesures de prévention lorsque le risque est avéré.
Le texte, adossé au dispositif de vigilance de Météo-France (jaune, orange, rouge), impose l'accès à l'eau potable, avec un minimum de trois litres par jour et par personne en extérieur, l'aménagement des postes par la ventilation ou la brumisation, l'adaptation des horaires et la suspension des tâches les plus pénibles aux heures de pointe. L'inspection du travail peut contraindre les employeurs défaillants.
Cette approche s'inscrit dans un mouvement plus large qui traite désormais la chaleur comme un risque professionnel à part entière. Mais son application reste récente, et le déplacement madrilène vise à combler ce qui manque encore, à commencer par l'organisation collective du temps de travail.
Syndicats et patronat, un désaccord sur la méthode
Sur le fond, ministre et partenaires sociaux ne visent pas la même cible. Farandou veut « établir un cadrage national » puis renvoyer aux branches professionnelles le soin de « mettre en place les renforcements nécessaires ». Il reconnaît qu'une « voie législative est plus complexe » dans le contexte de proximité présidentielle, et se dit réticent à toute transposition brute : « Je ne crois pas que l'on puisse transposer exactement la même chose. »
Les syndicats poussent dans l'autre sens. La CGT, qui réclamait dès juillet une réforme d'urgence de la loi, demande l'inscription de températures maximales dans le Code du travail, à l'image de l'Espagne. Avec Solidaires et la FSU, elle plaide aussi pour l'extension à tous les secteurs du régime de « chômage-intempéries », aujourd'hui réservé au bâtiment et aux travaux publics, seul dispositif français permettant d'indemniser un arrêt d'activité pour cause météo.
Côté espagnol, Yolanda Díaz a livré une lecture plus offensive, jugeant que « la législation du travail doit être repensée au XXIe siècle » face au climat. Les deux ministres se sont accordés sur un point, l'idée que performance des entreprises et protection des salariés ne s'opposent pas. Le patronat français, présent dans la délégation, se montre pour sa part traditionnellement hostile à des seuils rigides, jugés inapplicables d'un chantier à un bureau climatisé.
Un calendrier étiré jusqu'en 2027
L'ampleur du problème dépasse les seules terrasses madrilènes. Le débat sur le décalage des horaires reste peu présent en France, alors qu'une majorité d'Européens s'y disent prêts, et chaque pays du continent bricole ses propres réponses, comme le montre un tour d'Europe des mesures publiques.
Le groupe de travail lancé à Madrid doit rendre ses conclusions fin 2026 ou début 2027. Farandou anticipe déjà des divergences avec les organisations. D'ici là, aucun texte contraignant n'est attendu, et la prochaine saison chaude arrivera avant que la moindre norme nouvelle ne soit écrite.