En brûlant près de 2 000 hectares depuis le 12 juillet 2026, l'incendie de la forêt de Fontainebleau et du massif des Trois Pignons est le plus grave jamais recensé sur ce site emblématique d'Île-de-France. Au-delà de l'ampleur du sinistre, favorisé par la troisième canicule de l'été, le drame relance une controverse ancienne portée par les associations de défense du massif : l'enrésinement et l'urbanisation de la forêt l'auraient rendue plus vulnérable au feu, et il faudrait « revenir à une protection stricte ».

Un incendie d'une ampleur inédite

Le feu s'est déclaré le dimanche 12 juillet en fin d'après-midi, en bordure de l'autoroute A6, du côté de Noisy-sur-École, avant de gagner les communes du Vaudoué, d'Achères-la-Forêt et d'Arbonne-la-Forêt. En moins de douze heures, il avait déjà parcouru plus de 1 000 hectares. Selon le porte-parole du SDIS de Seine-et-Marne, deux foyers ont finalement parcouru 1 920 hectares au total : environ 1 600 hectares pour le foyer principal vers Le Vaudoué, 320 hectares pour un second près de Fontainebleau.

C'est, de très loin, le pire incendie jamais enregistré dans ce massif. Les archives de l'Office national des forêts (ONF) ne mentionnent que deux grands feux comparables au XXe siècle : 762 hectares en 1921 et 825 hectares en 1945. Rapporté aux 25 000 hectares du massif, l'incendie de 2026 a donc touché près de 8 % de la forêt.

Face à l'urgence, quelque 380 à 400 sapeurs-pompiers et 84 véhicules ont été engagés, avec des renforts venus des départements voisins. Une quinzaine d'habitations ont été évacuées au Vaudoué, et pour la première fois aussi près de Paris, des avions bombardiers d'eau — deux Dash venus de Bordeaux et de Nîmes, appuyés par des hélicoptères — ont été mobilisés. « Sans les avions, les villages de Noisy-sur-École et du Vaudoué auraient été évacués, c'est certain », résume le directeur régional cité par Green et Vert. La piste d'une origine volontaire est privilégiée par les enquêteurs.

La canicule, catalyseur

Le sinistre s'inscrit dans un contexte climatique extrême. La Seine-et-Marne était placée en vigilance rouge dans le cadre de la troisième canicule de 2026, avec un déficit hydrique prolongé qui a transformé les sols en poudrière. La forêt avait d'ailleurs été fermée au public dès le 7 juillet en raison d'un risque incendie exceptionnel.

Le phénomène dépasse le seul cas francilien. Entre janvier et le 8 juillet 2026, plus de 39 000 hectares avaient déjà brûlé en France, soit plus de quatre fois la moyenne de la période 2006-2025. Pour le média écologiste Reporterre, Fontainebleau est devenu le symbole d'une « remontée des incendies vers le nord » sous l'effet du réchauffement : la température régionale a gagné près de 1,9 °C sur la décennie 2015-2024, et un rapport de l'Institut Paris Region estimait en juin que 7 % des forêts franciliennes présentaient déjà un risque incendie moyen à élevé — sachant que 90 % des feux en France sont d'origine humaine.

Surfaces parcourues par les grands incendies de la forêt de Fontainebleau

L'enrésinement au banc des accusés

C'est sur ce terreau que ressurgit une controverse de fond. Pour les associations de défense du massif, l'ampleur du feu n'a rien d'une simple fatalité climatique : elle sanctionne des décennies de gestion contestée. Au cœur des critiques, l'enrésinement. Les pins et résineux, introduits au XIXe siècle pour fixer les sols sablonneux, occupent aujourd'hui une part importante du massif — de l'ordre de 40 % de la surface, contre 60 % de feuillus. Or, avec leur résine et leurs aiguilles hautement inflammables, les résineux constituent un combustible redoutable, là où les feuillus comme le hêtre ou le chêne, qui retiennent davantage l'humidité, résistent mieux au feu.

L'association Sauvez la forêt de Fontainebleau souligne que « la majorité des incendies se déclarent dans les chaos rocheux où le résineux assèche le sol avec ses aiguilles de pin ». Jean-Philippe Siblet, ornithologue et président de l'Association des naturalistes de la vallée du Loing et du massif de Fontainebleau (ANVL), plaide de longue date pour une action volontaire de « dérésinification » : retirer massivement les pins qui colonisent les landes, quitte à répéter l'opération. À ces plantations s'ajoutent, dans le viseur des militants, les constructions et la fréquentation croissante à l'intérieur du massif, jugées incompatibles avec la préservation d'un site classé et fréquenté par des millions de visiteurs chaque année. La forêt reste par ailleurs exposée à l'imprudence humaine : mégots jetés dans les broussailles, feux de camp illégaux, alors que tout feu y est strictement interdit. D'où l'appel, relayé par Mediapart, à revenir à une « protection stricte » des forêts, plaçant la conservation du milieu avant sa mise en valeur récréative ou sylvicole.

La réponse de l'ONF

L'Office national des forêts, gestionnaire du massif, conteste une lecture aussi tranchée. Pour l'ONF, une forêt diversifiée demeure toujours plus résistante au risque incendie, mais aucune essence ne tient face à une conjonction de chaleur extrême, de vent et de sécheresse : dans ces conditions, « toute la végétation brûle ». L'établissement rappelle aussi que Fontainebleau abrite plusieurs réserves biologiques intégrales, où l'intervention humaine est proscrite : certaines parcelles évoluent librement depuis 1861, et la célèbre réserve de la Tillaie n'a plus connu de coupe rase depuis 1372.

La question n'est donc pas seulement de savoir s'il faut couper des pins, mais comment concilier trois impératifs parfois contradictoires : la prévention du feu, qui plaide pour l'éclaircissement et l'entretien ; la libre évolution, chère aux naturalistes pour la biodiversité ; et l'adaptation au réchauffement, qui bouscule les certitudes sur les essences à privilégier. Les feuillus eux-mêmes souffrent désormais du stress hydrique : dès 2020, un ancien directeur de l'ONF alertait sur des « dizaines d'hectares de pins déjà mourants » à Fontainebleau, transformés en bois mort et sec, autant de combustible en attente.

Une forêt à réinventer

Au-delà des polémiques, l'incendie de juillet 2026 acte une bascule : les massifs du nord de la France, longtemps épargnés, entrent à leur tour dans l'ère des grands feux. La reconstitution d'un écosystème forestier de la richesse de Fontainebleau — 25 000 hectares, plus de 5 000 espèces d'insectes, des chênes plusieurs fois centenaires — se compte en décennies, voire en siècles. Le débat rouvert par les associations dépasse ainsi le seul cas francilien : il pose la question de la vocation même de la forêt à l'heure du dérèglement climatique — réservoir de biodiversité et de fraîcheur à protéger strictement, ou espace à gérer activement pour limiter les risques. À Fontainebleau, les deux logiques devront désormais cohabiter sur un terrain marqué au fer par les flammes.